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1939, année guérinienne

Référence : MEL_0894
Date : 19/07/1939

Éditeur : Le Figaro
Source : 114e année, n°200, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique
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1939, année guérinienne

Toujours malchanceux, Maurice de Guérin s’est avisé de mourir le 19 juillet 1839, deux cents ans après que naissait Racine, de sorte que le centenaire de sa mort disparaît dans le rayonnement de l’année racinienne. Combien serons-nous, mercredi, à penser à lui, à prier pour lui?
Ce n’est pas Jean Racine qui nous séparera de Maurice, et sa grande ombre consentira un instant à s’écarter devant cette jeune ombre douloureuse. Mais il serait vain de chercher entre eux aucune ressemblance. Racine est si détaché de son œuvre que, du moins au premier regard, aucun événement de sa vie ne l’explique ni ne l’éclaire; il n’a rien livré de lui-même que ces quelques fruits intacts: ses tragédies. Maurice de Guérin, au contraire, ne nous a laissé qu’une tragédie, et c’est sa vie même. Bien sûr, ces deux poèmes Le Centaure et La Bacchante, eussent suffi à lui assigner une place éminente dans l’histoire de la prose française, mais ils n’eussent pas suffi à nous attacher à lui par des liens si tendres. Sa vie, telle que la reflètent le Cahier Vert où il s’est épanché, sa correspondance, le Journal d’Eugénie, les memoranda de Barbey d’Aurevilly, c’est cette vie qui nous a pris d’abord, et nous ne cherchons plus, quand nous lisons Le Centaure, que le secret d’un enfant baptisé qui appuyait plus volontiers son front contre l’écorce des chênes que sur l’épaule du Christ.
Il faut un grand effort pour retrouver dans ses tragédies l’homme que fut Racine, et l’esprit le plus ingénieux n’atteint sur ce sujet qu’à des conjectures. Mais il n’est pas une ligne de Maurice où nous ne surprenions les battements de son cœur. Sur la terrasse du Cayla, à La Chesnais, partout où il a traîné sa jeunesse souffrante, il a joué la tragédie qu’il n’a pas écrite, dont les protagonistes étaient le Dieu de son enfance, le Dieu d’Eugénie et Cybèle, déesse de la Terre.
Vers elle, il inclinait de toutes les puissances de son être. Il n’attendait rien de la vie, semble-t-il, que le silence nécessaire à la contemplation de la Nature. Et de cette contemplation, il n’espérait la découverte d’aucune autre vérité que celle qui est chuchotée par les chênes, lorsque le vent émeut leurs cimes. Peut-être ne serait-il pas mort si on l’avait laissé rêver en paix.
Mais il était de ces petits provinciaux à la poitrine faible, comme j’en ai tant connus, qui doivent se faire une position à Paris, courent le cachet dans des rues boueuses, toussent au fond d’immondes garnis, et qui écrivent le soir à leurs chers parents, fort exigeants quant aux nouvelles, et parents pauvres sans doute, mais surtout parcimonieux, et qui ont toujours professé que la vache enragée, ça ne fait pas de mal à vingt ans. Qu’on ne voie là aucune intention de reproche à l’égard du père de Maurice, noble et bon entre tous. Il est pourtant vrai que devant le cadavre de leurs fils, bien peu de pères établissent un rapport de cause à effet entre cette dépouille et les travaux forcés d’une jeunesse d’étudiant.
Maurice de Guérin n’a pas goûté la mort dans la paix: à Paris, sa sœur Eugénie, grande âme sainte et passionnée, et Caroline de Gervin, sa jeune femme, menèrent autour de son lit une lutte sourde. Quand la sœur se penchait vers lui, il surprenait dans la glace le regard de l’épouse blessée. Et lui, peut-être, échappait-il à l’une et à l’autre, pour retrouver au plus secret de lui-même, la baronne de Maistre, son unique amour.
A cent ans de distance, j’ai pris jusqu’à Bordeaux la même route qu’il a suivie, dans son dernier voyage au Cayla. J’ai tâché de discerner les maisons assez anciennes, les murs assez ruinés pour se souvenir de lui, et ils m’ont été chers parce qu’ils avaient vu passer Maurice. Il croyait que l’air natal le guérirait; ou peut-être obéissait-il au profond instinct animal atteint: mourir au gîte, se dissoudre dans une terre aimée.
Cependant l’approche de la mort réconciliait en lui le Christ et Cybèle: à Dieu il donnait son cœur et son âme, à la terre ses ossements. L’impossible partage se consommait enfin, le 19 juillet 1839. Entre tant de larmes répandues ce jour-là: “date éternelle”, celles d’Eugène de Guérin, grâce au Journal, ne finiront jamais d’être versées.

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Citation

François MAURIAC, “1939, année guérinienne,” Mauriac en ligne, accessed December 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/894.