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Réactions

Référence : MEL_0854
Date : 23/09/1938

Éditeur : Temps présent
Source : 2e année, n°45, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Billet
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Réactions

Si les sombres défilés, dans lesquels nous piétinons depuis des semaines, débouchent enfin sur la paix, je me souviendrai de ces jeunes cœurs qui se confiaient à moi: que de réactions différentes et inattendues!
Celui qui paraissait courageux, qui répétait en riant: “Hé bien quoi ? On ira!…” je voyais bien que ses yeux ne reflétaient aucun spectacle, aucune horreur: il n’imaginait rien de ce vers quoi il allait; et au contraire, celui qui paraissait lâche, tremblait devant “l’appareil sanglant de la destruction” qu’il se représentait avec une précision atroce. Mais il ajoutait: “Mon père, qui est le plus doux des hommes, le plus craintif, a la Médaille militaire, reçue en récompense d’une suite d’actes héroïques dont il ne parle jamais. Peut-être ferai-je comme lui…”
D’autres, tout près de moi, redoublent de travail, avec l’idée arrêtée de ne point partir, sans avoir laissé un témoignage, un signe de leur passage en ce monde. Il y a quelque chose en eux qu’ils veulent sauver, mettre à l’abri… Et j’en ai vu un, parmi les plus âgés, qui avait été mobilisé à la fin de la dernière guerre comme télégraphiste: son unique ambition est de retrouver une place, aussi exposée soit-elle, où il serait assuré de ne tuer personne.
Un tout jeune officier m’écrit: “Il n’y a pas encore si longtemps, j’avais bien de la peine à refouler en moi de véritables désirs de guerre ; et maintenant il y a des moments où l’idée m’en paraît à peine supportable. Je pense de plus en plus souvent à celle qui pourrait être ma femme, à ceux qui pourraient être mes enfants.”
Mais ce qui m’a le plus frappé, chez deux êtres très jeunes, et qui ne se connaissent pas, c’est ce même chant de délivrance que leur a arraché la menace de l’immense hécatombe: comme si la vie leur était une prison, et que, tout à coup, quelqu’un leur désignait une issue. Qu’elle ouvre sur la mort, c’est ce qui les attire et les enivre. Ils n’auront pas de devoir à remettre; ils s’enfonceront dans une aventure qui n’aura pas de fin. L’un parle du Ciel comme s’il y était déjà ravi, et l’autre du néant, comme un enfant qui, le soir, tombe de sommeil.

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François MAURIAC, “Réactions,” Mauriac en ligne, consulté le 15 novembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/854.