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À propos d’un film

Référence : MEL_0827
Date : 04/03/1938

Éditeur : Temps présent
Source : 2e année, n°18, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Billet
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À propos d’un film

L’erreur de Renoir, le metteur en scène de la Marseillaise, c’est d’être allé dans le sens de nos divisions. Il attache un cheval aux quatre membres de la France et les excite du fouet et de la voix. Le choix d’un sujet si périlleux l’obligeait de nous montrer la grandeur des partis qui, à la veille du 10 août, s’affrontaient, et en face de ce jeune peuple à demi-éveillé, de cette nation ivre à qui le vin de la liberté monte à la tête et qui se sait trahie, ce sublime soleil couchant de la Monarchie française.
Nous devons la justice à ceux qui ont expié, qui ont payé de leur sang les fautes de leurs pères. C’est mal que de faire croire aux écoliers de France, qui se pressent à ce film, que Louis XVI ne fut que ce goinfre, et de passer sous silence l’ordre aux Suisses de ne plus tirer, et cette parole qu’on lui a tant reprochée à droite, et qui celle d’un Roi père de son Peuple: "Je ne veux pas qu’une goutte de sang français soit versée pour ma querelle".
Aussi sévèrement que la Reine mérite d’être jugée (pour mon compte, je me refuse à lui faire un crime d’avoir eu en politique les idées qu’elle ne pouvait pas ne pas avoir), le metteur en scène ne saurait ignorer à cette veille du 10 août ce qui attend la Reine de France. Il domine cette destinée, il sait jusqu’où Marie-Antoinette est allée dans la douleur. Comment peut-on garder la moindre pensée hostile à l’égard de celle qui va entendre la déposition infâme que Hébert soufflera bientôt au petit Dauphin? Que nous reste-t-il à pardonner à cette mère qui en a appelé à toutes les mères, à celle que le Peuple obligeait de se tenir debout devant le Tribunal révolutionnaire et qui exhala cette seule plainte: "Quand le Peuple sera-t-il las de ma fatigue?" Quel martyre peut-il être comparé au sien? Je pense aux circonstances affreuses des derniers instants: cette chemise qu’elle dut enlever sous les yeux d’un garde national qu’elle suppliait: "Monsieur, je vous en conjure, au nom de l’honnêteté..."
Je songeais à toutes ces choses, l’autre soir, à l’Olympia; et moi qui étais venu à ce film, dans les jours angoissants que nous vivons, avec l’espérance de m’associer à un acte d’amour collectif envers la Nation française une et indivisible, je me suis senti rejeté, par tant d’injustice et de parti pris, d’un côté de la barricade, et j’aurais volontiers crié: "Vive la Reine!" si j’avais pu oublier un seul instant que cette ravissante personne aux sourcils épilés, à la figure un peu maussade, était Mlle Delamare, de la Comédie-Française.
Je revoyais en esprit les mots que la Reine écrivit de sa main sur le testament interrompu par le bourreau: “J’avais des amis…” Elle en a encore, elle en aura toujours.
La seule excuse d’un film historique tel que la Marseillaise (qui du point de vue de l’art ne peut être qu’une erreur, les photographies de Louis XVI et de Marie-Antoinette constituant en soi une erreur comique et même grotesque), sa seule excuse eût été de nous montrer que l’histoire de France, en dépit de tant de divisions et de sang répandu, compose la trame serrée d’une tunique sans couture; c’eût été de réconcilier dans notre cœur et dans notre esprit les soldats de Valmy et la reine de France.

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François MAURIAC, “À propos d’un film,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/827.