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La Guerre divine

Référence : MEL_0919
Date : 05/01/1940

Éditeur : Temps présent
Source : 4e année, n°110, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Billet
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La Guerre divine

De ce 1er janvier 1940, deux impressions me restent. D’abord, au cinéma, la vision (trop rapide) d’une messe dans la ligne Maginot: d’admirables visages de garçons en prière, de jeunes fronts soutenus par des mains. Puis le soir, le hasard m’ayant fait diner avec un ami dans un restaurant où l’on dansait, je vis d’autres garçons permissionnaires, ou les mêmes peut-être, portés, les yeux mi-clos, par la vague d’un jazz.
Deux impressions qui se détruisent l’une l’autre: d’une part, l’épreuve oblige l’âme à chercher du secours; la menace rapproche les enfants de leur Père; et ils sont tous là, pressés autour de l’autel, pareils à ces poussins dont parlait le Christ en pleurant sur Jérusalem. Mais d’autre part, nous fûmes pris, le soir, dans le tourbillon de cette folie à laquelle cèdent les nations mal réveillées des cataclysmes. Peut-être ne sommes-nous pas entrés réellement dans celui qui enténèbre notre ciel; et déjà les victimes profitent de ce que le monstre n’a pas resserré ses anneaux autour de leurs corps: durant ce diner horrible, nous eûmes la vision de l’inévitable après-guerre, car il n’existe pas d’exemple qu’un 9 thermidor ou qu’un armistice ne livre pas la créature meurtrie à cette passion de s’étreindre dans le vacarme et dans la fumée.
La grâce a-t-elle jamais vaincu, cette loi, rompu cette causalité. Oui, sans nul doute, dans les destinées individuelles. Méfions-nous pourtant des interprétations trop strictes de la volonté divine à travers les événements. Dieu se sert de tout sans doute, et même de la guerre; cette épreuve n’aura pas touché en vain tel ou tel odeur. Mais pour beaucoup d’autres, et souvent pour les plus purs, quelle épreuve, quel pouvoir donné aux ténèbres. Que de vocations menacées!

Chaque chrétien sait ce qui est exigé de lui par ce maître que Dieu nous donne de sa main et qui est aujourd’hui la guerre. Voilà tout ce que nous avons le droit de dire. Quant aux affirmations touchant la “guerre divine” et l’usage que Dieu en ferait pour punir tel ou tel crime particulier, je regrette, quand à moi, ces codes et ces tarifs où certains docteurs se complaisent. Non, la guerre n’est pas divine. La Père ne peut que haïr ce mal essentiel. Bénissons Dieu de ce que sa justice n’est pas notre justice: plus encore que de l’amour humain, c’est de l’amour du Christ qu’il faut dire qu’il obéit à des raisons que notre raison ne connaît pas.

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Citer ce document

François MAURIAC, “La Guerre divine,” Mauriac en ligne, consulté le 21 octobre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/919.