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Providence

Référence : MEL_0973
Date : 15/02/1937

Éditeur : Vaincre
Source : 4e année, n°5, p.2-3
Relation : Notice bibliographique BnF

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Providence

Il ne faut pas s’étonner que Dieu n’intervienne pas visiblement dans le destin de notre corps; qu’il ne cicatrise pas notre plaie, qu’il ne fasse pas baisser notre fièvre. Il le pourrait s’Il le voulait; mais l’arrêt du mercure dans le thermomètre serait aussi prodigieux que celui du soleil dans le ciel de Josué. L’action de tel microbe est aussi “nécessaire” que l’influence de la lune sur la marée.
Songeant au malheur d’un ami qui a perdu plusieurs des siens dans un accident d’automobile, je me disais qu’exiger de la Providence qu’elle rompe l’enchaînement des effets et des causes qui aboutit au capotage d’une auto, c’est attendre d’elle un aussi surprenant prodige que si nous souhaitions changer le cours des planètes.
La matière ressemble à un gros jouet réglé une fois pour toutes, que le Créateur bouleverse, certes, selon sa volonté: comme il le fit aux jours de sa vie mortelle; –ou par l’entremise de la Vierge, de ses saintes et de ses saints–. Mais tout se passe comme si ces interventions n’étaient pas dans ses habitudes ni dans ses goûts –autant qu’on puisse sans ridicule parler des habitudes et des goûts de l’Etre infini. Il apparaît visiblement à Lourdes que les âmes sont attirées par un secret appel vers d’autres préoccupations que celle de la guérison des corps souffrants, et que le domaine propre de la grâce n’est pas la nature aveugle et sourde– mais ce royaume intérieur où Dieu est quelqu’un.
Dieu est amour et se manifeste dans le monde des cœurs. Cet amour, la matière le reflète parfois: il y a des aubes d’été où la face de Dieu éclaire visiblement le monde endormi, des matins de printemps où sa pureté se fait lumière, odeur, chant d’oiseau. Il se sert de la nature, il en revêt l’apparence pour s’incorporer à nous; –mais la matière ne l’intéresse pas parce qu’elle ne lui résiste pas. Il est amour et la matière ne peut pas l’aimer, le préférer, le choisir. Ce n’est pas son domaine propre. Toutes nos prières intéressées tendent à le faire agir, intervenir dans le Royaume dont les accidents lui importent le moins –ou ne lui importent que par leur répercussion sur le monde de l’âme.
Notre maladie, notre guérison, qui sont des effets inéluctables de l’univers physique, deviennent causes à leur tour dans notre cœur, –mais des causes dont les effets ne sont plus prévisibles, puisque notre cœur y réagit selon des lois non fatales que la Grâce à chaque instant bouleverse.
C’est un sens particulier qu’il ne nous est pas interdit de donner à la parole: “Mon Royaume n’est pas de ce monde…” La Grâce vivante a un Royaume d’où elle est libre de sortir, car tout ce qui est, n’est que par elle et lui appartient. Mais son Royaume propre tient dans le cœur de l’homme, plein d’amour et de désir.

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Citation

François MAURIAC, “Providence,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/973.