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Notre devoir d'écrivain

Référence : MEL_0800
Date : 22/01/1937

Éditeur : Sept
Source : 4e année, n°152, p.2
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Billet
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Notre devoir d'écrivain

Depuis que les écrivains ont pris parti dans les luttes civiles, on ne peut dire que le débat ait gagné en dignité. La plupart n’y apportent rien de ce qu’on attendait d’eux: réflexion, mesure, esprit de justice. On dirait que ce qu’ils musellent, c’est la meilleure part d’eux-mêmes et qu’ils cèdent au démon commun, à la furie collective —non par instinct, comme les autres hommes, mais avec une froide détermination.
Et pourtant, quelle raison avons-nous d’entrer dans la bagarre, sinon qu’il nous appartient de réussir là où les autres échouent, de dominer le débat, de chercher et de découvrir, en toute question, le point où peuvent se rencontrer les hommes des partis les plus divers; en un mot de mettre en lumière le côté humain de chaque problème?
Plus je vieillis et plus j’ai horreur de cette déformation que chaque parti impose à la réalité. Il se peut que l’esprit de parti soit nécessaire —ou, en tout cas, inévitable— mais c’est notre mission propre, à nous écrivains, de lui tenir tête; c’est l’espèce de courage que l’on est en droit d’exiger de nous.
Je dis bien: courage. Car à ce jeu on réconcilie sur son dos les partis adverses; il faut s’installer sur la frontière et recevoir les balles de droite et de gauche.
Mais la masse du peuple fidèle nous en est reconnaissante. Un article qui déchaîne sur notre dos les injures des deux partis nous attire en même temps un courrier nombreux d’amis inconnus qui nous encouragent et nous bénissent.
C’est un grand malheur que l’injure soit devenue un genre littéraire, et que l’écrivain qui se décide à l’action politique ait d’abord à subir cette tentation: acquérir le renom de grand et redoutable polémiste.
Qu’il ne cède pas à cette facilité; un écrivain véridique fait moins de bruit qu’un forcené et qu’un fort-en-gueule; mais il agit en profondeur; l’esprit de parti enlève toute portée à la plupart des articles qui s’écrivent chaque jour. C’est la vérité qui est redoutable et qui déconcerte l’adversaire…
C’est elle que nous cherchons à atteindre ici; nous nous trompons parfois, nous ne sommes pas infaillibles, bien sûr mais en dehors des catégories droite et gauche, nous nous efforçons sur tous les problèmes de dire ce que nous croyons être vrai.
Et c’est pourquoi Sept devrait devenir le journal des hommes de lettres soucieux de servir sans trahir, des artistes pour qui le beau est la splendeur du vrai, et à qui l’injure fait horreur, d’abord parce qu’elle est un mensonge.
L’esprit de finesse, les qualités qui leur sont propres doivent les aider à voir clair là où les autres tâtonnent; car nous ne vivons pas dans un temps où le combat met aux prises les bons contre les méchants, l’enfer contre le ciel, dans une vaste fresque naïve; le bien et le mal sont aujourd’hui terriblement mêlés et enchevêtrés: chaque camp a son lot de criminels et de martyrs; le mal a ses saints et ses héros comme le bien a ses profiteurs; et nous avons nous-mêmes souvent beaucoup de peine à ne pas confondre notre intérêt temporel avec l’intérêt de la justice. Il n’a jamais été plus facile de se duper soi-même. La seule raison d’être des écrivains, et surtout des écrivains catholiques, au milieu des luttes civiles, c’est leur lucidité; le seul mérite dont ils se puissent prévaloir, c’est d’y voir plus clair que les autres, c’est de raisonner plus juste, c’est de déjouer, dans leur propre intelligence et dans leur propre cœur, les ruses de l’esprit de parti.

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Citation

François MAURIAC, “Notre devoir d'écrivain,” Mauriac en ligne, accessed July 7, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/800.