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Paroles d’un grand écrivain catholique
La France et l’Angleterre puissances de châtiment

Référence : MEL_0008
Date : 25/04/1940

Éditeur : Alerte
Source : 1re année, n°6, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Paroles d’un grand écrivain catholique
La France et l’Angleterre puissances de châtiment

La contradiction est familière aux Allemands. Elle ne les gène pas; et ce n’est pas assez dire: ils s’y meuvent, ils y respirent à leur aise. Mais les Français veulent être d’accord aux eux-mêmes; et cette guerre, durant les premiers mois, a, chez certains d’entre-eux, éveillé une inquiétude. “Nous devons rester fidèles, quoi qu’il arrive, aux principes pour la défense desquels nous combattons, se disaient-ils. Notre force doit demeurer toujours au service de ce qui est juste. Mais aux prises avec un ennemi qui depuis longtemps a toute honte bue et qu’aucun scrupule n’embarrasse, devrons-nous toujours lui laisser cet avantage redoutable? Pouvons-nous le vaincre, en ne retournant jamais contre lui les moyens dont il se sert sans vergogne? Tout empêtrés de nos principes, n’offrons-nous pas la partie trop belle à un adversaire qui agit par-delà le bien et le mal? Et cependant il faut que nous demeurions sans reproche et que nous ne permettions pas à l’ennemi de remporter sur nous cette victoire morale dont il aurait le droit de se vanter s’il nous imposait ses méthodes.”
Hé bien, nous pouvons maintenant être rassurés: les derniers attentats perpétrés par l’Allemagne nous donnent sur ce point tout apaisement. La question est simple: nous ne luttons pas seulement pour nous défendre nous-mêmes, ni pour délivrer ou protéger les petites nations. Déclarons-le hardiment: Nous luttons pour la répartition du crime. Il n’y a plus égalité entre l’Allemagne et nous: le crime est hors la loi.
Cela ne dépend pas de nous, mais se dégage des événements eux-mêmes. L’Angleterre et la France se trouvent être, qu’elles le veuillent ou non, des puissances de châtiment. Quel que soit leur enjeu personnel dans cette guerre, et même n’obéiraient-elles qu’à l’instinct de conservation, elles n’en seraient pas moins les instruments, les soldats de cette justice offensée et dont l’offense doit être vengée.
Si les crimes allemands ne devaient pas être expiés, ni les torts réparés, il se passerait en Europe un événement plus grave que les pires désastres: ce serait comme une défaite de Dieu.
L’orgueil ne nous dicte pas ces paroles: cela ne dépend pas de nous, si nous luttons pour une cause qui dépasse infiniment la nôtre. Imaginez un instant que cette unité de l’Europe, dont nous avons été incapables d’asseoir les fondements à Genève, s’accomplisse un jour, dans la honte, sous une Allemagne maîtresse du monde. Certes, cela représenterait l’anéantissement de tout ce qui, pour un homme né chrétien, donne sa valeur à la vie. Mais entre toutes ces ruines, il en serait une plus irréparable: les peuples perdraient la foi en la justice. Ils diraient: “Le crime paye”.
Les ténèbres qui couvriraient alors le monde ne seraient plus traversées, comme elles le furent aux siècles qui virent s’écrouler l’empire de Rome, par la vive et pure lumière d’un christianisme encore près de sa source. Sans doute la barbarie scientifique des nazis se heurterait à des restes de foi, à plus de foi qu’il n’en faudrait pour susciter, dans les pays asservis, des légions de martyrs. Mais justement! nous ne voulons pas que cela soit. Et c’est parce qu’il n’est pas un Français ni un Anglais pour y consentir, que l’Angleterre et la France peuvent, sans pharisaïsme, se présenter aujourd’hui à la face des Nations comme des puissances de châtiment.
Non qu’elles se croient elles-mêmes exemptes de fautes, ni qu’au long de leur histoire elles n’aient péché contre la justice. Mais si elles ont quelquefois violé la loi morale, elles ne l’ont jamais reniées. A travers tout, elles ont toujours cherché à se rapprocher d’un idéal dont leur très grande faute (ou leur très grand malheur) est de n’avoir su ou pu réaliser à Genève qu’une caricature.
Et pourtant, c’est de ce côté-là, et non ailleurs, que réside l’espérance du monde. Et rien ne peut empêcher que le sort de cette espérance ne se confonde avec le sort de nos armes. Ce que l’Allemagne appelle ses victoires, chacune des petites nations égorgées qu’elle ajoute à son tableau de chasse, chaque attentat nouveau ne fait que renforcer ce caractère sacré dont les alliés sont presque malgré eux revêtus. Pascal dit des événements qu’ils sont des maîtres que Dieu nous donne de sa main: ce sont les événements qui confèrent à nos deux peuples leur fonction de justiciers.
Jamais, à aucun autre moment de l’histoire du monde, il n’avait été donné à une bande d’aventuriers, maîtres chez eux de tous les postes de l’Etat, de traiter les nations plus faibles comme ils avaient impunément traité leurs propres concitoyens. Les mêmes principes, fondements de la politique intérieure de Troisième Reich, ceux qui ont présidé au massacre de Roehm et de ses compagnons, à tous les assassinats privés et publics de la Gestapo, sont férocement appliqués aujourd’hui à sa politique extérieure.
La France et l’Angleterre n’ont donc plus d’autre raison d’exister en tant que Nations, que de cerner cette bande, et non seulement de réparer le mal, mais de satisfaire à la justice.
Ayant cette obligation, il faut aussi que nous ayons la force de l’assumer; et la Norvège sait aujourd’hui que nous l’avons. C’était notre devoir que de prendre les moyens de la force et nous les avons pris, et nous ne les cèderont plus au crime. Etant les enfants de lumière, c’est-à-dire ceux qui sont chargés, en dépit de leur indignité, de défendre la lumière, nous ne devons pas être moins habiles que les enfants de ténèbres. Nous pouvons tourner hardiment contre les assassins toutes les armes dont nous disposons.
Mais, ayant jeté toutes nos ressources dans cette juste guerre, nous revendiquons le droit d’adjurer ceux que la distance tient, pour un temps, à l’abri des menaces nazies, de bien mesurer ce que représenterait pour eux notre défaite, notre effacement. Dans ce suprême combat, les démocraties ont besoin d’entendre battre le cœur du monde à l’unisson du leur. Puisque au cri de douleur des catholiques d’Autriche, de Tchécoslovaquie et de Pologne, répond celui des protestants de Finlande, de Norvège, de Danemark, nous attendons de ceux qui ont reçu mission de parler au nom du Père, la parole indiscutable, cet éclat d’une voix sainte et terrible, qui délivrera la conscience de la Chrétienté.
Oui, nous avons le droit d’attendre de vous tous que vous nous préfériez, non parce que nous sommes meilleurs ou que nous nous croyons sans péché, mais parce qu’aucun autre peuple ne peut nous relever au poste où Dieu nous a placés, dans cette lutte à mort qui décidera de votre destin, et dont l’enjeu embrasse la terre et le ciel, le monde des corps mais aussi celui des esprits et des âmes.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Paroles d’un grand écrivain catholique La France et l’Angleterre puissances de châtiment,” Mauriac en ligne, consulté le 18 juin 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/8.