Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

À la base de notre effort

Référence : MEL_0830
Date : 25/03/1938

Éditeur : Temps présent
Source : 2e année, n°21, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.103-105, in Mémoires politiques, Paris : Grasset, 1967.
Repris p.243-245, in Paroles perdues et retrouvées, Keith Goesch éd., Paris : Grasset, 1986.
Type : Billet; Conférence
Version texte Version texte/pdf Version pdf

À la base de notre effort

Paroles prononcées aux ambassadeurs.
À la base de notre effort

Il m’arrive parfois d’amener un camarade qui ne partage aucune de mes opinions politiques à reconnaître que Temps présent occupe, sur le front catholique, une position avancée, quelques-uns diront peut-être même aventurée, mais qui doit être tenue coûte que coûte.
Les catholiques de Temps Présent, plus qu’aucune attaque ouverte de la haine, redoutent toutes ces mains qui, de droite et de gauche, se tendent vers le Christ pour l’attirer et pour le retenir d’un côté de la barricade —là où il serait revêtu, par les soldats de la cohorte, non plus d’un manteau de dérision, mais d’un uniforme, d’une chemise brune, rouge ou noire.
Temps Présent n’a aucune raison d’être que de poser toutes les questions et que d’essayer de les résoudre dans la lumière de l’Évangile. Non qu’il se croie infaillible ou à l’abri de l’erreur. Il n’est pas rédigé par des esprits purs. Chacun d’eux a ses préférences et, qu’il le veuille ou non, porte au dedans de lui un homme de parti.

***

Voilà pourquoi, à la base de notre effort, il faut une victoire intérieure, celle que nous remporterons sur le partisan de gauche ou de droite qui s’agite en nous.
Est-ce à dire que nous planions au-dessus des partis avec l’unique souci de tenir entre eux la balance égale et de ne pas choisir? Non, nous croyons au contraire qu’il existe une solution chrétienne aux problèmes qui divisent aujourd’hui les peuples. Nous croyons que c’est dans la mesure où le monde retourne aux idoles qu’il se couvre de sang.
Tout se passe aujourd’hui dans le monde comme si Dieu voulait donner aux hommes par des images concrètes et, si j’ose dire, par d’atroces caricatures un avant-goût de cet enfer où le culte des idoles les introduit dès ici-bas.
A Moscou, nous voyons ce qu’après vingt ans de révolution, les adorateurs de l’humanité font de l’humanité. Et nous voyons ailleurs que la race est une déesse plus redoutable que celles qui, sous l’ancienne loi, aimaient l’odeur des sacrifices humains, car c’est de peuples entiers que la nouvelle idole exige l’immolation.

***

Pour nous qui, dans le bref espace de notre vie terrestre ne voyons qu’un épisode de la lutte éternelle entre les deux étendards, nous avons ces jours-ci, il faut bien l’avouer, une impression de défaite et même d’écrasement. Que faire, sinon de persévérer dans notre effort pour que du moins tout homme, qu’il soit du côté des vainqueurs ou du côté des vaincus, sache que le Christ n’est aux ordres d’aucun chef d’armées, d’aucun chef de peuples; qu’il ne considère pas comme des bandits tous ceux qui sont tombés d’un certain côté. Nous croyons que les prêtres et les religieuses massacrés, mais aussi les victimes des jugements sommaires et des exécutions secrètes, les innocents mitraillés au seuil de leur maison par des aviateurs étrangers ont un droit égal à son amour et à sa miséricorde, et que les bourreaux —tous les bourreaux, même ceux qui se réclament de son nom— relèvent aussi de sa justice.
Nous le répéterons, nous le crierons d’une voix d’autant plus obstinée que l’heure de l’écrasement est venue dans plus d’un endroit du monde pour ces foules dont le Christ a eu pitié, pour ce peuple douloureux, voué au désespoir et à la haine, ce peuple auquel, dans les deux camps, on aura tout pris, tout confisqué, même le Christ. Car, à gauche, ses maîtres ont refermé sur lui ce bagne matérialiste où la lumière du ciel ne pénètre plus; et, à droite, hélas! on ne lui laisse pas ignorer que le bruit des mitrailleuses annonce l’approche du Fils de l’homme et que l’odeur de l’hypérite est le signe que son règne arrive.
Nous devons dire ces choses, nous, laïques, avec d’autant plus de force que nous n’engageons que nous-même, que nous ne compromettons personne et que, dans bien des pays, les chefs spirituels ne sont plus libres et qu’on les oblige à se taire quand on ne les oblige pas à parler. Croyez-vous que ce soit de lui-même que le cardinal-archevêque de Vienne, le jour même où l’Autriche assassinée disparaissait de la face du monde, a publié cette déclaration: “Les prêtres et les fidèles devront soutenir sans réserve l’État allemand et le Führer dont la lutte contre le bolchevisme et pour la puissance d’honneur et l’unité de l’Allemagne répond aux vues de la Providence”?

***

Nous ne cédons pas au mouvement de notre sensibilité, nous ne rêvons pas d’une politique du cœur ni surtout d’une politique d’aventures.
Je souhaiterais sur ce point que mes paroles ne créent aucune équivoque. Pour ma part, il me semble que la France, n’ayant pas agi lorsqu’elle avait encore pouvoir de le faire sans étendre l’incendie à l’Europe entière, ce n’est pas aujourd’hui où elle se trouve isolée, menacée à la fois sur trois frontières et en Afrique du nord...
Mais à quoi bon parler de ces choses qui nous échappent, qui se décideront sans nous, et que d’ailleurs nous ne pouvons même envisager, nous tous qui avons des fils et des amis en qui repose ce qui nous reste d’espérance terrestre? Ce n’est pas notre propre mort, c’est la mort de ceux que nous aimons qui ne peut se regarder en face.
Mais, même en m’efforçant d’écarter ces raisons du cœur, il me semble que nous ne pouvons rien faire d’autre, aujourd’hui, que de travailler à reconstruire la France, à refaire l’unité française dans la conscience retrouvée de sa mission. En face du marxisme et de la férocité raciste, ce serait déjà beaucoup qu’elle gardât intact le dépôt de ces valeurs chrétiennes qui nous sont chères à tous, croyants et incroyants.
Et surtout, nous continuerons de veiller sur la source d’eau vive afin qu’elle ne soit ni captée, ni détournée, ni souillée, par les apôtres de la force et de la terreur, et pour que la foule de ceux qui sont chargés et accablés, et pour que tous les vaincus en retrouvent un jour le chemin.

***
Chers amis, je voudrais finir sur une parole d’espérance, et vous donner dans ces jours d’humiliation une raison de ne pas perdre cœur. C’est un art où excellent les chefs du nouveau Reich que de doser l’audace et la ruse. Mais peut-être le moment est-il proche, qui vient toujours pour l’Allemagne, quels que soient ses maîtres, où elle force la dose, car elle a irrémédiablement la main lourde. Les pays assassinés ne meurent pas sans un cri. L’Autriche bâillonnée se débat: déjà, nous le savons, les prisons et les camps de concentration regorgent. Dans l’universelle angoisse née des attentats de la force, tous les peuples de la terre se tournent vers cette nation française divisée, paralysée, hagarde, et comme absente d’elle-même. Ils lui soufflent son rôle, parfois ils la soufflettent d’un mépris où se trahit leur amour déçu, d’un mépris qui la réveillera, nous en sommes sûrs, qui déjà l’a réveillée. Ils lui rappellent, à cette humiliée, sa vocation de fille de Dieu.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citation

François MAURIAC, “À la base de notre effort,” Mauriac en ligne, accessed July 7, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/830.