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Paysans de France

Référence : MEL_0095
Date : 12/05/1942

Éditeur : La Gazette de Lausanne
Source : 145e année, n°131, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Paysans de France

En Gironde, mai 1942

Cette campagne devant ma terrasse ne trahit rien, au premier regard, du malheur qui l’a frappée. Avec une tendresse anxieuse, je la contemple comme le visage d’une créature aimée, atteinte d’un mal peut-être inguérissable. Tout semble pareil à ce qui fut toujours: une ligne de verdure plus tendre décèle le fleuve, et les maisons paysannes dont le soleil levant blanchit la face gardent le secret des absents ou des morts qu’elles pleurent. La même voix trainante que j’entends depuis l’enfance excite les bœufs au labour.
Pourtant le silence n’a-t-il pas plus d’épaisseur qu’autrefois? Il s’étend désormais comme une eau dont rien ne ride plus la surface, car les moteurs se sont tus sur les routes vides et les trains ne grondent sur le viaduc qu’à de longs intervalles. En revanche, il n’y avait pas tant d’oiseaux autrefois: ils bénéficient de la grande calamité humine. Les merles des charmilles qui avaient été détruits y nichent aujourd’hui en grand nombre, et mon approche les effarouche dans les lilas mouillés.
Mais peu à peu, je discerne sur cette terre blessée, sur ce visage chéri, d’autres changements. Le principe qui régissait les nouvelles générations: “la vigne d’abord, la vigne avant tout…” a cédé devant le malheur. Des terres retournées luisent au soleil, striées du vert pâle des petits pois, et du vert plus sombres des fèves. Le seigle pousse dans les sillons. La sagesse des anciens nous est revenue, celle que leur enseignait la misère des temps: il faut qu’une terre produise un peu de tout ce qui est nécessaire pour ne pas mourir. Il en était encore ainsi dans mon enfance: les rangs de vigne demeuraient assez larges pour accueillir d’autres cultures. Les vieux se souvenaient d’avoir entendu les grands parents raconter ce qui se passait aux jours d’invasion et de famine lorsque les loups, la nuit, hurlaient la faim autour des métairies. Le malheur des temps vivait encore dans leurs imaginations.
Mais nous, leurs enfants, nous nous étions rassurés. Nous appartenions à l’époque du progrès. Avec les communications rapides, à quoi bon semer ce qui s’achète à bon compte au marché? “Tout pour la vigne, la vigne avant tout…” Nous savons aujourd’hui que l’homme ne vit pas seulement du vin. Déjà, un peu avant la guerre, les arbres à fruit commençaient de se multiplier au-dessus des vignes. Aujourd’hui, les poiriers finissent de fleurir et leur mousseuse blancheur ruisselle jusqu’à l’horizon où les landes commencent.

*

C’est peu de dire que les hommes sont revenus à la terre nourricière; ils s’attachent goulûment à ses deux mamelles dont parlait le vieux Sully: labourage et pâturage. Presque trop goulûment: les gens de la ville ne savent pas que la terre aussi s’épuise.
Sans doute serait-il faux de parler d’un conflit entre la ville et la campagne: le paysan français, s’il souffre et s’irrite parfois des réquisitions et des taxes, demeure ouvert à toutes les raisons qu’on lui donne. Il comprend les choses; mais pour ce qui touche à la terre, il se croit seul capable de distinguer le possible de ce qui ne l’est pas.
Cette part de l’humanité qui nourrit l’autre se soucie peu des louanges qu’on lui prodigue dans les discours officiels! “Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien…” La supplication des foules affamées de l’Europe, avant d’atteindre le Père qui est au ciel, le paysan sait bien que c’est à lui qu’elle s’adresse. Il fait de son mieux; mais ne lui demandez pas de trop s’attendrir. “Paysan!” Il se rappelle qu’à la caserne, c’était une injure dans la bouche des loustics de la ville. Sans doute n’a-t-il pas lu dans le dictionnaire de l’Académie de 1835, à l’article paysan, cet exemple (je suis bien assuré qu’il ne figure plus dans la dernière édition à laquelle j’ai eu l’honneur de collaborer): “C’est un paysan, c’est un homme rustre, impoli, grossier dans ses manières…” L’aurait-il lu, il hausserait les épaules et ne nous en garderait pas rancune. Mais vous ne lui ôterez pas de l’idée que les gens de la ville n’entendent rien aux difficultés contre lesquelles il se débat jour après jour. La gelée, la grêle, le manque d’engrais, de sulfate, toutes les maladies de la vigne et du bétail, et bien d’autres choses n’entrent pas, croient-ils, dans les calculs de ces messieurs.
Le paysan n’aime pas qu’on s’occupe de son travail. Il a ses méthodes, ses secrets. Il ressemble aux abeilles qui obscurcissent les parois des ruches de verre pour qu’on ne les voie pas travailler. En tout pays, plus l’admiration se mêle de ses affaires, moins il rend. Ce n’est pas mauvaise volonté, ni esprit de révolte. La paysannerie a ses lois qu’il faut savoir tourner avec prudence. Elle accepte le pire, mais se refuse à ses exigences plus douces. Que la guerre éclate, qu’on lui prenne ses fils, ses chevaux, c’est dans l’ordre. Elle se résigne à la guerre comme aux cyclones qui hachent sa vendange. Car les gens de la terre ne se révoltent jamais contre la nature. Dressés à la pratique d’une docilité millénaire, ils lui demeurent passivement soumis. Mais les règlements de l’administration ne leur apparaissent pas de l’ordre des cataclysmes voulus par les dieux.

*

“Les hommes se laissent tuer, dit un personnage de Balzac, non les intérêts…” Pourtant, lorsqu’il s’agit du paysan français à ce moment atroce de son histoire, les intérêts se laissent persuader, se laissent convaincre. Mais il faut qu’on s’adresse, en même temps qu’au patriotisme du paysan, au sentiment très vif qu’il a de la justice, qu’on tienne compte surtout des forces toujours dressées contre son dur travail, et enfin qu’on ne le chicane pas à propos de ses modestes privilèges. Ses privilèges? Il ne lui en reste guère, d’ailleurs, dans les régions comme la mienne où sévit la monoculture et où le cultivateur, qui ne bénéficie pas des approvisionnements de la ville, ne trouve pas toujours sur sa terre, surtout à ce moment de l’année, de quoi se nourrir, lui et les siens.
Du moins lui reste-t-il, dans l’universelle angoisse, ce bonheur de participer au silence et au calme des champs. Il n’en prend pas conscience comme nous qui venons de la cohue des villes et qui sortons du milieu des hommes. Lui, il vit trop près de la terre, trop mêlé à elle pour la contempler et pour l’aimer. Il l’aime, mais il ne le sait pas. Elle se confond avec sa peine, avec sa misère, elle ne se distingue pas de son souci quotidien. Mais à son insu, il bénéficie de la paix intérieure qu’elle entretient dans ses fils. L’événement le plus tragique n’atteint pas en lui ces réserves de résignation, d’acceptation, qui au plus fort de l’épreuve l’aideront à tenir, à ne pas perdre cœur.

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Citation

François MAURIAC, “Paysans de France,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/95.