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Enquête sur la jeunesse - La jeunesse littéraire

Référence : MEL_0741
Date : 06/04/1912

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 21e année, n°14, p.59-72
Relation : Notice bibliographique BnF
Extrait repris p.119-120 in Cahiers André Gide 2 : Correspondance André Gide-François Mauriac 1912-1950, Paris : Gallimard, 1971.
Type : Critique littéraire; Chronique
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Enquête sur la jeunesse - La jeunesse littéraire

Monsieur le Directeur,
Vous avez souhaité qu'un jeune écrivain éclairât les lecteurs de la Revue hebdomadaire sur les préoccupations essentielles des derniers venus dans le monde des lettres. Si je suis très honoré d'avoir été choisi par vous pour tenir ce rôle d'augure, j'avoue qu'il m'accable un peu. Car la jeunesse française qui se mêle d'écrire n'a pas qu'un visage, non plus, hélas ! qu'une âme : chacun tient à son étiquette, excommunie son voisin, et prétend ne discerner de génie nulle part, sauf chez lui-même et chez ses amis. Mais les courants contraires et les remous n'empêchent pas qu'un fleuve suive sa pente et bien que nous soyons accoutumés à noter ce qui nous divise, sans doute pourrons-nous reconnaître une tendance commune aux jeunes gens de cette génération.
A première vue, il apparaît qu'aujourd'hui un jeune homme de lettres sent le besoin d'une discipline, redoute de s'abandonner à tous vents de doctrine, précise et arrête ses directions. Je n'irai pas jusqu'à dire, comme on s'y attend, qu'il a pris décidément parti contre le romantisme et qu'il ne veut plus d'autre idéal que le classique. Je craindrais de rallumer une querelle dont nous sommes tous fatigués et qui est bien la pire de toutes puisqu'elle est une querelle de mots. Nous verrons en effet que le classicisme tel que le définit un disciple de M. Charles Maurras, n'offre guère de traits communs avec celui que se propose d'atteindre un disciple de M. André Gide. D'ailleurs, si le jeune écrivain a le désir de connaître ses lois et de s'y assujettir, ce ne saurait être chez lui qu'une réaction, car le vieux mal romantique le tient encore ; il est plus apte à sentir qu'à comprendre et qu'à vouloir ; un sang lourd coule dans ses veines ; il ne peut sans effort aimer la vie. Mais du moins, beaucoup parmi nous donnent-ils cet effort, et généreusement : la bonne volonté de guérir est en eux.
Rendons cette justice à nos aînés que si nous leur devons notre mal, nous devons aussi aux leçons de quelques-uns et singulièrement à Paul Bourget et à Maurice Barrés d'avoir retrouvé cet âpre instinct du salut qui nous possède. Sur les positions que de tels aînés nous ont conquises, nous ne voulons pas nous endormir, et nous sentons le besoin de plus grandes certitudes. C'est ainsi que M. Charles Maurras et les positivistes d'Action Française ont abouti à une doctrine qui marque fortement la littérature nouvelle. Pour ces jeunes gens, de même qu'il existe une science politique, une vérité politique, en dehors de quoi il n'est point de salut, il existe aussi une formule d'esthétique dont nous sommes condamnés à ne nous point écarter. Au dix-septième siècle, un parfait équilibre fut réalisé, et cet idéal classique est si conforme à notre génie qu'aujourd'hui encore nous ne devons avoir d'autre souci que de le poursuivre. Les Stances de Jean Moréas satisfont exactement les jeunes écrivains de talent qui dogmatisent à la Revue critique des idées et des livres, et harcèlent dans les Guipes ceux de nos contemporains qui ne partagent pas leurs opinions. Jamais on ne vit jeunesse si férue d'ordre et de discipline, si habile à censurer et à légiférer.
Beaucoup parmi nous n'entendent pas ces raisonnements : "La Raison, quelle pauvre petite chose, à la surface de nous-mêmes...", dit Barrés. Mais pas plus que le culte de la cité, celui de la terre et des morts (ô formule dont on a trop usé !) ne nous soutient dans tous les moments de notre vie. En face des exigences de l'instinct, parmi les pauvres débats où se consume la vie d'un jeune homme, il ne sent plus rien qui l'oblige à se contraindre. Il craint d'être dupe de magnifiques apparences. Cet amour de la Race, pour lequel, aux heures héroïques, il saurait mourir, ne le secourt plus. Il se sacrifierait à la Vérité et on ne lui propose que des vérités. Pourquoi les morts le condamneraient-ils à ne point goûter sa part de joie, à n'être rien qu'un survivant ?
Mais si ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi et qui dorment dans le sommeil de la paix s'imposent à nous, non pas seulement à cause de l'héritage de terre et de pensée qu'ils nous ont transmis, mais parce qu'ils vivent, et que, souffrants ou triomphants, ils sont encore mêlés à notre existence terrestre, si un perpétuel échange de secours, de prières, d'amour unit l'église visible à l'église invisible, alors le sens nous apparaît du sacrifice exigé de nous ; dans la lumière de la foi, nous contemplons cette vérité que d'autres avaient pressentie et qui nous délivre : le dogme de la communion des saints. La laideur, la basse lâcheté et surtout l'effrayante bêtise de l'esprit jacobin ont détourné cette génération de l'indifférence en matière de foi. De jeunes revues couvrent ma table : je n'en vois pas une qui se pique d'anticléricalisme. Notre regard sur les politiciens radicaux est celui des jeunes Spartiates sur les ilotes ivres, et le moins religieux d'entre nous se détourne avec dégoût de leurs excès. Mais il ne nous suffit pas de- mépriser. Nous voulons choisir. Je ne connais pas de mot qui nous paraisse plus usé, plus défraîchi que celui de dilettante. Ah ! que ce faux bonhomme de Renan nous ennuie. Nous avons peine à croire qu'il ait pu enchanter ses disciples au point que les derniers d'entre eux, prisonniers de leur esprit critique, s'essayent vainement à des affirmations. Quand M. Jules Lemaître ne peut se défendre de dépenser son délicieux esprit de conférencier contre les grandes œuvres qu'il commente avec un art incomparable, il dément malgré lui ses plus violents parti pris et il nous scandalise parce que nous nous glorifions d'avoir retrouvé le sens du respect. De même chez M. Anatole France, l'affaire Dreyfus ne suscita qu'un bien fugitif mouvement de la grâce, puisque ses derniers contes tournent en dérision les espoirs socialistes. Devant cette façon de sourire, nous nous sentons devenir graves. Mais du naturalisme d'un Zola, nous sommes plus éloignés encore. Je note que les romanciers de vingt-cinq à trente ans inclinent plutôt vers le roman de vie intérieure. Adolphe, Volupté, le Lys dans la vallée, Dominique, ce sont les livres que d'abord ils ont aimés. Ni Jean Giraudoux, ni Francis de Miomandre, ni Lucien-AlphonseDaudet, ni Jean-Louis Vaudoyer, ni les frères Tharaud,ni Valéry Larbaud, ni Robert Vallery-Radot ne me paraissent avoir subi l'influence naturaliste.
Nous ne renierons pas les symbolistes. Ils ont essayé d'atteindre la part la plus mystérieuse de notre être, et n'est-ce point la tâche que s'imposent aujourd'hui encore les meilleurs d'entre nous ? Ils eurent le sens du mystère ; ils ont cherché, à travers les apparences, la vérité, cette vérité possédée quelques heures par le pauvre Verlaine, avec un si bel amour que les sanglots de Sagesse continuent de demander grâce pour lui. Dans le discours noblement passionné dont il gratifia Henri de Regnier, le comte de Mun n'a point voulu voir que cette génération "qui ornait son front de fleurs aux couleurs éteintes" et qui "marchait, penchée vers la décadence, comme un voyageur sur le vide", nous a inconsciemment frayé la route vers les réalités invisibles. Aussi, le jeune homme d'aujourd'hui, éclairé, comme je l'ai dit, par les persécutions jacobines, obligé de ne se plus glorifier d'une aimable indifférence en matière de foi, ne saurait-il découvrir, sans qu'il en ait le cœur touché, le réveil de la croyance chez ses maîtres les plus admirés et les plus aimés. Mais avant que nous parlions de ce réveil, il convient de louer d'abord ceux qui n'eurent pas à retrouver le chemin d'un bercail que jamais ils ne délaissèrent. La vie du comte Albert de Mun ne s'offre-t-elle pas à nous comme une leçon magnifique de fidélité ? De même quand je lis le nouveau livre de René Bazin, je ne m'inquiète pas de savoir si le souci de "prouver quelque chose" peut nuire à la beauté de l'œuvre ; je me souviens que lorsque j'étais encore un enfant, René Bazin me donnait déjà le goût des cœurs où la grâce de Dieu accomplit son miracle. Fidèlement il continue sa tâche qui est, par ses livres répandus partout, d'entretenir de foi et d'amour l'âme secrète de nos provinces. Je citerai encore Henri Bordeaux, dévoué à la défense et à l'illustration de la famille française, l'un des rares critiques assez courageux pour dénoncer ici même, avec une très haute clairvoyance, l'effrayante misère du théâtre contemporain, et Georges Goyau qui édifie dans l'ombre une œuvre immense. Mais parmi les écrivains qui font profession de catholicisme, j'en vois surtout qui sont des convertis. On ne saurait dire que ce réveil de la foi s'est limité à une école puisqu'il en est venu de toutes les écoles : que verrons-nous de commun entre un Coppée et un Claudel, entre un Péguy et un Bourget, entre un Le Cardonnel et un Jammes, sinon le chemin de Damas où ils se retrouvent?
Je crois que nous devons parmi eux distinguer Huysmans. Car dans le moment même où il nous était révélé que l'esprit jacobin, parce qu'il est l'ennemi de toute tradition, l'est aussi de l'art véritable, à l'heure où nous reconnaissions que l'effort esthétique de ce gouvernement aboutit à "une laideur immense et régulière", Huysmans nous ouvrit les portes de la cathédrale et nous rappela le sens des plus émouvantes liturgies. Nous connûmes par lui que l'inspiration, dans tous les ordres, est divine et que toute beauté venant de Dieu retourne à Dieu. Il ne s'agit pas d'ailleurs de répéter inlassablement les formules d'art des vieux maîtres. Sans rien sacrifier de leur sensibilité d'aujourd'hui, des musiciens comme César Franck et Vincent d'Indy, des peintres comme Maurice Denis et Georges Desvallières ont retrouvé les sources sacrées de l'inspiration, et tout leur sang chrétien a chanté la chanson pure.
Les écrivains qui entraient dans la carrière des lettres aux environs de 1885 doivent s'étonner du chemin parcouru. Un petit livre, Sous l'œil des Barbares, nous les fait connaître quand ils avaient vingt ans. Il ne me paraît pas d'ailleurs qu'un abîme nous en sépare : la recherche d'une discipline, le goût de vie intérieure que je discerne chez mes contemporains, c'est le fond même de cette monographie, au point que notre Barrés, éducateur magnifique des âmes, y est déjà contenu tout entier. Mais pour qu'il se développât selon ses lois profondes, combien de mortelles influences dut-il vaincre que nous ne subissons plus ! Alors le problème religieux semblait résolu. Renan et Taine enseignaient aux jeunes gens qu'il n'est point d'autre révélation que celle de la Science, ils les retenaient prisonniers dans le monde des phénomènes. Aujourd'hui, le philosophe que nous écoutons, Bergson, au delà de l'intelligence restaure l'intuition et nous dé¬ couvre les infinies ressources de notre univers intérieur. Mais puisque le sens nous est rendu enfin des réalités cachées, une résurrection du lyrisme devient possible et déjà nous en connaissons le signe dans cette sourde inquiétude, dans cette fièvre de dénigrement et d'admiration qu'inspirent deux surprenants lyriques : Paul Claudel et Francis Jammes. Chez Claudel, des métaphores inattendues, un rythme nouveau, des images qui jaillissent pour la première fois, un théâtre qui ignore les nécessités de la scène contemporaine, tout déconcerte d'abord et détourne quelques-uns d'écouter cette prophétique voix. Jammes, plus accessible et qui ne s'isole pas comme Claudel sur le Sinaï, aimait trop la vie pour ne se point soumettre aussi à une doctrine qui éternise la vie.
O Jammes, vous avez célébré avec un tel amour les lilas des vieilles propriétés familiales, les poiriers des jardins paysans, le regard mélancolique des chiens et des petits ânes, les jeunes filles mystérieuses qui, pendant les vacances, passent en riant sur les routes et que les brumes d'octobre ramènent au Sacré-Cœur, vous avez chanté avec tant de passion les choses créées, qu'afin de les éterniser en Dieu, vous vous êtes souvenu de votre baptême.
Mais l'œuvre d'art ne doit rien prouver, disent quelques-uns. Formule vaine : la vie avec Dieu et en Dieu, la vision de l'Être ont fait jaillir les plus beaux cris d'amour que de génération en génération jette l'humanité, comme l'absence de Dieu, la douleur de ceux qui le cherchent ont inspiré les plus émouvants cris d'angoisse : "un gémissement inénarrable", selon le mot de l'apôtre.
Quelque opinion qu'on professe à l'endroit de Claudel et de Jammes, l'intérêt qu'ils suscitent chez les meilleurs d'entre nous éclaire donc une autre tendance de cette génération : la recherche d'une nouvelle expression lyrique — et qui s'accorde bien avec ce goût de discipline et de vie intérieure que j'y ai d'abord discerné. Car cette œuvre pressentie, nous ne saurions l'attendre que d'une âme passionnément religieuse, ou troublée jusque dans ses profondeurs par l'inquiétude religieuse, de l'âme chrétienne enfin, sans laquelle nous n'aurions pas la cathédrale, ni les cantiques de François d'Assise, ni les peintures de Giotto, ni la Divine comédie, ni l'œuvre de Michel-Ange, ni les Stances à Villequier de Victor Hugo, ni les Fleurs du mal, ni le pur sanglot de Verlaine assagi.
Ces jeunes amateurs de lyrisme ne forment pas seulement au milieu de nous un petit groupe de fidèles possédés d'une même foi. Sans doute, il faut compter parmi eux des catholiques tels que Robert Vallery-Radot et André Lafon. — Le premier, tout nourri de littérature mystique, retrouve dans ses vers et dans ses proses un peu de l'accent du psalmiste et des plus brûlantes prophéties, — le second, moins éclatant, écrit des poèmes si chargés de vie profonde qu'ils ne troublent pas le silence. Ce n'est qu'un sanglot contenu, une servante qui se recueille, un jeune homme dans l'isolement d'un salon campagnard où il évoque je ne sais quelle présence bien-aimée : un livre d'André Lafon n'est que cela, et c'est toute une vie humiliée et chrétienne, mêlée au monde invisible, nourrie du corps et du sang de Jésus-Christ. Mais à côté de ces catholiques, je vois d'autres jeunes gens inquiets aussi de renouveler le lyrisme et de trouver une discipline ; pourtant ils ne souhaitent pas que cette discipline s'applique aux sentiments non plus qu'aux idées, ils condamnent les ouvrages où apparaît l'ambition de prouver quelque chose ; l'art, pensent-ils, ne saurait se proposer d'autre fin que lui-même. Les voici donc bien éloignés d'une religion qui, prenant l'homme tout entier, dans chaque instant de sa vie, exige qu'il lui soumette à la fois son intelligence, sa volonté et son cœur. Ces jeunes gens se groupent autour de la Nouvelle Revue française, et bien que le nom de M. André Gide n'y figure pas officiellement et que la plus grande indépendance soit donnée à ses collaborateurs, chacun d'eux a le souci de contenter un maître qui, comme on sait, n'aime pas les œuvres d'accès facile, ni celles où l'on entre de plain-pied. Il faut leur rendre ce témoignage qu'ils atteignent quelquefois à le satisfaire. Cependant, comme l'écrit le plus subtil de ses commentateurs, "Gide peu à peu s'arrache au symbolisme, un des premiers-il nous indique la voie, il retrouve la vie que trop de complaisance en nous-mêmes nous avait fait oublier, il est un de nos guides vers une nouvelle époque de la littérature." Prenons garde que cet écrivain, dont je n'évite pas d'ailleurs la séduction, réussit bien mal à se délivrer de lui-même. Son style qui chaque jour se simplifie, découvre une âme singulièrement apte à ne pas choisir, à servir non pas seulement deux maîtres, mais d'innombrables maîtres. En vain dédaigne-t-il de compter parmi "les arrivés" qui n'avancent plus et que les générations nouvelles dépassent.
André Gide, parce qu'il est un homme qui ne prend pas parti, s'éloigne de nous. Après l’Immoraliste, où la volupté de vivre en dehors de toute loi est exprimée avec tant de persuasion qu'une jeune âme vivante et sensible met du temps à s'en délivrer, nous eûmes ce petit livre complexe et trouble : la Porte étroite, que nous voudrions nous défendre d'aimer, et où la volupté du renoncement s'impose à nous comme la plus aiguë. Ce magnifique artiste ne s'est refusé à nous décrire aucune source de joie. Mais les âmes se multiplient parmi nous que ne soutiennent plus les "nourritures terrestres", et si nous ouvrons les livres inspirés, ce n'est plus pour nous prêter, dans une suprême recherche, au jeu sacrilège que nous propose Gide, lorsque, recomposant la parabole de l'enfant prodigue, il la dépouille de son sens divin.
Tant de subtilité ne saurait s'accorder de l'idéal classique, tel que notre dix-septième siècle l'a délimité et dont les littérateurs d'Action Française ne veulent pas s'écarter. Les amis de M. André Gide ont très clairement vu et dénoncé le péril à quoi nous expose le néo-classicisme : ils réprouvent un art d'imitation et de pastiche, et reprennent volontiers cette thèse que développait déjà Maeterlink, dans le Trésor des humbles. Racine traduit avec une inégalable perfection ces mouvements à la sur face de nous-mêmes, nos passions. Aujourd'hui, un champ plus vaste s'offre à l'artiste, il doit atteindre en nous les régions que baigne l'inconscient, celles qu'André Gide définit, dans une admirable page des Nouveaux prétextes : "les régions profondes et broussailleuses, aux latentes fécondités". Il apparaît ici que ces jeunes gens ne se dérobent pas à l'influence des littératures étrangères. Ils n'ont pas cette phobie du métèque, dont les néo-classiques se paralysent, et il faut les en louer. Au sommaire de la Nouvelle Revue française, que de noms difficiles à prononcer ! Enfin, il est aisé de voir que les poètes de ce groupe négligeront les règles traditionnelles. Chacun cherche son rythme et le trouve quelquefois. Ils ne conçoivent pas d'ailleurs le vers libre comme une facilité plus grande. Les œuvres de Laforgue, d'Henri de Régnier, de Verhaeren, de Vielé-Griffin, de Paul Fort, montrent à quelles réussites magnifiques ils pourraient aboutir.
Mais au moment où je veux être convaincu, les vers que publie communément cette revue me troublent souvent et me jettent dans une grande perplexité. Alors je me souviens du mot d'un de nos maîtres à qui je vantais une toile de Gauguin : "Il est vrai, me dit-il... mais je crains d'être dupe." Je m'en rapporte d'ailleurs à l'étude très loyale d'un de leurs théoriciens, Henri Ghéon, qui écrit : "Cette génération, hélas ! (celle qui nous précède) compte un très petit nombre de poètes du vers libre, au sens véritable du mot ; encore semblèrent-ils n'en avoir accepté que les principes négatifs : liberté et facilité, les plus commodes..." et il avoue plus loin : "Aussi comprendra-t-on que je salue à la fois avec joie et crainte la génération nouvelle, si riche en énergie lyrique, si piaffante... mais si peu disciplinée..."
Rendons justice à ces jeunes écrivains : ils ont su réagir contre la plus envahissante médiocrité, à une époque où le luxe de faire imprimer un livre est celui qu'on a coutume de se refuser le moins. Les femmes surtout, craignant de laisser à Mme de Noailles le monopole du génie, donnent dans ce travers avec une sorte de fureur. Manie dangereuse, au point qu'on ne peut plus aujourd'hui ouvrir un livre de vers, sans avoir le sourire de quelqu'un qui s'attend à tout. Dans leur revue, si jolie d'aspect, si soigneusement imprimée qu'on éprouve à la lire un plaisir presque physique, les disciples de M. André Gide se sont enfermés comme dans une citadelle sacrée. N'oublions pas que Paul Claudel ignoré du monde, et Charles- Louis Philippe y trouvèrent un refuge et d'intelligents thuriféraires. Et reconnaissons dans cette chapelle où l'on a le goût de prêcher, d'étonner et de n'être pas toujours intelligible, les plus subtils jeunes hommes de notre génération.
Avec les mêmes tendances amoralistes, la même aversion pour « l'art prêcheur », mais plus respectueux des règles traditionnelles, j'aperçois des alexandrins qui se soucient, avant tout, de la forme. Quand Jean-Louis Vaudoyer, pur écrivain et harmonieux poète, me dit d'un ouvrage qu' "il est bien fait", je sais qu'il me donne sa plus haute approbation. Henri de Régnier leur a passé les vasques et les cyprès, les attributs des dieux et tous les nobles accessoires dont ils usent aussi habilement que lui. Leurs livres sont des utilisations de voyages. La nature leur fournit peu de sujets, mais les galeries de tableaux les inspirent. Un paysage les émeut si quelque souvenir littéraire s'y rattache. Par exemple, une ville a du prix à leurs veux où Stendhal, un soir, s'est promené, où ils peuvent évoquer l'ombre romantique de Théophile Gautier. Ils sont gens à s'émouvoir au tombeau de Mme de Beaumont. Leur art suprême est de faire de la littérature à propos de littérature. Ils ne veulent avec leur livre que se complaire à des arrangements où ils excellent. Pour parler franc, ils ont le goût du décor bien plus que de la vie. M. de Mun les a, l'autre jour, très rudement chargés. Mais à ces artistes habiles et délicieux il aurait pu proposer un exemple, celui de M. René Boylesve : de la leçon d'amour dans un parc, dont la sensualité nous paraît quelquefois choquante, il est venu aux œuvres plus humaines et plus hautes où sa gloire aujourd'hui se consacre.
Enfin je trouverai une preuve de cette tendance qu'ont aujourd'hui les jeunes gens de préciser, d'arrêter leurs directions, dans le nombre d'écoles qui chaque jour fleurissent. Toutes aussi, comme l'indiquent leurs étiquettes, intensisme, unanimisme, paroxysme, etc., cherchent la formule d'un art héroïque. La faiblesse que j'ai de redouter certains mots, et l'obligation de me borner empêchent que je m'y attarde. Il suffit que je les nomme, on en trouvera partout les manifestes.
Gardons-nous des classifications arbitraires : les isolés et les romantiques impénitents abondent. Ne serait-ce pas pousser trop loin l'amour des formules que de distinguer dans l'œuvre de la comtesse de Noailles un effort vers la discipline? Son génie est, par essence, désordonné. Mais prenons garde que ce délire est sacré. Tel poème où nulle composition n'est visible, où elle aligne au hasard dix épithètes quand peut-être la onzième seule conviendrait, demeure pourtant un cri magnifique de douleur et de joie. Les images s'y bousculent. On sent bien qu'au dernier vers il lui en reste de plus inattendus et de plus rares et qu'elle ne se tait que pour reprendre haleine. Comment ne lui pas pardonner un excès de génie, et quel autre poète aujourd'hui mérite ce beau reproche ? D'ailleurs, si une telle frénésie nous déconcerte, si notre goût de l'ordonnance ne s'y peut satisfaire; elle contente au moins nos désirs de lyrisme. L'étonnant est que le lyrisme de cette païenne n'a d'autre source que celle dont tout à l'heure je vous ai entretenu : les vers qu'elle publia ces dernières années expriment l'inquiétude éternelle de la créature orgueilleuse et blessée qui tour à tour cherche, appelle et repousse son Créateur.
A l'instant de conclure, Monsieur, je ne suis pas sans éprouver quelque scrupule. N'ai-je pas donné une excessive importance aux manifestations d'un état d'âme qui est celui du petit nombre? Ai-je cédé à la tentation de ne voir dans cette jeunesse que ce qui flattait mon goût particulier? Un autre, si vous l'aviez interrogé, ne vous eût-il pas dit le contraire : que nous sommes libérés de toute croyance et farouchement individualistes, que nous souhaitons arriver par le chemin le plus court? Sans doute, beaucoup ignorent ces influences mystérieuses qui inclinent les meilleurs d'entre nous à chercher une loi pour qu'ils s'y soumettent, qui les obligent à découvrir au fond d'eux-mêmes leurs secrètes attaches avec les multitudes sans voix des générations mortes. Beaucoup n'ont pas encore établi en eux le silence nécessaire pour y entendre l'appel du "Dieu sensible au cœur" ; et peut-être sont-ils les plus fêtés et les salons les applaudissent. Fausse gloire, qui nous rappelle une phrase de Barrés : "Parmi (les jeunes gens), des enfants dominateurs péta¬ radent, qui disparaîtront bientôt." Ces enfants prodiges arrivent trop jeunes dans la vie des lettres. Démunis de passé, ils n'ont rien à nous dire. Us ignorent que l'artiste, à l'exemple du Christ, doit avoir ses années de vie cachée, qu'il doit amasser dans l'ombre, au long de son adolescence, un trésor de souvenirs ineffables.
L'œuvre lyrique pressentie, nous la devrons à l'un de ces jeunes hommes passionnés pour une croyance, pleins du sentiment de leur responsabilité, et tels que j'en connais dans tous les partis. Ils savent qu'ils ne sont pas des isolés, qu'aucune de leurs actions n'est indifférente au tout : l'Amitié de France, la Revue d'action française, la Nouvelle Revue française, les Marches de l'Est, les titres seuls des revues où le jeune homme d'aujourd'hui nous livre son âme, lui rendent témoignage.
Je l'imagine arrivant de sa province, entrant dans Paris, un soir d'été. Il n'y apporte pas le désir de conquête des héros balzaciens. Il ne jette pas à la ville le "à nous deux !" de Rastignac et de Lucien de Rubempré. Il ne va plus, comme les déracinés de Barrés, chercher au tombeau de Napoléon des secrets pour dominer le monde. Son royaume n'est pas uniquement de ce monde, et des leçons de Nietzsche il ne veut retenir que l'amour de la vie. Il arrive portant dans son cœur une foi qui dépasse infiniment les bornes terrestres de sa destinée.

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François MAURIAC, “Enquête sur la jeunesse - La jeunesse littéraire,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/741.