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La Semaine sociale de Bordeaux

Référence : MEL_0742
Date : 25/11/1909

Éditeur : Revue Montalembert
Source : 2e année, n°15, p.521-523
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Semaine sociale de Bordeaux

Je m'étonnai d'abord à la Semaine sociale de Bordeaux qu'on y vit tant de soutanes et je lui trouvai l'aspect d'une retraite ecclésiastique où l'on aurait admis quelques pieux laïques par grande exception. Ce n'est pas un regret que j'exprime ici: le prêtre est en effet le seul homme vraiment libéré de tout travail égoïste et personnel. Le plus obscur de ceux qui suivaient les cours de la Semaine sociale a retrouvé en rentrant dans sa paroisse ses catéchismes, ses patronages, ses dirigés, son cercle d’études, peut-être son journal. Il est donc mieux placé que la plupart des simples laïques pour communiquer à un grand nombre d'âmes la bonne parole qu'il a reçue.
Cette parole fut à la fois très intelligente et très pratique. Et les catholiques sociaux y peuvent trouver ce qui leur a manqué jusqu'à ce jour et ce que l'enthousiasme ni la générosité ne peuvent remplacer: une doctrine sociale.
Il ne leur suffit plus aujourd'hui de “se laisser faire par la vie” et d'improviser de hâtives théories, contredites par les faits. Ils ne se peuvent plus contenter de proclamer leur foi démocratique dans des conférences contradictoires, ni de résoudre avec de vagues formules les problèmes très précis qui se posent: le droit syndical en est un, le droit de grève, le mutualisme en sont aussi. Sur ces points et sur beaucoup d'autres MM. Boissard, Deslandres, Duthoit, Turmann et tous les professeurs de la Semaine sociale ont apporté d'admirables précisions.
Il n'est plus temps de vous résumer ici l'enseignement que nous avons reçu: toute la presse s'en est déjà occupée et vous avez lu sans doute la magnifique étude de M. Etienne Lamy dans le Correspondant. Mais je tiens à vous signaler surtout celle qui est en cours de publication dans les Annales de philosophie chrétienne.
Il est curieux de constater que des journaux tels que le Temps, le Matin, la Dépêche de Toulouse, l'Humanité, considèrent avec la plus vive inquiétude cette manifestation de la vitalité catholique, nous montrant ainsi l'importance que nous y devons nous-même attacher. De plus, les récentes accusations dont les semaines sociales ont été l'objet de la part de certains ecclésiastiques nous font un devoir de nous éclairer sur une aussi grave question. Je veux parler du Modernisme sociologique par l'abbé Fontaine, et de l'article publié par M. l'abbé Gandeau dans La foi catholique, numéro d'août 1909. Il ne semble pas d'ailleurs qu'on veuille attaquer les catholiques sociaux sur le terrain économique où ils se sont placés. On s'inquiète plutôt de rattacher leur mouvement à des thèses suspectes ou condamnées. Or il paraît évident qu'ils ne peuvent en effet, s’en tenir à l'expérience et que leur attitude postule sans doute une philosophie.
La question est donc de savoir si ces principes premiers méritent les attaques de leurs adversaires ecclésiastiques et il me semble que M. E. Lamy leur répondait magnifiquement lors qu'il écrivait: “Plus l'état sera conscient de son magistère, plus apparaîtra cette vérité que l'état ne peut accomplir sa tâche sans avoir une philosophie; que de toutes les philosophies, la plus conforme à la noblesse de la nature humaine et aux besoins permanents des sociétés est le christianisme. Les catholiques seuls ont une doctrine. Cette doctrine n'a pas attendu pour se former que les pauvres eussent pris le pouvoir, elle a songé à leurs souffrances avant que s'élevât leur plainte, elle a eu pitié des prolétaires quand le prolétariat n'avait pas encore de nom...”
C'est donc sur la vérité chrétienne que se base leur action –sur la vérité révélée. –Mais ne peuvent-ils ensuite par l'observation des faits remonter jusqu'à cette vérité?
Les catholiques sociaux veulent, par une étude minutieuse des conditions du travail humain, prendre conscience de ce que postule le christianisme au point de vue social. Et puisque ce christianisme se dissimule plus ou moins au fond de toutes les théories en cours, puisque dans sa vie de citoyen l'homme manifeste les effets de sa nature déchue et cependant rachetée, il s'agit pour les catholiques sociaux, d'y reconnaître Jésus-Christ et de le révéler au monde.
Enfin les “semaines " me semblent avoir un résultat plus immédiat encore. Elles permettent à beaucoup de catholiques qui ne se connaissaient pas, de se rencontrer, de s'apprécier et de s'aimer. Il m'est apparu que les groupements démocrates représentés à Bordeaux applaudissaient avec la même ardeur les maîtres éloquents qui se dépensaient pour eux, et qu'un même idéal illuminant toutes ces vies, c'est bien la même cité fraternelle que ces bons ouvriers se proposent d'édifier.
Ce sera donc le rôle béni des semaines sociales de faire se rencontrer dans le même champ, des hommes qui se croyaient très éloignés les uns des autres, et autour de ces chaires s'organisera la grande armée des catholiques sociaux où l'individualité de chaque groupe sera respectée, mais où nous connaîtrons enfin l'harmonie dans le travail et l'entente dans l'effort. A ce point de vue, la Semaine Sociale de Bordeaux a déjà porté ses fruits. Et il fut très intéressant de constater aux journées sociales de Limoges, en octobre dernier, ducs à une initiative absolument différente et organisées par ces démocrates du centre dont l'apostolat est si merveilleusement fécond, la présence de François Laurentie, de Marius Gonin de la fédération du Sud-Est, d'Étienne Estrangin de la fédération des Alpes et de Provence, de Robert Corniileau du groupe parisien de l'Espérance. Au discours de clôture, ils entouraient notre ami l'abbé Desgranges avec plus de deux cents personnalités des groupements catholiques sociaux du Limousin, du Périgord, de la Marche, de l'Angoumois et du Poitou.
C'est évidemment autour des chaires de Bordeaux que quelques-unes de ces personnalités ont appris à se connaître et à s'apprécier.
Enfin de quelques côtés que viennent les attaques dont les Semaines Sociales sont l'objet, rappelons-nous que bénies et présidées par nos évêques, elles groupent autour de maîtres éloquents l'élite des catholiques français. Et surtout, comme je le disais en commençant, elles attirent de plus en plus le jeune clergé: Que ne sommes-nous en droit d'attendre de ceux qui réunissent actuellement près de cent mille enfants du peuple dans les patronages, de ceux qui encouragés par leurs chefs fondent des paroisses dans les quartiers perdus de nos grandes villes, de ceux qui, après des mois d'un ministère accablant, sacrifient leurs mois de liberté à des colonies de vacances? Grâce à eux l'enseignement des Semaines sociales atteindra le peuple, lorsque par un héroïsme obscur et continu ils auront conquis son amour.

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Citation

François MAURIAC, “La Semaine sociale de Bordeaux,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/742.