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Ces femmes

Référence : MEL_0763
Date : 30/03/1934

Éditeur : Rex
Source : 3e année, n°12, p.3
Relation : Notice bibliographique BnF

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Ces femmes

La faculté maîtresse de la femme c’est la force; et toutes les erreurs que nous commettons à son sujet, viennent de la persuasion où nous sommes qu’elle est faible.
Sans doute est-elle faible aussi, puisque c’est sa vocation que de découvrir coûte que coûte le maître sans lequel il ne lui est pas possible de vivre. Mais pour cette recherche d’un maître, et (lorsqu’elle croit l’avoir découvert) pour assurer sur lui sa domination, elle déploie une puissance telle que l’Ecriture la déclare aussi redoutable qu’une armée rangée en bataille.
Cette force, dans la vie ordinaire, se dépense tout entière au service d’un homme. Mais presque toujours, telle est la disproportion entre la violence de la passion chez la femme et l’individu qui en est l’objet, que le drame serait inévitable si ne survenaient les enfants. Ils accaparent, ils fixent cette force surabondante; ils lui fournissent un aliment. Et c’est pourquoi, en dehors de la famille, le couple humain ne résiste guère au temps. Les seules amantes totalement fidèles, parce qu’elles sont les seules dont l’exigence n’ait pas été déçue, c’est parmi les saintes que nous les trouverons.

*

Pour qui a mesuré la force de la femme, rien de moins surprenant et, à un certain point de vue, rien de moins miraculeux que l’histoire de Jeanne d’Arc. Lorsque l’être que la femme poursuit et atteint est l’Etre même, lorsque l’amour qu’elle possède est l’Amour lui-même, sa force ne connaît plus d’obstacle. A y regarder de près, le cas de Jeanne d’Arc nous étonne moins que celui de beaucoup d’autres saintes, car plusieurs facteurs humains peuvent expliquer, en partie du moins, sa merveilleuse épopée.
Mais que peu de temps après la mort de Jeanne, Catherine, la petite Siennoise illettré, consumée par la pénitence et par la maladie, suivie d’un cortège de disciples, traverse l’Italie en dépit de la guerre civile, de la famine et de la peste, qu’elle poursuive le Pape Grégoire XI jusque dans sa palais d’Avignon, le ramène à Rome presque contre son gré, et malgré la rage des Cardinaux; que revenue à Sienne, elle passe ses nuits à dicter des lettres pour la chrétienté entière; qu’elle soumette, par sa seule présence, Florence révoltée, voilà qui nous aide à mesurer la puissance que Dieu a donnée aux filles d’Eve.
Catherine porte sur ses épaules le vaisseau de l’Eglise. Lorsqu’un antipape, soutenu par la France se dresse contre Urbain VI, cette moribonde est vraiment à elle seule une armée rangée en bataille pour la défense du Pape légitime.
“Dans la nature, ô Dieu éternel, a-t-elle écrit, je reconnais ma propre nature. Et qu’est-ce que ma nature? Ma nature, c’est le feu.” Qu’on y prenne garde: il n’existe pas de femme dans laquelle ne couve quelques étincelles de ce feu.
Et le poids extérieur des affaires de l’Eglise qui écrase Catherine de Sienne n’est rien au prix du fardeau des crimes qu’elle assume; car le vaisseau de saint Pierre est chargé de péchés. C’est le prodige que voient seulement ceux qui croient: ce courage de la nature, en apparence la plus faible qui soit, pour consentir à être crucifiée.

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Voici, maintenant, Thérèse d’Avila qui, à sept ans, soupirait: “Eternité! éternité!” La petite fille qui, avec son frère Rodrigue, fuyait la maison paternelle pour aller convertir les Maures. Elle aussi, la réformatrice, la fondatrice de Carmels, porte le monde sur ses épaules. Appuyée par Philippe II, combattue par le nonce du Pape, elle avance contre vents et marées. Le massacre de la Saint-Barthélemy, le pillage de Malines, il ne s’accomplit pas un crime en Europe qui ne la fasse pleurer devant Dieu.
L’autre Thérèse, la petite de Lisieux, celle qui pourrait vivre encore, et dont nous voyons les images mièvres sur les murs du métro; l’enfant crucifiée et si mal connue, victime de l’effroyable campagne d’affadissement déchaînée contre elle par tous ceux qui mettent la sainteté en actions, ne nous propose pas un exemple moins étonnant. Elle nous aide à comprendre ce qu’est l’immolation de ses sœurs obscures. Les aventures de la sainte d’Avila ou de Catherine de Sienne touchent à l’histoire et au roman. Mais la petite sainte de Lisieux désespère les professionnels de l’hagiographie. Histoire ordinaire mais qui, à cause de cela même, nous montre admirablement que ce qu’une Catherine de Sienne, une Thérèse d’Avila accomplissaient en pleine lumière et à la face du monde, se renouvelle dans les ténèbres, à chaque instant, et partout où il existe des cloîtres: le monde est porté par des vierges; il ne le sait pas.

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Mais pourquoi ne pas remonter à l’exemple suprême, et nous arrêter aux répliques, aussi sublimes soient-elles? Pour ceux qui n’ont pas la Foi, le culte de la Vierge apparu assez tard dans l’Eglise primitive, se forme et se développe autour d’un mythe gracieux. Pour le croyant, qui s’en tient à l’Ecriture et qui médite l’histoire de l’Incarnation telle qu’elle est [fixé] dans l’Evangile de Matthieu, et dans celui de Luc, l’histoire de cette enfant galiléenne, témoigne d’une force sans égale dans l’histoire de l’humanité.
“Voici la servante du Seigneur. Qu’il me soit fait selon votre parole” Celle qui gardait ce mystère dans le silence, celle qui a couvé cet amour, celle qui portait cet Agneau dans ses bras, sachant qu’il serait immolé un jour; celle qui l’a vu grandir, devenir un homme pareil à tous les hommes (et soudain le tumulte autour de lui, tout ce qui commence de s’accomplir : la réalisation progressive du secret que, depuis trente années, la mère repassait dans son cœur) celle-là fut la plus forte entre toutes les créatures humaines.

*

La force, chez la femme, est un autre nom de l’amour: elle est toute force parce qu’elle est tout amour. L’enfant l’accapare, dès avant sa naissance. Et longtemps après, il vit encore de cette substance, il la boit, il s’en nourrit. Plus tard, quand il retrouvera la femme, ce sera pour l’utiliser selon sa convoitise. C’est sans doute un étonnant mystère que la plus forte de toutes les créatures ait pu être réduite à l’esclavage, qu’il existe aujourd’hui encore des troupeaux de prostituées parquées dans certains quartiers, dans certaines maisons. Mais, n’est-il pas plus étrange que celles dont les corps sont offerts au premier venu se gardent toujours pour un seul; qu’elles détiennent le pouvoir de se réserver? La fille la plus publique reste maîtresse de son cœur, et même de son corps. Elle vend un cadavre à ses dupes, et garde jalousement, pour l’homme qu’elle chérit, un trésor qu’aucune puissance au monde ne peut lui ravir.
Et sans doute, il lui arrive d’abuser de cette force. Cette puissance ne se laisse pas toujours capter. Il y a de terribles retours de flammes. Avec quelque imprudente légèreté, les hommes laissent une femme entrer dans leur vie. Ils sont pris aux premières paroles, selon ce qu’a écrit le poète; mais le besoin de caresse et d’amour n’est peut-être pas ce qui les décide d’abord; c’est bien plutôt l’absurde vanité du mâle.
Voici donc établi, au centre de votre destinée, l’être dangereux entre tous, dont l’amour est toute la vocation et qui y dépense une invincible force. Mais vous, vous avez bien d’autres soucis en tête: il s’agit d’un délassement, d’une petite histoire en marge de la vie quotidienne et monotone. Malheur à vous, s’il n’en va pas ainsi pour votre complice; craignez de devenir l’objet même de sa recherche, l’être indispensable à sa vie, et qu’elle se creuse une place dans votre destin, et qu’elle vous détruise.

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La vie des saintes et les faits divers quotidiens nous fournissent ainsi, dans l’extrême lumière et dans les extrêmes ténèbres, des exemples de cette toute-puissance de la femme, selon qu’elle s’ordonne au souverain bien, ou qu’elle tourne à la destruction et à la mort. Mais à ces deux extrémités, c’est toujours le même être à qui peut s’appliquer la parole de sainte Catherine de Sienne: “Ma nature, c’est le feu!”
Pourquoi évoquer Catherine et les deux Thérèses plutôt que l’une des innombrables vierges fortes qui les précèdent et qui les suivent dans l’histoire de la Sainteté? Le monde ignore jusqu’om va l’héroïsme des saintes. C’est précisément à une sainte, à Angèle de Foligno qu’est adressée la parole du Christ: “Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée…” Ce qu’elle a subi, dans les deux dernières années de sa vie, ne saurait être raconté ici. Aussi forte que soit la femme, elle aurait succombé, mais elle n’était pas seule. “Je suis plus intime en ton âme, lui avait dit le Christ, que ton âme à soi-même.”
Plus discret dans son expression, mais dépassant toute mesure humaine, nous apparaît l’héroïsme de sainte Jeanne Chantal (1572-1641), la grand’-mère de Mme de Sévigné, et qui, devenue veuve, sous la conduite de François de Sales s’arrachera lentement au monde, passera sur le corps de son fils couché en travers de la porte, pour fonder le premier monastère de la Visitation. Mais, là seulement s’achèvera l’œuvre de son dépouillement “cette entière démission et soumission d’esprit” qui exige une force au-dessus de l’humain. Il ne lui restait plus qu’un sacrifice à consentir: le renoncement à saint François de Sales dont elle brûla les lettres sans pouvoir retenir ce cri: “Ah! les belles choses qui brûlent!” Et elle se rendit ce témoignage devant le saint Evêque: “Me voici nue et dépouillée de tout ce qui m’était le plus précieux… Quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la moelle qui est, ce me semble, ce que nous avons fait, c’est chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu…”

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Ces femmes, qui souffraient un tel martyr intérieur, ont eu souvent les charges les plus lourdes, d’écrasantes responsabilités, tous les soucis matériels qu’entraînent les fondations, les directions. Leur sens pratique, leur équilibre, fait le désespoir de certains [psychiâtres]. Elles échappent à tout classement. Leur Folie rejoint l’éternelle Sagesse.

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François MAURIAC, “Ces femmes,” Mauriac en ligne, consulté le 22 novembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/763.