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Mes souvenirs

Référence : MEL_0772
Date : 28/09/1934

Éditeur : Rex
Source : 3e année, n°38, p.21 et 23
Relation : Notice bibliographique BnF

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Mes souvenirs

IV.
LA LECTURE.
LA PROMENADE.
LE DESERT DE l'AMOUR.
LA VERTU DE PURETE.

Jamais je n'eus, comme dans ces premières année, le goût de la solitude. La promiscuité du collège, à dix ans, me faisait souffrir au point que je me souviens d’être resté enfermé une heure dans les effroyables latrines, pour cela seulement que j'y étais seul. Le jeu des patins à roulettes m'agréait fort parce qu'on y pouvait jouer sans le secours d'aucun camarade.
Déjà j'aimais à me réciter des vers; les poèmes contenus dans la Corbeille de l'Enfance m'émouvaient autant que le firent plus tard ceux de nos plus grands poètes. La Pauvre Fille de Soumet m'arrachait des larmes:

Je fuis un pénible sommeil
Qu'aucun songe heureux n'accompagne.
J'ai devancé sur la montagne
Les premiers rayons du soleil….

Et naturellement le Petit Savoyard de Guiraud, et Jeanne d'Arc de Casimir Delavigne:

Silence au camp, la Vierge est prisonnière.

Je n'avais pas tort, en ce temps-là, de juger Victor Hugo fort inférieur à Soumet et à Casimir Delavigne, car l'auteur de la Corbeille de l'Enfance avait choisi, entre tant de chefs-d'œuvre, le poème qui commence par ce vers ridicule:

Quand l'été vient, le pauvre adore.

Adore quoi? Mais le vers qui suit est plus mauvais encore:

L'été, c'est la saison du feu

Quand je me rappelle la passion avec laquelle je lisais alors, je juge qu'aujourd'hui je n'aime plus la lecture: “il dévore des livres, disait ma mère, on ne sait plus que lui donner”. C'est que maintenant une autre issue m'est ouverte: je me délivre dans l'invention. Enfant, les livres des autres m'étaient l'unique délivrance; Mme de Ségur, Alexandre de Lamothe, Zénaïde Fleuriot, Raoul de Navery, Maryan, Marliti, Jules Verne, Paul Féval, tous les auteurs de SAINT-NICOLAS et du PETIT FRANÇAIS ILLUSTRE étaient chargés de me fournir d'images où je pusse retrouver mon angoisse confuse. Je me réjouissais, les jours de congé, lorsque la pluie empêchait toute promenade. Je haïssais le dehors, la rue, la boue, la foule. Rien alors ne me paraissait plus facile, ni même plus désirable que de demeurer seul dans une chambre, pourvu que je n'eusse pas froid et que je pusse lire.
A l'Institution Sainte-Marie de la rue Mirail et magnifique hôtel trop exigu pour un collège, les classes n'allaient pas au delà de la quatrième. Les Marianites achetèrent aux portes de Bordeaux, à Caudéran, le domaine de Grand-Lebrun et commencèrent d'y bâtir un collège luxueux; mais les lois contre les Congrégations interrompirent les travaux. Pendant une année, mes frères allèrent à Grand-Lebrun, tandis que je demeurais rue du Mirail; c'était eux qu'on allait chercher le dimanche; et il m'arriva, plus d'une fois, d'aller “en promenade” avec les pensionnaires. A défiler ainsi dans les rues, j'éprouvais le sentiment d'un homme libre qu'on eût obligé à prendre rang dans une chaine de forçats. Je me rendais compte moi-même à quel point cette honte était disproportionnée, inexplicable, et je n’essayais même pas de la rendre intelligible aux grandes personnes. Mais d'ailleurs je me rappelle beaucoup d'autres sentiments que je cachais au plus secret de moi-même. Certains enfants ont une conscience très nette de l'incommunicable. C'était, il me souvient bien, l'un des éléments de ma piété: “un Dieu qui connaît tout, qui lit au fond de nos cœurs...”. Un Dieu qui savait tout sans qu'il fût besoin de lui rien dire. LE DESERT DE L'AMOUR! Je suis né avec la connaissance de ce désert, résigné d'avance à n'en pas sortir. C'est l'amour qui nous enlève provisoirement cette résignation; et c'est peut-être à l'âge où il renonce à ne plus rien espérer de l'amour humain, que l'homme ressemble le plus au petit garçon qu'il fut. Chez certains, l'enfance et la maturité ont cela en commun qu'elles n'attendent rien d'autrui et, pour la même raison, cèdent à l'appel de Dieu: l'une parce qu'elle n'aime pas encore les créatures, l'autre, parce qu'elle est décidée à ne plus les aimer.
Et il est vrai que je n'aimais pas encore. En vain je m'efforce de trouver dans mon passé d'enfant des passions analogues à celles que beaucoup m'assurent avoir éprouvées, bien avant l'âge de la puberté. Sauf pour ma mère, je ne me souviens d'aucun amour. Il est vrai que scrupuleux, je m'étais accoutumé à fuir l'approche de certaines pensées. Cette terreur de “la mauvaise pensée” se trahissait par un tic, par une grimace, par un mouvement de la tête de droite à gauche, pour dire non au péché.
L'homme dont l'enfance et la première adolescence furent sans péché, s'interroge parfois sur le bénéfice qu'il eut de cette candeur. Il ne lui a servi de rien, croit-il, d'avoir plus longtemps que beaucoup d'autres revêtu la robe nuptiale; sa vie, au demeurant, fut-elle plus pure! Oui sait même si des tentations, des convoitises n'en ont pas été fortifiées?
Mais un jour, l'homme qui tournait en dérision sa pureté première, qui plaignait sa jeunesse trop contenue, après les défaites de la vie se souvient de la maison paternelle. Il se hâte sur le chemin du retour, sans oser croire qu'une si longue accoutumance au mal lui permette d'accepter la loi que le Père de famille impose à ses enfants. Il a cédé à trop d'appels, il a connu des sommeils trop pesants. Ce joug, fût-il le plus doux des jougs, ne peut que rebuter, croit-il, un cœur débile. Or, voici le miracle sous l'épaisse croûte des fautes quotidiennes, l'eau toute pure de l'enfance s'était conservée; à travers le passage ouvert par la Grâce (comme après qu'une mine a éclaté) le flot se précipite et tout, à la fois, est rendu à l'âme pénitente: les prières du soir, les communions de l'aube, la hantise de la pureté et de la perfection.
“Aussi loin que vont mes souvenirs je ne me souviens pas d'avoir été pur”. Cette confidence est la plus triste que j'aie jamais reçue. Mais même celui qui me la faisait, au delà de ses souvenirs, avait-il eu du moins son temps de pureté. Il existe, dans la plus souillée des créatures, une indestructible enfance qui peut à chaque instant ressusciter; une part d'elle-même qui n'a pas connu la corruption. Que de fois, à travers la flétrissure d'un visage, nous est apparue cette candeur ensevelie! Il arrive que le commandement du Christ: “Si vous ne devenez semblable à l'un de ces petits...” retentisse en nous avec ce sens plus étroit: “Si vous ne devenez semblable à l'enfant que vous avez été...”.

V.
GRAND-LEBRUN. LE REVEIL. LE FEU.
LE PARCOURS. LE COLLEGIEN.

L'enfant que je fus, je continuerai de le poursuivre dans les corridors dallés blanc et noir de Grand-Lebrun, ce collège englouti au fond de mon passé, monde minuscule où pendant des années j'ai vécu d'avance ma vie d'homme, où j'ai joué avec les modèles réduits de mes passions futures. Le ciel fumeux, les platanes du jardin, la récréation de quatre heures, l'odeur de l'étude du soir... Etrange univers qui avait ses lois, ses superstitions, ses triomphes et ses désastres. L'amour de Dieu et celui des créatures y déchiraient des cœurs. La liturgie catholique imposait au temps son rythme accordé sur celui des saisons et conférait à certains jours une atmosphère solennelle de deuil, d'espérance ou de joie.
Grand-Lebrun que je porte dans mon cœur ne me porte pas dans le sien. Jean Giraudoux a présidé la distribution des prix du lycée dont il est la gloire; les frères Tharaud ont connu le même honneur à Périgueux. Il faut que j'en fasse mon deuil: je ne serai jamais à pareille fête. Mais Grand-Lebrun, qu'il le veuille ou non, demeure mon bien propre et nul ne me l'aliènera. Je peux lui répéter la plus profonde parole qu'un amant ait jamais prononcée: “Cela ne te regarde pas si je t'aime.” Grand-Lebrun comme tout ce qui est aimé, ne peut rien comprendre au sentiment qu'il inspire. Je ferme les yeux, je ressuscite un jour pris au hasard entre tous les jours révolus du temps où Grand-Lebrun contenait ma vie.
Il faisait encore nuit, dans ces sombres hivers, lorsque le domestique Louis Larpe venait, vers cinq heures et demie, frapper à ma porte. Il était alors naturel qu'un valet de chambre fût debout à cinq heures. A la lueur d'une lampe Pigeon, je me levais, grelottant; il n'y avait jamais de feu dans nos chambres, non par économie, ni même par austérité, mais d'après ce raisonnement “que toilette serait achevée avant que l'atmosphère ait été dégourdie...” Personne alors ne se serait avisé chez nous qu'il pût régner dans toutes les pièces une température égale. Sauf dans la salle-à-manger où brûlait nuit et jour une salamandre, le feu n'était entretenu que dans la chambre de ma mère et dans le salon de famille. Le soir nous nous serrions autour du foyer avec les gestes, les attitudes de la tribu primitive; et sans doute un reflet en demeure au fond de nos yeux, qu'on chercherait en vain dans le regard des enfants d'aujourd'hui qui n'ont jamais pu que coller leurs petits derrières à des radiateurs. Accroupi devant la flamme, quand j'étais fatigué de lire, je ne me lassais pas d'imaginer des villes incendiées, les portes embrasées de l'enfer, les tortures pleines d'espérance du purgatoire dont, à coup de pincettes. je faisais jaillir les âmes délivrées qui étaient les étincelles. Ma mère aimait tellement le feu qu'elle en avait des brûlures aux jambes; elle disait qu'elle mangeait le feu.
Mais dans ces aubes noires, lorsque le domestique Louis Larpe venait me réveiller, qu'elle me semblait loin cette heure bénie du feu reconquis! L'immense journée s'étendait devant moi pleine d'embûches et de chausses-trappes, et déjà commençait ce martyre des pieds gonflés d'engelures dans les souliers trempés de pluie. La toilette était rapide, il eût fallu être héroïque pour se laver. Après le chocolat bu en hâte, nous demeurions en faction devant la porte pour guetter le “parcours”: ainsi appelait-on l'omnibus du collège qui ramassait à travers la ville d'autres petits garçons aussi endormis et aussi mal débarbouillés que nous-mêmes.
En ce temps-là, nous habitions deux étages du vieil hôtel solennel qui fait le coin des rues Margaux et de Cheverus tout près de la jésuitière (que Combes était au moment de vider de ses pieux habitants et dont la chapelle, dite chapelle Margaux, était fort achalandée).
A l'appel d'une cloche discrète, la rue vide soudain s'emplissait d'ombres qui se hâtaient vers la première messe. Ces “petites vieilles”, moins tragiques mais aussi touchantes que celles de Baudelaire, avaient dû prendre à peine le temps de relever leurs quatre cheveux et de passer un jupon. Chaussées de feutres, elles rasaient les murs avec des laces confites. Nous avions donné des surnoms à ces saintes femmes et nous nous amusions à les dénombrer jusqu'à ce que le parcours se fût annoncé de loin par le fracas des roues. Les jour où nous étions en retard, il ralentissait un peu et le cocher faisait claquer son fouet. Mais il était rare qu'il ne nous trouvât pas aux aguets. J'aimais l'odeur de cuir de la vieille guimbarde qui suivait un itinéraire compliqué. J'en avais pour plus d'une demi-heure à somnoler dans ma pèlerine dont je rabattais le capuchon sur la tête comme un petit capucin. Mes yeux s'attachaient à la croupe des percherons que la lanterne éclairait. Le sale petit jour se levait sur la banlieue. De pauvres soucis d'écolier obsédaient ma pensée. Jamais je ne me suis senti si faible, si démuni, si perdu. Plus tard, pour retrouver le goût de ces premières heures de mes anciens jours, il m'a suffi de me redire le vers de Rimbaud:

Mais vrai, j'ai trop pleuré, les aubes sont navrantes….

Aubes navrantes, sombre ville, soif d’évasion. C’est alors qu’un cœur d’enfant, un cœur gelé, s’accoutume à la recherche de Dieu. Quand il pleuvait, les vitres de la voiture, surtout celle du fond contre laquelle j’appuyais ma tête, m’apparaissent comme des figures pleines de larmes. Les arbres de Grand-Lebrun se détachaient sur le ciel. L’énorme bâtisse illuminée ressemblait un paquebot.
Nous entrions dans l’étude que chauffaient les premiers radiateurs à eau chaude; nous entrions dans l’odeur des pensionnaires et dans celle du surveillant, odeur aigre, indéfinissable, qui ne me déplaisait pas. Une demi-heure consacrée aux leçons, puis une brève récréation, et enfin deux heures de classe; encore un quart d’heure pour jouer, et de nouveau l’étude jusqu’à midi. A une heure et demi, le travail reprenait jusqu’à six heures et demie, avec une interruption d’une demi-heure pour le goûter. Six heures et demie! Instant qui, aujourd’hui encore, après un quart de siècle, a gardé pour moi un goût délicieux de délivrance. A vrai dire, je commençais de n’être plus malheureux pendant la longue étude du soir. Le retour à la maison était proche. Rien ne me menaçait plus. Ce long temps que j’aurais pu consacrer à mes devoirs, c’était pour écrire mon journal, ou des poèmes, que j’en usais. Très tôt m’a tenu le besoin d’écrire, de me délivrer par l’écriture. Que ne donnerais-je pas pour retrouver les cahiers intimes de ma première adolescence que j’eus la sottise de brûler! A travers les vitres, mon regard cherchait le ciel. Sous prétexte d'aller aux cabinets, parfois j'obtenais de sortir. J'avançais à petits pas dans la cour déserte, je respirais la nuit qui sentait les feuilles pourries, la brume; mais je ne sais quel relent de ville composait cette odeur particulière à la banlieue. A ce moment de ma vie, “le silence éternel des espaces infinis”, s'il ne m'effrayait pas, fut du moins une réalité pour moi, et je le concevais sans effort. C'est que le ciel nocturne m'était aussi une évasion; je ne négligeais aucune issue par où mon regard et ma pensée se pussent délivrer. Sans doute vivais-je alors sans le savoir dans un perpétuel état de transe poétique, il n'était rien dans ma pauvre vie que je ne voulusse transfigurer. Ce fut le temps où les poètes commencèrent de m'entourer et de me servir, comme les anges servaient au désert le Fils de l'homme. J'[in]terposais entre le réel et moi tout le lyrisme du dernier siècle. Lamartine, Musset et Vigny entrèrent les premiers dans ma vie, et parmi les modernes j'atteignis à trouver des beautés sublimes jusque dans Sully-Prudhomme et dans Samain! Verlaine, Rimbaud, Baudelaire et Jammes ne survinrent qu'après ma sortie de collège.
Ce qu'est remarquable chez un enfant de cette espèce, c'est son impuissance à se juger, à se faire de lui-même une idée raisonnable. Je me souviens d'étranges séances devant l'armoire à glace, où je me pinçais les joues, en répétant: moi! moi! moi! J'allais d'un extrême à l'autre, tantôt me jugeant comme un avorton, l'être le plus ridicule et le plus chétif, d'avance vaincu; et tantôt me persuadant de ma supériorité intellectuelle, et je me scandalisais de ce que mes maîtres ne semblaient pas distinguer en moi un vase d'élection.

VI.
MES MAITRES.

Mes maîtres... Il en existait de plusieurs espèces: d'abord, au plus bas de l'échelle, selon la hiérarchie; que j'avais admise, ceux du dehors, les laïques auxquels les Marianites avaient recours. Je me souviens de l'un d'eux, jeune marié, et qui arrivait toujours en retard. Essoufflé, il expédiait l'admirable prière: VENI SANCTE SPIRITUS que le règlement l'obligeait de réciter avant la classe. Il nous expliquait nos versions grecques à l'aide d'une traduction juxta-linéaire. Mon voisin L... dessinait sur ses cahiers le plan de la chambre à coucher du jeune professeur; je vois encore le rectangle où figurait cette indication: LIT NUPTIAL.
Au-dessus des laïques, venaient les religieux, les frères vêtus de redingotes, coiffés d'étonnants chapeaux de soie, et, dans le collège, chaussés de feutres qui tenaient chaud et leur permettaient de marcher à pas de loup et de nous surprendre. Quelques-uns furent d'excellents professeurs; l'un d'eux, après la dispersion de la congrégation, est devenu sans effort agrégé de l'Université. Mais la plupart étaient préposés à la surveillance de l'étude et de la récréation, métier mieux fait pour aigrir un caractère que pour aiguiser une intelligence. Ce rôle est tenu, dans les lycées de l'Etat, par des étudiants pauvres, acharnés à la préparation d'une licence; nos surveillants, eux, n'avaient rien à faire pendant ces longues études du soir, lorsqu'ils ne récitaient pas leur chapelet, qu'à nous épier et à dépister nos manœuvres. Ils avaient disposé devant les lampes des écrans qui rejetaient sur nous toute la lumière. Ils excellaient à faire jouer, dans les verres de leurs binocles, des reflets grâce auxquels il nous était impossible de surveiller la direction de leur regard; et lorsque nus croyions M. V. occupé à lire CHAPUZOT EST DE LA CLASSE (son livre favori) soudain retentissait sa voix terrible: “Mauriac, apportez-moi le billet que Lacaze vient de vous jeter!” L'usage du tabac à priser faisait à quelques-uns un nez énorme mou et noir. Leur justice était redoutable parce qu'elle était mystérieuse: des peccadilles entraînaient des privations de sorties et des fautes plus graves n'amenaient pas les catastrophes attendues.
Ils aimaient le fromage, et l'un d'eux mêlait, disait-on, du vin à son café. Et presque tous étaient, au demeurant, de bons et braves religieux qui avaient fort à faire pour tenir tête à notre meute sans pitié.
Tout en haut de la hiérarchie, je plaçais les religieux prêtres; et il est vrai qu’ils m’ont laissé le souvenir de saintes gens et plusieurs, de remarquables esprits. Qu’est devenu le bon abbé Bourgeois qui me prépara à ma première communion? Les enfants de la première communion adoraient toujours leur abbé; et je scandalisais mes frères en leur soutenant que l’abbé Bourgeois était à mille coudées au-dessus de l’abbé Gaffé qui les avait dirigés. L’un et l’autre excellaient en ce saint jour, à faire sangloter les premiers communiants et leur famille par des adjurations pathétiques.
Le directeur de Grand-Lebrun était un prêtre excellent mais moqueur, et fort incapable de dissimuler aux grands bourgeois à qui il avait allaire, qu'il était sensible à leur ridicule. Je n'ai jamais vu personne rire au nez des gens avec une malice plus candide. C'est pourquoi les salons de Bordeaux dénonçaient à l'envie “son manque d'éducation première”.
Mais c'était l'abbé Péquignot, professeur de rhétorique, qui faisait la fortune de Grand-Lebrun par les succès qu'il remportait aux examens. Son prestige sur nous était immense. Le pire chahuteur n'aurait osé devant lui lever le nez. Ses cours nous paraissaient sublimes. J'ignore ce que j'en penserais aujourd'hui; mais le certain est que l'abbé Péquignot a éveillé mon intelligence, qu'il a donné à plusieurs d'entre nous le goût des idées, que les auteurs du programme m'apparurent, grâce à lui, des êtres vivants dont la rencontre ne laissait pas d'être importante. Je lui dois d'avoir, à seize ans, goûté Montaigne, entrevu ce qu’est l'apport de Descartes, et surtout chéri Pascal. L'exemplaire de PASCAL de Brunschvicg, qui ne me quitte pas, est le même dont je me servais en rhétorique.
Nous avions le manuel de littérature d'un certain abbé Blanlœil, imposé par l'établissement; mais il suffisait que nous en récitions une ligne pour que notre maître nous fît rasseoir avec un zéro. Je n'oublierai jamais son air de mépris, le jour qu'interrogé sur Montaigne, je débitai ce titre d'un paragraphe de Blanlœil: “SCEPTICISME EN THEORIE, EPICUREISME EN PRATIQUE.” –Zéro! Asseyez-vous! –Mais Monsieur l'Abbé, c'est dans le livre... –Justement, vous avez un zéro!
Cet homme étonnant se montrait tel dès la première classe de l'année qu'il employait à boucher des trous, à remplir des cases, comme il disait. Il nous demandait par exemple: “Que placez-vous au XIIe siècle?” Notre ignorance avait l'air de le consterner, mais il avait vite fait de rétablir ,dans nos esprits, les synchronismes essentiels.

VII.
LA VOCATION RELIGIEUSE.
LES CEREMONIES DU COLLEGE. FETE-DIEU.

Je me confessais à lui, le samedi. Je faisais durer le plaisir longtemps de ces courses dans le grand collège silencieux. La chambre de l'Abbé Péquignot touchait à la grande baie vitrée qui éclairait le corridor et, en attendant mon tour, je regardais rêveusement les arbres, le ciel, je m'excitais à la contrition, commençais des prières qui n'en finissaient pas.
Puis j'entrais dans celte chambre, ripolinée, anonyme. Prodigieuse humilité de ces vies consacrées à Dieu dans un Ordre comme celui des Marianites. Je me demande aujourd'hui si ce n'est pas le comble du renoncement. La vie bénédictine, en dépit de la pénitence, comporte du faste; une splendeur, pour certaines âmes, enivrante; une merveilleuse organisation du travail intellectuel et de la culture de l'âme. Il n'est rien qui ressemble plus au ciel qu'une grand'messe selon les rites des fils de Saint-Benoît. Les Trappistes, par l'excès même de leur rigueur, par cet absolu qu'ils atteignent dans le dépouillement, un mondain arrive à entrevoir ce qui les attire d'abord, et ce que peut contenir de charme cette vie terrible. Les grands Ordres religieux sont arrivés à vaincre le mécanisme du Culte, à restituer aux mystères chrétiens la fraîcheur de leurs commencements. L'odeur des Catacombes ne s'en est pas évaporée; la Fraction du Pain, le calice du Seigneur seraient reconnus par saint Paul, s'il entrait dans la chapelle de la rue Monsieur ou dans celle de la rue de la Source. La robe sombre des fils de saint Benoît, la robe blanche de leurs frères réformés par l’Abbé de Rancé, on comprend qu'une âme vaincue par Jésus-Christ brûle de revêtir l'un ou l’autre de ces vêtements, symbole d'une vie qui, entre toutes les existences humaines, comporte le plus de poésie, au sens profond du terme si, comme je le crois, poésie pure est synonyme d’absolu).
Mais quel mystère qu'une âme résolue à la vie religieuse, néglige ces sublimes phalanges et choisisse un Ordre sans prestige apparent, dépouillé de traditions, de liturgie, sans illustration, sans prolongement dans le passé! Même au prêtre séculier, il reste la gloire de l'apostolat direct, de la lutte pour Jésus-Christ menée au plus épais des hommes; il lui reste d’avoir renoncé quelquefois à la vie religieuse par sacrifice et comme à un luxe (ainsi fit le curé d’Ars). Mais entrer en religion, et n’être ni Carme, ni Chartreux, ni Bénédictin, ni Trappiste, ni Dominicain, ni Franciscain ni Jésuite, voilà qui passe l'imagination et ne peut s'expliquer que par un renoncement dernier, par un goût de l’obscur en tant qu'obscur. Sans doute est-ce méconnaitre le vouloir particulier de Dieu sur chaque âme élue. Du plus illustre au plus modeste tout ordre religieux représente une nécessité, et a été voulu. D’ailleurs, LA SOCIETE DE MARIE a joué un rôle important d'éducatrice pendant plus d'un siècle, et la gloire lui appartient d’avoir dirigé, animé le célèbre collège Stanislas où se sont formés tant d’écrivains fameux, tant d'hommes politiques qui s'en souviendront peut-être à leur lit de mort.
Il n'empêche que rien n'était si peu conforme à la liturgie que les cérémonies de mon collège. Non contents de chanter les vieux cantiques sanctifiés par la tradition, les jours de grandes fêtes nous admirions des ténors affreux venus du dehors et qui bêlaient des choses telles que:

O mon Jésus, tu m'embra-a-a-ses
De divines exta-a-a-ses!

Pourtant je me souviens des Fêtes Dieu... En dépit des flonflons d'une fanfare Caudéranaise, le LAUDA SION chanté par trois cents enfants, les volutes d'encens des brûle-parfums, les bannières qu'il fallait incliner à cause des branches basses, composaient au Seigneur Jésus un humble triomphe, assez semblable à celui qu’Il connut le jour de son entrée à Jérusalem, sur une ânesse. De petites mains gantées de blanc effeuillaient des roses sous ses pas. Soudain, Il s' arrêtait; la foule tombait à genoux; les enfants de chœur se retournaient vers Lui et nous n'entendions plus que les chaînes des encensoirs dans le silence de l'adoration et de l'amour:

Lauda Sion Salvalorem
Lauda ducem et paslorem!
ln hymnis et canticis...

Sion! Sion! Race choisie, terre sacrée où je poussais à mon insu de profondes racines, –où j'étais un agneau entre des centaines d'autres agneaux; –et Celui que nous adorions voyait d'avance en chacun de nous la Brebis Perdue, retrouvée, indéfiniment reperdue que nous allions devenir. Il nous aimait dans le temps de notre innocence, connaissant toutes nos fautes futures, –de même qu'Il aimait déjà dans Simon-Pierre, jurant avec orgueil de ne jamais l'abandonner, les larmes que l'apôtre devait verser après son triple reniement.
Mais voici déjà le temps où je ne porte plus de ces culottes retenues au-dessus du mollet par des élastiques: le temps des premiers pantalons longs, du premier melon, du premier smoking. Des inquiétudes d'homme commencent à se faire jour dans mes propos. Un enfant qui n'a pas encore vu la mer, en approche et l'entend gronder bien avant de la voir, et il cherche sur ses lèvres le goût du sel; déjà, sur le sable brûlant, plus rien ne pousse. De même, s'annonçait de loin le Mal. Plusieurs de nos camarades avaient des faces consumées. Ils avaient vu ce que nous ignorions encore, et revenaient d'une première incursion dans des îles dont ils nous vantaient les délices: lente initiation, signes mystérieux, et ce regard insistant de notre mère posé sur nous. Le mot amour soudain, s'enrichissait d'une signification sans cesse accrue. Les mystères honteux de la rue se dévoilaient, tout ce que notre innocence jusqu'alors n'avait pas su voir: intrigues, appels secrets, ruses de la bête humaine en chasse ou pourchassée. Le jeune cœur a conscience du péril et le cherche; il jette son cri vers les orages désirés; mais déjà, sans qu'il l'entende, du plus profond de ce cœur consentant à toute passion, s'élève une Voix inlassable, suppliante, impérieuse ; parfois elle se tait (alors son silence fait plus peur qu'aucune menace). Déjà s'acharne à nous poursuivre un Amour haletant, aussi loin que nous égarent nos convoitises, –un Amour bafoué, mille fois renié, mais qui pourtant sourit dans la sueur et dans le sang de son agonie, parce qu'll sait qu'Il aura le dernier mot.

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François MAURIAC, “Mes souvenirs,” Mauriac en ligne, consulté le 15 novembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/772.