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La Maison au bord du fleuve
(Souvenirs bordelais)

Référence : MEL_0089
Date : 03/12/1937

Éditeur : Gringoire
Source : 10e année, n°473, p.4
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Maison au bord du fleuve
(Souvenirs bordelais)

J’avais écrit autrefois Mes plus lointains souvenirs, cédant à ce désir que nous éprouvons tous de ressusciter un instant ce monde de notre enfance connu de nous seul, les bonnes gens disparues, les paysages familiers des vacances, tout ce modeste univers anéanti qui ne survit plus que dans notre cœur. Ces plus lointains souvenirs, quand nous nous décidons à les rédiger, nous nous les racontons surtout à nous-même, sachant bien que nos lecteurs n’imagineront pas ce visage, ce sourire, cette maison, ce tournant d’allée tels qu’ils furent, tels qu’ils demeurent vivants encore en nous et dont le charme est, par essence, incommuniquable.
Or à la même époque où j’étais un petit garçon de Bordeaux dont la vie s’écoulait sur les quais, dans une cour de récréation, dans les vieilles rues brumeuses ou dévorées de soleil, où j’étais un enfant qu’un landau emportait, durant les soirs de juin, vers une propriété à sept kilomètres de la ville, une petite fille qui s’appelait Jeanne Alleman respirait le même parfum d’épices et de saumure que les magasins du quartier Saint-Michel épandent sur le trottoir, écoutait les mêmes sirènes crier dans le brouillard, s’émouvait à voir les troupeaux d’émigrants bariolés et sordides, rêvait devant les voiles de morutiers et se répétait les noms des transatlantiques. Son cœur battait comme le mien quand passait dans la rue, avec un grand bruit de ferraille, la voiture à pétrole de Mme Escarraguel. Mon enfance revit dans la sienne, la recoupe si j’ose dire, et il se trouve que nous sommes deux, par miracle, à connaître les choses indicibles de notre passé obscur. Grâce à l’auteur de La Maison au bord du fleuve[1], je ne suis plus seul tête à tête avec mon enfance. Quelqu’un est en tiers dans notre colloque: je sais tout de ce que cette petite fille a rêvé et elle connaît jusqu’au moindre parfum des rues d’autrefois qui a fait frémir mes narines.
Il existe dans ses souvenirs tels épisodes que j’ai vécus moi-même avec une exactitude hallucinante: par exemple l’histoire du cheval emballé, les longs trajets en voiture dans le milord, sur les routes du Bazadais… comme si Dieu nous distribuait à tous la même enfance, pareille à ces cahiers d’écolier où les lettres sont tracées d’avance en pointillé et qu’il n’y a plus qu’à recouvrir.
Aujourd’hui, Jeanne Alleman est devenue Jean Balde: La Vigne et la Maison, qui a obtenu le prix Northcliffe, et Reine d’Arbieux, grand prix du roman de l’Académie française, l’ont placée au premier rang des romanciers de la terre de France; le recueil de souvenirs qu’elle nous donne aujourd’hui a une saveur, un bouquet concentré qui est celui de tous ses livres, mais qu’on trouve ici, si j’ose dire, à l’état pur. Ce n’est pas seulement le vieux Bordeaux, la Tresne, le Bazadais, Arcachon qui revivent dans ces pages. La ville et le fleuve courbe, toute la douce et brûlante Guyenne se composent et s’ordonnent autour d’une figure centrale, d’une figure de jeune fille: jeune fille de la race royale des Jacqueline Pascal, des Eugénie de Guérin.
Que sa modestie, que sa délicatesse se rassurent: je ne parlerai pas d’elle, sinon pour m’enchanter moi-même jusqu’aux larmes d’une page comme celle-ci que je ne me retiens pas de citer: “Pendant seize ans, ma vie s’est usée entre Bordeaux et La Tresne en allées et venues presque quotidiennes. L’hiver, je partais souvent dans la nuit noire. Sur le quai de la gare, en attendant le petit train poussif, astucieusement baptisé tramway de Cadillac –sans doute pour décrocher l’autorisation de passer sur la route– je regardais monter une aube mouillée derrière les ramures du château La Tresne. Quand je débarquais à La Bastide, les commerçants ouvraient leurs volets. Le soir, après la journée de cours, traversant le pont, mes yeux se reposaient sur le fleuve scintillant des feux des bateaux. Les retours nocturnes sur la route déserte ne m’effrayaient pas. Il y avait de beaux soirs d’hiver où la lune brillait comme un quartier de glace sur les peupliers. Une lampe étoilait dans l’ombre notre Casin et je respirais l’odeur de la terre grasse.”
Nous sentons bien qu’ici la beauté formelle ne suffirait pas à nous émouvoir: la palpitation de ces mots si simples est celle d’un cœur vivant. Ce qui s’exprime dans ce texte admirable, c’est ce que Pascal fait tenir en quatre mots griffonnés en marge du manuscrit des Pensées: “grandeur de l’âme humaine…” Nous ajouterons: “grandeur de l’âme féminine”, qui est bien ce qu’il y a au monde de plus grand. Grandeur qui s’ignore d’une jeune âme donnée jour après jour, riche de sa foi en Dieu, de sa tendresse pour les siens, et du don de poésie qui lui a été départi. Poésie de Jean Balde, poésie familière, que la muse de Jammes a inspirée, et toute mêlée à l’humble vie.
Petite-nièce de Jean-François Bladé, notre amie girondine n’avance pas comme une muse romantique, une lyre à la main, le front perdu dans les étoiles. En vérité, un livre de souvenirs comme La Maison au bord du fleuve renseignerait mieux qu’un étranger sur la vie de la province française, sur le drame d’une famille terrienne, que les plus savants ouvrages.
Ce livre jette aussi une vive lumière sur le secret de la formation d’un écrivain. Ce qui nous y apparaît d’abord, c’est comment Jean Balde a composé son propre bouquet, mais ce qu’elle nous livre vaut pour beaucoup d’autres. Ce recueil bordelais n’intéresse pas seulement les Bordelais. Que Jean Balde en ait eu ou non le dessein, il se trouve que La Maison au bord du fleuve nous découvre la nappe profonde où l’inspiration de tout un groupe d’écrivains a trouvé son aliment. J’ai dit que les rues et les routes suivies par le milord des parents de Jean Balde coupent celles où j’ai roulé vers la même époque, meurtri par le dur strapontin de la victoria familiale. Quand Jean Balde se rendait de La Tresne à Bazas, elle passait au bas de la terrasse de mon Malagar. Pas très loin du jardin de La Tresne où elle a grandi, un petit lycéen, qui s’appelait Jacques Rivière, passait de rêveuses vacances, et c’est dans ce cimetière de Cenon qu’il repose depuis quinze ans. Un peu plus haut, un autre enfant s’appelait André Lafon: celui-là aussi attend la résurrection dans cette terre qu’il a tant aimée. Je ne sais où allait Jean de la Ville de Mirmont, durant les mois chauds: à Royan, je crois… Martial Piéchaud avait sa maison près de Cadillac: tous, nous étions formés, dirigés, orientés par ce fleuve, par ces coteaux, par ces landes, par cette mer. Tous nous étions les familiers de ce monde un peu comique, mais charmant, des Chartrons, de la Rousselle, du haut commerce et du Palais. Si le pauvre Thibaudet vivait encore, j’imagine qu’il aurait attaché beaucoup d’importance à ce livre de Jean Balde qui est une source. Lui qui aimait à grouper les écrivains par régions et par crus, il aurait trouvé dans les souvenirs de notre amie le meilleur guide pour explorer le terroir girondin.
Il est admirable que cette race de vignerons et de marchands ait produit ces quelques artistes dont le trait commun (moi mis à part!) est le détachement, le désintéressement. Je me rappelle Jean Balde jeune fille, son indifférence à l’argent, au confort de la vie, au luxe. Je songe à Jacques Rivière à vingt ans, tel qu’il m’apparut dans une chambre misérable d’un sordide hôtel de la rue de Tournon; j’évoque André Lafon dans une chambre au sous-sol du lycée Carnot, où il était surveillant; et la fenêtre de cet ami des étoiles et des nuages ouvrait à ras du trottoir. Je me rappelle cette vaillance, cette acceptation des charges les plus lourdes, ce parti pris héroïque de transfigurer le réel, d’avancer entouré des poètes que nous chérissions… C’est cette sainte jeunesse qui palpite entre les pages du livre de Jean Balde, c’est elle que j’y viendrai chercher souvent. Mais ceux mêmes dont les souvenirs sont d’une autre époque ou d’une autre ville aimeront La Maison au bord du fleuve s’ils demeurent sensibles à la poésie des vieilles familles et des vieux domaines, s’il leur plaît de voir revivre ce que Fogazzaro appelait “un petit monde d’autrefois”.

Notes

  1. Par Jean Balde (Éditions Delmas).

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Citer ce document

François MAURIAC, “La Maison au bord du fleuve
(Souvenirs bordelais),” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/89.