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Les Pas effacés, mémoires, par le Comte Robert de Montesquiou

Référence : MEL_0567
Date : 01/09/1923

Éditeur : NRF
Source : 10e année, n°120, p.341-343
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
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Les Pas effacés, mémoires, par le Comte Robert de Montesquiou

Ces Mémoires du Comte de Montesquiou ne serviront pas sa mémoire. Quelle leçon de voir un gentilhomme, dont la connaissance du monde était, si l'on peut dire, la spécialité, donner si naïvement dans le piège d'outre-tombe! Rien de plus propre à nous desservir, que ces épanchements surveillés de nos écrits posthumes, ces petites vengeances à retardement, cette immense admiration que nous y étalons sans vergogne pour notre caractère et pour nos ouvrages: c'est à croire que la pensée de la mort tue d'abord en nous la peur du ridicule. Le Comte de Montesquiou doit-il être jugé sur ses Mémoires? Fut-il seulement cet intendant des menus plaisirs, cet ancêtre tapissier de tous les maniaques qui font profession aujourd'hui “d'arranger des intérieurs”, cet esthète d'un mauvais goût si sûr, ce vieux monsieur qui ne ménageait pas les vieilles dames, ce poète aigri, affamé d'encens, et qui de tous ses amis célèbres ne nous rapporte à peu près rien, sauf les lettres flatteuses et d'ailleurs de pure convenance qu'il reçut d'eux?
S'il n'avait été que cela, nous comprendrions mal que l'aient tant admiré plusieurs jeunes hommes fort distingués de la génération qui suivit la sienne, –admiré au point que n'ayant jamais eu l'honneur d'être présenté au Comte de Montesquiou, je suis persuadé de l'avoir connu, tant j'ai vu de ses disciples copier son port de tête et ses rengorgements. Car le Comte a fait mentir La Bruyère qui croyait que “le dédain et le rengorgement dans la société attirent précisément le contraire de ce que l'on cherche, si c'est à se faire estimer”. M. de Montesquiou séduisait par ses hauteurs mêmes: il offrait un intérêt d'époque, et s'il n'imitait pas les mœurs de Lauzun, du moins en possédait-il les manières. Les croisements américains et israélites rendent à peu près introuvable, dans le Monde d'aujourd'hui, cet amalgame d'élégance, d'esprit, de fatuité, d'insolence et de bel air dont le Comte de Montesquiou avait hérité le secret, mais que la connaissance qu'il avait de l'histoire lui permit de porter à un si haut point de perfection. Nul ne sut mieux que lui soigner son personnage et le retoucher d'après tel modèle étudié dans les Mémoires. Esthète à l'affût de toutes les horreurs qu’inventa le “modern-style”, son goût naturel allait aux palais roses et aux Trianons pour lesquels il était si visiblement fait. Nous l'imaginons assez dans la coterie de la Reine, parmi les Polignac, les Adhémar, les Besenval, les Vaudreuil, –capable de chansonner vilainement sa souveraine, mais peut-être aussi de mourir pour elle. Enfin il fut l'un des derniers gentilshommes français qui méritèrent l'épithète de fastueux, l'un des derniers qui surent donner des fêtes. (“Comptez-vous donner des fêtes?” me demandait superbement un admirateur du Comte de Montesquiou, à qui je disais que j'avais loué trois pièces exiguës, au cinquième, sans ascenseur.) Le récit de ces solennités occupe une telle place dans les Mémoires, qu'il semble bien que le noble Comte y ait vu peut-être la part la moins périssable de son œuvre. A leur propos, il partage l’humanité en deux camps, les élus et les exclus, deux termes à quoi il faut d'abord songer lorsqu'on cherche à définir le snobisme. Ne dites point: je ne suis pas snob. Vous serez bien près de le devenir, le jour que vous aurez été “l'un des heureux élus”, comme le Comte de Montesquiou appelle ses invités. Si, en effet, vous êtes une autre fois parmi les “exclus”, vous risquez, sinon de souffrir, du moins d'avoir de l’humeur. Le snobisme commence à cette velléité d'humeur. Elire, exclure, c'est le double mouvement d'aspiration et d'expiration par quoi les Mondes subsistent et aussi les Académies et les Clubs. L'homme sage s'établira donc le plus loin possible de la zone où il risque d'être attiré puis rejeté, car il n'est pire honte que de souffrir pour des causes basses.
Pourtant, comme Pline L'Ancien périt pour avoir voulu observer de plus près l'éruption du Vésuve, il est admirable que notre Proust se soit jeté dans la gueule du monstre afin de nous en donner une peinture exacte, et qu'il se soit en quelque sorte inoculé le snobisme afin de le connaitre mieux. Ce nom de Proust que j'hésitais à écrire ici, voilà qu'il m'échappe enfin. Le Comte de Montesquiou eût sans doute fait de grands éclats si on lui avait prédit autrefois qu'il n'existerait guère pour nous qu'en fonction de Proust. Il est mort assez tard pour en éprouver peut-être quelque crainte, ainsi qu'en témoigne une longue note amère et même venimeuse ajoutée à ses Mémoires in extremis (mars 1920). De quoi Proust est-il redevable à son ami? Un témoin qui les a beaucoup connus l'un et l'autre, Jacques Emile Blanche, m'assure que ni la personne ni l'œuvre de Proust n'auraient été, sans Montesquiou, ce qu’elles furent. Mais convient-il de parler d'une influence? Plusieurs amis de Proust nous ont, dans cette revue même, aidés à comprendre sa méthode à demi inconsciente pour absorber ce que chacun était susceptible de lui fournir. Il ne laissait s'éloigner personne qu'il n'en eût extrait tout ce dont son œuvre pouvait être nourrie, et il est certain que le Comte de Montesquiou lui dut être d'un rendement admirable. Ce fut sans doute le grand collecteur qui fit ruisseler jusqu'au jeune romancier des millions de traits, de potins et d'ana dont s'enrichit sa connaissance du Monde. Enfin il se peut que Proust doive surtout à son noble ami d'avoir pris le Monde au sérieux, d'avoir cru à sa réalité, de lui avoir donné, si l'on peut dire, un brevet d'existence. Car, aujourd'hui, cette haute société aristocratique française des Guermantes, si on l'écume de tout ce qui s'est anobli indûment, et de tout ce qui s'y mêle d'américain et d'israélite, en reste-t-il de quoi écrire un autre ouvrage que celui qui s'appellerait: A la Recherche de l’Aristocratie perdue?
Enfin le Comte de Montesquiou a fourni à Proust quelques traits –quelques-uns seulement– pour le personnage d'un grand seigneur égaré parmi nous. Gardons-nous là- dessus de confondre avec cette créature assez immonde, pas plus qu’autrefois on ne le confondit avec des Esseintes, un noble poète souvent inspiré, qui ne sacrifia jamais les grandeurs réelles et personnelles à ce que Mme de Lambert appelait “les grandeurs d'institutions” qui rendit plus douces l'agonie de Verlaine et celle d'un enfant de Stéphane Mallarmé, –qui servit la mémoire de Marceline Desbordes-VaJmore,– et qui se fit une très haute idée de l'amitié, bien que d'ailleurs il paraisse avoir été un prodigieux virtuose de la brouille.

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Citation

François MAURIAC, “Les Pas effacés, mémoires, par le Comte Robert de Montesquiou,” Mauriac en ligne, accessed May 11, 2021, https://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/567.

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  1. BnF_NRF_1923_09_01.pdf