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La Responsabilité du romancier

Référence : MEL_0740
Date : 02/06/1928

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 37e année, n°22, p.5-26
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Responsabilité du romancier

La responsabilité du romancier... Quelques-uns d'entre vous se disent peut-être que j'aborde ici une question qui ne se pose même pas. S'il est un dogme auquel ont adhéré la plupart des écrivains du dernier siècle et de celui-ci, c'est bien le dogme de l'indépendance absolue de l'artiste. Il semble entendu, une fois pour toutes, que l'œuvre d'art n'a d'autre fin qu'elle-même. Elle ne compte, à leurs yeux, que dans la mesure où elle est gratuite, où elle est inutile. A les entendre, tout ce qui est écrit pour prouver, pour démontrer, pour servir en un mot, sort du domaine de l'art. “La question morale pour l'artiste, a écrit un de nos maîtres, n'est pas que l'idée qu'il manifeste soit morale et utile au plus grand nombre: la question est qu'il la manifeste bien.”
Mais sans doute, tant d'écrivains ne sentiraient pas le besoin de renouveler souvent cette profession de foi si elle n'était, par ailleurs, vigoureusement combattue. A l'autre extrémité du monde des lettres, en effet, nous entendons une protestation incessante s'élever contre cette prétention à l'indépendance absolue de l'artiste. Lorsqu'un Ernest Psichari, par exemple, proclame que c'est avec tremblement qu'il faut écrire sous le regard de la Trinité, il se fait l'interprète de tous ceux qui, ayant foi en l'immortalité de chaque âme humaine en particulier, ne croient pas qu'on puisse attacher trop d'importance au retentissement de leurs écrits dans chacune de ces destinées immortelles.
Enfin, entre les deux camps extrêmes, il y a la foule immense des romanciers qui flottent et qui hésitent. D'une part, ils se rendent compte que leur œuvre ne vaut que dans la mesure où elle appréhende l'homme vivant tout entier, avec ses sommets et avec ses abîmes, la créature telle qu'elle est; ils sentent profondément que toute intervention dans la destinée de leurs personnages, pour prouver, pour démontrer même ce qu'ils croient être vrai, est arbitraire. En toute sincérité, ils répugnent à falsifier la vie.
Mais, d'autre part, ils savent qu'ils touchent à une matière dangereuse et que cette passion qui les tient de peindre les passions, toutes les passions, peut avoir des effets incalculables et, dans la destinée de beaucoup d'hommes, un retentissement presque infini.
Tout romancier digne de ce nom, tout homme de théâtre né chrétien, souffre de ce déchirement. Il y en a, dans la littérature française, un exemple illustre. Cédant à la mode du jour, j'ai passé mes vacances à écrire une “vie”: celle de Jean Racine. Racine est vraiment le type de ces écrivains hésitants et partagés, que sollicitent tour à tour les arguments des deux camps adverses. Toute leur destinée est engagée dans la décision à laquelle ils s'arrêteront enfin. Vous connaissez sans doute les péripéties de la lutte que Racine, à ce sujet, soutint contre lui-même. A vingt ans, il échappe à Port-Royal; son jeune génie est en pleine révolte contre cette insupportable contrainte; et lorsque Nicole, dans sa lettre sur les Imaginaires, attaque violemment les faiseurs de romans et de comédies, Racine jette feu et flamme. Nicole avait écrit: “que les qualités de romancier et d'homme de théâtre qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant considérées d'après les principes de la religion chrétienne et les règles de l'Evangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels.”
A ce coup droit, Racine répondit par deux lettres trop peu connues; d'une verve et d'une méchanceté sans égale. Pour excuser Racine de n'avoir pu souffrir, sans crier, une doctrine si intransigeante, n'essayons point de nous persuader qu'il avait affaire ici à la rigueur inhumaine des jansénistes, Sur ce point, Nicole ne faisait que développer la doctrine de saint Augustin; et Bossuet, dans sa lettre au Père Caffaro sur la comédie, ne montre pas plus de douceur. Lorsque Bossuet affirme que le succès de la comédie et du roman vient de ce que chacun y voit, y sent l'image, l'attrait, la pâture de ses propres passions, que lui répondre? Au vrai, Racine n'a montré tant de fureur contre Nicole, que parce qu'il s'est senti touché à mort. Pendant des années, nous le voyons se débattre, jusqu'à ce qu'il succombe, à trente-huit ans, qu'il cède, qu'il renonce à peindre les passions.
Renoncement dont bien peu d'écrivains sont capables. Celui de Racine, d'ailleurs, n'est pas si simple qu'on l'imagine. Un homme qui porte en lui une œuvre, est-il libre de ne pas la mettre au monde? L'auteur qui renonce à écrire, c'est peut-être qu'il n'avait plus rien, comme on dit, dans le ventre; c'est qu'il ne lui restait qu'à se répéter, qu'à s'imiter lui-même –ce que font d'ailleurs la plupart des écrivains sur le retour qui, après avoir donné tout ce qu'on attendait d'eux, après s'être délivrés de leur message, continuent leur ponte régulière parce qu'ils ont du métier et parce qu'enfin il faut vivre.
Pour réduire au silence un écrivain dans sa période féconde, il n'existe aucune force humaine; il y faudrait une puissance surnaturelle. Encore ignorons-nous si la Grâce a pu triompher une seule fois d'un écrivain en mal d'écrire. La conversion d'un homme de lettres se traduit presque toujours par une activité redoublée. Il tire le plus d'exemplaires qu'il peut de l'exemple qu'il donne au monde. Nous attendons encore ce miracle d'un écrivain que Dieu réduise au silence.
En vérité, les meilleurs d'entre nous sont pris entre deux feux. Ils tiennent les deux bouts de cette chaîne: d'une part, certitude que leur œuvre ne vaudra que si elle est désintéressée, que si elle n'altère pas le réel sous prétexte de pudeur et d'édification; d'autre part, sentiment de leur responsabilité envers des lecteurs que, du reste, en dépit de leurs scrupules, ils ne laissent pas de souhaiter le plus nombreux possible. A un bout de cette chaîne, il y a une certitude: il n'existe pas d'œuvre romanesque qui vaille en dehors de la soumission absolue à son objet qui est le cœur humain. Il faut avancer dans la connaissance de l'homme, se pencher sur tous les abîmes rencontrés sans céder au vertige, ni au dégoût, ni à l'horreur. Une certitude, disons-nous. Au contraire, à l'autre bout de la chaîne, il n'y a qu'un sentiment, du moins pour ceux qui n'adhèrent pas à une foi religieuse, car pour les chrétiens, une seule âme troublée, une seule âme exposée à sa perte, voilà qui engage l'éternité. Nous verrons tout à l'heure de quelles raisons un auteur chrétien peut se payer pour ne point s'interrompre de peindre les passions. Mais les non-chrétiens, eux, s'ils ne peuvent se défendre de se sentir obscurément responsables, ils n'ont pas beaucoup de mal à inventer des sophismes pour se persuader que cette crainte de scandaliser ne se rattache à rien de réel. Avant d'aller plus loin, je voudrais leur rappeler que ce sentiment correspond au contraire à une réalité profonde; et que si la question semble plus grave pour les écrivains qui ont la foi, elle intéresse aussi les incroyants; et précisément dans la mesure où ils ne croient qu'en l'homme, où ils ne connaissent au monde aucune autre réalité que l'humain.
Il y a quelques années, une revue avait posé cette question aux gens de lettres: “Pourquoi écrivez-vous?” La plupart répondirent par des boutades, comme celle de Morand: “J'écris pour être riche et honoré.” C'était s'amuser à confondre les motifs immédiats avec les plus profondes raisons.
Cette raison profonde m'apparaît être dans l'instinct qui nous pousse à ne pas demeurer seuls. Un écrivain est essentiellement un homme qui ne se résigne pas à la solitude. Chacun de nous est un désert: une œuvre est toujours un cri dans le désert; ou, si vous préférez, un pigeon lâché avec un message à la patte, une bouteille jetée à la mer. Il s'agit d'être entendu, fût-ce par une seule âme. Il s'agit que notre pensée, et, si nous sommes romancier, que nos créatures, qui sont la part la plus vivante de nous-même, soient accueillies par d'autres intelligences, par d'autres cœurs, soient comprises, soient aimées. Un auteur qui vous dit: “J'écris pour moi seul, il m'est indifférent d'être ou non entendu...” c'est un orgueilleux qui nous trompe ou qui se trompe lui-même. Tout homme souffre d'être seul. L'artiste est celui pour qui et en qui cette souffrance prend corps. Baudelaire a raison d'appeler les artistes des phares: ils allument un grand feu dans les ténèbres; ils brûlent eux-mêmes pour que le plus possible de leurs frères soient attirés.
Croyez-en mon expérience: vous savez que les artistes, et en particulier les gens de lettres, constituent la race la plus friande, la plus affamée de louanges qui soit au monde. Un homme de lettres n'est jamais rassasié de compliments. Il ne faut pas d'ailleurs les en mépriser: car ce n'est pas chez la plupart le signe d'une âme basse; au contraire, s'ils ont tant besoin qu'on les loue, c'est qu'ils doutent d'eux-mêmes, c'est qu'ils ont le sentiment très vif du néant de leur ouvrage et qu'ils ont besoin d'être rassurés. Ayez donc pitié des gens de lettres que vous connaissez, ne leur ménagez pas leur provende d'encens.
Mais entre tous les compliments que vous pouvez faire à un écrivain, si vous voulez voir éclater sur son inquiète figure le maximum de contentement, dites-lui: “Vous, monsieur, qui êtes si admiré de la jeunesse...” Alors vous le verrez se gonfler et s'épanouir. Car l'écrivain, en apparence le plus détaché, c'est cela qu'il souhaite par-dessus tout; et s'il n'obtient pas cette audience de la jeunesse, il considère qu'il a manqué sa destinée.
Oui, rien ne compte à ses yeux que cela: atteindre les autres hommes et, parmi eux, ceux qui peuvent être encore influencés, dominés, les jeunes cœurs encore hésitants et qui n'ont pas encore reçu leur forme définitive; laisser une empreinte sur cette cire vivante, déposer le meilleur de soi-même dans ces êtres qui lui survivront. Car si l'artiste crée pour ne pas demeurer seul, il ne lui suffit pas d'atteindre d'autres êtres: il veut les rendre semblables à lui; il veut susciter en eux sa propre image, sa propre ressemblance; et cela au delà même de la tombe.
N'en croyez pas la fausse humilité des écrivains: le plus modeste d'entre eux n'aspire à rien moins qu'être immortel, le moins prétentieux a la prétention de ne pas mourir tout entier. Ceux qui affectent de ne point tenir à ce qu'ils font et d'écrire leurs poèmes sur des feuilles de papier à cigarette, c'est dans l'espoir secret que, plus légers, leurs poèmes seront portés par le vent jusqu'aux rives les plus lointaines. L'artiste veut échapper à son désert durant sa vie, mais aussi il veut échapper à la solitude totale de la mort. Quand ce ne serait qu'un livre, quand ce ne serait qu'une page, qu'une ligne, ah! que quelque chose de nous ne périsse pas, qu'une jeune bouche humaine, dans les siècles des siècles, se gonfle encore du chant que nous avons inventé. Et ce n'est pas seulement eux-mêmes que les artistes ont l'ambition de faire vivre jusqu'à la consommation du temps, mais aussi leur amour. Ils poussent l'audace jusqu'à prétendre imposer aux hommes futurs la vision du visage qu'ils ont aimé. Rappelez-vous les vers de Baudelaire:

Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux époques lointaines
Et fait rêver un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favorisé par un grand aquilon...

Mais si telle est la passion de l'écrivain d'atteindre le plus grand nombre possible d'hommes dans le présent et dans le futur, et de les marquer profondément, –même sans être chrétien, ne doit-il se sentir responsable envers ceux qu'il atteint? Ou, pour laisser de côté ce terme de responsabilité, qui ne saurait avoir la même signification pour un incroyant et pour un chrétien –peut-il se désintéresser de ceux dont il a infléchi dans tel ou tel sens la destinée?
En vérité, nous ne connaissons aucun écrivain digne de ce nom, même parmi les moins religieux, qui s'en désintéresse vraiment. Ce n'est pas que cette considération influe sur leur ouvrage ni qu'elle les pousse à refréner leur curiosité ou l'audace de leur peinture. Mais ils se persuadent que toute œuvre vraie, conforme au réel, ne peut qu'être bonne. Flaubert n'ambitionnait aucune autre gloire que celle de démoralisateur. André Gide aujourd'hui ne renierait pas ce titre. Est-ce à dire que ces auteurs et ceux qui leur ressemblent ont la volonté de faire du mal? Nullement; mais ils ne s'entendent pas avec nous sur ce qui est le bien et sur ce qui est le mal. A leurs yeux, une œuvre qui scandalise est presque toujours une œuvre qui délivre. L'écrivain leur apparaît comme une sorte de démon bienfaisant qui rompt les bandelettes des morales dont les hommes sont ligotés, qui restitue la liberté et l'aisance à nos mouvements. Ce n'est point ici le lieu de montrer qu'aux yeux du chrétien ces écrivains errent dans la mesure où ils ne tiennent pas compte du dogme de la chute, où ils ne tiennent pas compte de ce qu'il y a de souillé, de corrompu dans l'homme; de ce qu'il y a de virulent et de terriblement contagieux dans les plaies que la littérature nous découvre avec une croissante audace.
Il n'empêche que le roman n'est rien s'il n'est pas l'étude de l'homme, et qu'il perd toute raison d'exister s'il ne nous fait avancer dans la connaissance du cœur humain. Le romancier doit-il donc par scrupule altérer l'objet même de son étude et, pour qu'aucune âme ne soit troublée, doit-il falsifier la vie sur laquelle il se penche?
Je sais qu'il existe plus d'une manière d'esquiver la question. Mais ne nous rassurons pas sur cette excuse hypocrite que nous n'écrivons pas pour les petites filles et que nous ne sommes pas tenus de faire concurrence à Mme de Ségur née Rostopchine. Hélas! Les lecteurs qui ont atteint l'âge de raison sont ceux que les livres troublent le plus dangereusement. Souvent, mieux vaudrait être lu par des petites filles qui mangent leur pain en tartines et qui ne pensent pas à mal, que par des jeunes gens en pleine effervescence. Vous n'imaginez pas les lettres qu'un écrivain peut recevoir. Après la lecture d'un de mes livres, Genitrix, un garçon m'a envoyé son portrait avec cette dédicace: “A l'homme qui a failli me faire tuer ma grand'mère.” Il m'expliquait, dans une lettre, que cette vieille dame ressemblait tellement à l'héroïne de Genitrix qu'il avait été à deux doigts de l'étrangler pendant son sommeil. Comment protéger de pareils lecteurs? L'abbé Béthléem lui-même n'y peut rien: c'est aux grandes personnes bien plus qu'aux enfants qu'il faudrait interdire la lecture des ouvrages romanesques.
Au vrai, les écrivains qui truquent le réel pour édifier le lecteur et qui peignent des êtres sans aucune vérité pour être sûrs de n'être pas immoraux, n'atteignent que rarement leur but. Car il ne faut pas oublier qu'ils ne sont pas les seuls auteurs de leurs romans; le lecteur collabore avec le romancier et y ajoute souvent des horreurs à l'insu de celui-ci. Nous serions stupéfaits si nous savions exactement ce que deviennent nos personnages dans l'imagination de cette dame qui nous parle de notre livre. Je ne crains pas de dire qu'aucun livre ne m'a plus profondément ému qu'un très chaste roman que j'adorais quand j'avais quatorze ans et qui s'appelait les Pieds d'argile. C'était l'œuvre d'une vieille demoiselle pleine de vertu mais aussi d'imagination et de sensibilité: Zénaïde Fleuriot. L'héroïne des Pieds d'argile répondait au beau nom d'Armelle Trahec. C'était une jeune personne rousse avec des taches de son sur la figure. Ces taches de rousseur, je les ai depuis distribuées généreusement à mes propres héroïnes. Quand un journaliste me demande quels maîtres m'ont le plus influencé, je parle de Balzac et de Dostoïevski, mais je n'ose pas parler de Mlle Zénaïde Fleuriot.
Ceci pour vous rappeler que le diable ne perd jamais à ses droits, et qu'on peut imaginer qu'au jour du Jugement, si beaucoup d'écrivains auront à répondre des âmes qu'ils ont troublées, d'autres auteurs seront bien étonnés aussi du retentissement imprévu qu'auront eu dans certains esprits leurs plus chastes ouvrages.
Cette collaboration du lecteur avec le romancier qui n'est jamais la même, qui varie avec chaque individu, rend presque insoluble la question des bons et des mauvais livres. Je crois que seul un romancier est bien placé pour en juger. Pour ma part, je sais d'expérience, par des lettres et par des confidences reçues, que celui de mes livres où l'on a découvert, avec raison sans aucun doute, d'excessives audaces, et qui a été le plus sévèrement jugé, est aussi celui qui a le plus agi sur certaines âmes, dans le sens religieux. Tous les livres, les meilleurs et les pires, n'oublions pas qu'ils sont des armes à deux tranchants et que le lecteur inconnu en joue d'une manière qu'il nous est impossible de prévoir. Il nous est impossible de prévoir si ce qui sera blessé en lui ce sera le libertin, le débauché, ou au contraire l'homme honnête, et pieux. Chaque être humain compose son miel selon sa loi: il va de livre en livre, de doctrine en doctrine et prend ce qui lui est bon. Il se cherche lui-même dans les livres, jusqu'à ce qu'il se soit trouvé. Les jeunes hommes qui se sont tués après avoir lu Werther, croyez-vous qu'ils n'eussent pas fini par découvrir ailleurs une raison de céder à ce vertige mortel? Gœthe n'est pas responsable de leur mort. Chacun de nous recrée, recompose ses lectures à l'image de son propre cœur et il s'en fait une idée qui ne vaut que pour lui seul. Cela sans doute m'est particulier; mais de l'œuvre de Proust, immense et putride, ce que je retiens par-dessus tout, c'est l'image d'un trou béant, d'une absence infinie. Dans l'humanité proustienne, ce qui me frappe, c'est ce creux, ce vide, enfin l'absence de Dieu. Voilà ce que j'y vois parce que je suis chrétien, alors que d'autres peut-être s'y peuvent satisfaire des plus troubles images. Et c'est pourquoi il reste aux misérables hommes de lettres, il leur reste d'espérer que le mal qu'ils auront fait leur sera pardonné en faveur du bien qu'ils auront fait aussi, le plus souvent à leur insu.
Ainsi je m'efforce de me rassurer. Mais enfin la sincérité envers soi-même est la vertu de notre génération. Osons donc regarder notre mal en face. Tout ce que je viens de dire n'empêche pas que nous consentons à ce métier de peindre les passions. Les passions sont l'objet de notre étude et nous ne vendons nos livres que parce que des milliers de cœurs goûtent à cette peinture une trouble joie. Saint Augustin nous avoue qu'il trouvait dans les comédies: “l'image de ses misères, l'amour et la nourriture de son feu...” Point n'est besoin, pour répandre ce feu dans le monde, de se complaire à des peintures obscènes: “Ne sentez-vous pas, dit Bossuet, qu'il y a des choses qui, sans avoir des effets marqués, mettent dans les âmes de secrètes dispositions très mauvaises, quoique leur malignité ne se déclare pas toujours d'abord? Tout ce qui nourrit les passions est de ce genre: on n'y trouverait que trop de matière à la confession, si on cherchait en soi-même les causes du mal.” Et Bossuet ajoute: “Qui saurait connaître ce que c'est en l'homme qu'un certain fond de joie sensuelle, et je ne sais quelle disposition inquiète et vague au plaisir des sens, qui ne tend à rien et qui tend à tout, connaîtrait la source secrète des plus grands péchés.”
Cette source secrète des plus grands péchés, nierons-nous que c'est elle que presque toujours l'artiste sollicite? Sans doute, ce n'est pas chez lui un dessein longuement mûri, il ne prémédite rien; mais à la lumière de ce texte admirable de Bossuet, nous comprenons mieux ce que veut dire aujourd'hui un André Gide lorsqu'il affirme qu'aucune œuvre d'art ne se crée sans la collaboration du démon. C'est toujours ce fond de joie sensuelle, c'est toujours cette disposition inquiète et vague aux plaisirs des sens qui ne tend à rien et qui tend à tout, c'est toujours sur cela que compte l'écrivain pour toucher et pour émouvoir. Chez le lecteur, chez cet adversaire qu'il doit coûte que coûte conquérir, l'écrivain entretient des intelligences; il a en tout homme, et surtout en tout jeune homme, en toute femme, un complice qui est ce désir d'alanguissement, ce goût de l'émotion, cette soif de larmes. Encore une fois, je ne crois pas qu'il existe un seul romancier digne de ce nom qui pense à cela en écrivant, et qui, de propos délibéré, s'applique à troubler les cœurs. Mais un sûr instinct l'aiguille; tout son art se dépense à atteindre cette source secrète des plus grands péchés et il l'atteindra d'autant plus sûrement qu'il a plus de génie.
Faut-il donc cesser d'écrire? Même si nous sentons qu'écrire est notre vocation profonde? Même si la création littéraire nous est aussi naturelle que de respirer et si c'est notre vie même? Peut-être quelque docteur détient-il le mot de l'énigme; quelqu'un peut-être sait-il comment un romancier scrupuleux peut échapper à ce dilemme: ou altérer l'objet de son observation, cacher le réel, falsifier la vie, ou risquer de répandre le scandale et le trouble dans les âmes.
Disons-le franchement: un écrivain que déchire ce débat ne trouve à peu près personne pour le prendre au sérieux. A sa gauche, ce ne sont que moqueries et haussements d'épaules. On se refuse même à considérer un problème qui ne se pose pas. On nie que l'artiste ait aucun autre devoir que celui de réaliser, d'accomplir une œuvre belle et qu'il puisse avoir d'autre souci que celui d'approcher le plus possible de la vérité psychologique. A sa droite, osons dire que l'écrivain trouve une pire incompréhension. Ici on n'imagine même pas qu'il puisse connaître certains scrupules ni obéir à des motifs nobles. La première fois que de pieux journalistes vous traitent de pornographe et vous accusent d'écrire des obscénités pour gagner de l'argent, il est difficile de n'être pas suffoqué. Du temps que j'étais naïf, j'ai voulu ouvrir mon cœur sur ce sujet à de très hauts et très saints personnages. Mais dès les premiers mots, j'eus la certitude qu'ils ne faisaient aucune différence essentielle entre moi et, par exemple, l'auteur de la Revue des Folies Bergère. D'ailleurs je ne m'en suis nullement scandalisé: il y a pour ceux qui ont charge d'âmes un nombre presque infini de problèmes plus urgents que le problème esthétique, et il serait ridicule de leur en vouloir de n'y point attacher autant d'importance que nous le souhaiterions.
Mais enfin il est un écrivain catholique qui a mesuré toute l'importance de ce problème et qui s'est efforcé de le résoudre. Je ne saurais suivre ici dans tous ses méandres la pensée de M. Jacques Maritain. Mais voici quelques lignes, extraites de son livre: Art et Scholastique, où il semble délimiter exactement le domaine propre au romancier inquiet de sa responsabilité: “La question essentielle, dit-il, n'est pas de savoir si un romancier peut ou non peindre tel aspect du mal. La question essentielle est de savoir à quelle hauteur il se tient pour faire cette peinture, et si son art et son cœur sont assez purs et assez forts pour le faire sans connivence. Plus le roman moderne descend dans la misère humaine, plus il exige du romancier des vertus surhumaines. Pour écrire l'œuvre d'un Proust comme elle demandait à être écrite, il aurait fallu la lumière intérieure de saint Augustin. Hélas! c'est le contraire qui se produit et nous voyons l'observateur et la chose observée, le romancier et son sujet en concurrence d'avilissement.”
Ainsi s'exprime M. Jacques Maritain; et tout le monde sans doute s'accordera à juger qu'il pose bien la question; –tout le monde, sauf précisément les romanciers. Dans ces lignes que je viens de vous lire, il ne tient pas compte de l'essentiel, il néglige de considérer les lois mêmes de la création romanesque. “L'observateur et la chose observée”, dit-il. En somme, il assimile le romancier penché sur le cœur humain au physiologiste penché sur une grenouille ou sur un cobaye. Pour lui le romancier est aussi détaché de son sujet que l'est l'homme de laboratoire de la bête dont il ouvre délicatement le ventre. Or l'opération du romancier, et celle de l'expérimentateur, sont d'un ordre absolument différent. M. Jacques Maritain en est resté, pour le roman, aux vieilles conceptions du naturalisme. Au vrai, cette connivence du romancier avec son sujet, contre laquelle il nous met engarde, est indispensable, elle est la condition même de notre art. Car le romancier, le vrai, n'est pas un observateur, mais un créateur. Il n'observe pas la vie, il crée de la vie, il met au monde des êtres vivants; il ne s'agit pas de prendre de la hauteur; il faut au contraire se confondre et en quelque sorte s'anéantir dans sa créature; s'identifier à sa créature, pousser la connivence jusqu'à devenir elle-même.
Mais, nous dira-t-on, si le romancier détient les vertus surhumaines que souhaite pour lui Maritain, ses créatures ne sauraient être viles; issues d'un créateur honnête et pur, elles ne sauraient être abominables. Un bon arbre ne donne pas de mauvais fruits. Que le romancier travaille à sa réforme intérieure et ce qui sortira de lui ne pourra devenir un objet de scandale. Sans doute; mais remarquons en passant que la vertu surhumaine n'est point d'une pratique facile pour les hommes en général et pour les romanciers en particulier. Et puis ne croyez-vous pas qu'un homme profondément vertueux commencera d'abord par ne pas écrire de romans? Car, s'il est un véritable artiste, il se sentira incapable de tourner de fades histoires édifiantes dépourvues de toute vérité humaine et, d'autre part, il sait bien qu'une œuvre vivante sera forcément troublante: le romancier le plus chaste ne risque-t-il de retrouver quelquefois dans ses créatures les désirs qu'il a refoulés, les tentations qu'il a vaincues? De même que les hommes admirables ont souvent des fils indignes, le plus honnête romancier s'effraye de ce que le pire de lui-même s'incarne parfois dans les fils et dans les filles de son esprit. Et c'est pourquoi un chrétien fervent osera décrire de haut les passions dans un sermon ou dans un traité, mais non pas dans un roman où il s'agirait bien moins de les juger et de les condamner que de les montrer à même le sang et la chair. Rien ne peut faire que le feu ne brûle. Henri Perreyve, à peine sorti du collège, parle dans une lettre à son ami Charles Perraud: “de ce vice de volupté dont le nom seul fait défaillir nos cœurs de dix-sept ans.” Si le nom seul en fait défaillir ces adolescents, que sera-ce d'une peinture, même la plus retenue?
Me dira-t-on qu'il n'y a point que le vice à peindre, que l'homme a ses misères mais qu'il a aussi sa grandeur; qu'il existe enfin de belles âmes dont on peut écrire l'histoire? Certes je suis loin de partager l'opinion d'un de nos maîtres lorsqu'il soutient qu'on ne fait pas de bonne littérature avec les beaux sentiments: on n'en fait pas de meilleure avec les mauvais, ce qu'il faut dire, c'est qu'on ne fait pas facilement de bonne littérature avec les seuls beaux sentiments, et qu'il est peut-être impossible de les isoler pour en faire une peinture édifiante. L'ambition du romancier moderne est en effet d'appréhender l'homme tout entier avec ses contradictions et avec ses remous. Il n'existe pas dans la réalité de belles âmes à l'état pur: on ne les trouve que dans les romans, je veux dire: dans les mauvais romans. Ce que nous appelons une belle âme, ne l'est devenue qu'au prix d'une lutte contre elle-même, et jusqu'à la fin elle ne doit pas cesser de combattre. Ce qu'elle doit vaincre en elle, cette part mauvaise d'elle-même dont il importe qu'elle se détache, existe pourtant et il faut que le romancier en tienne compte. Si le romancier a une raison d'être au monde, c'est justement de mettre à jour, chez les êtres les plus nobles et les plus hauts, ce qui résiste à Dieu, ce qui se cache de mauvais, ce qui se dissimule; et c'est d'éclairer chez les êtres qui nous paraissent déchus la secrète source de pureté.
Il n'en est pas moins vrai que des hommes existent qui se sont définitivement vaincus: les saints appartiennent au romancier au même titre que tout ce qui est vivant. Pourquoi ne peindrions-nous pas des saintes et des saints comme l'ont fait Benson et Fogazzaro, Baumann et Bernanos? Mais ne pourrait-on soutenir que sur ce seul point, sur celui de la sainteté, le romancier perd ses droits? Pour qui prétend écrire le roman de la sainteté, il ne s'agit plus seulement de créer des hommes, il s'agit de tenter cette suprême folie de réinventer en quelque sorte l'action de Dieu sur les âmes. Or il semble que, sur ce point, le romancier sera toujours vaincu par la réalité, –je veux dire par les saints qui ont réellement vécu. Saint François d'Assise, sainte Catherine de Sienne, les deux saintes Thérèse, la Grande et la Petite, tous les grands mystiques rendent témoignage d'une réalité, d'une expérience qui dépasse infiniment le pouvoir du romancier.
Chaque fois que l'un de nous a voulu réinventer dans une fiction romanesque les cheminements de la Grâce, ses luttes, sa victoire, nous avons toujours eu l'impression de l'arbitraire et du truquage. Rien de moins saisissable que le doigt de Dieu dans le cours d'une destinée. Non qu'il soit invisible, mais ce sont des touches si délicates qu'elles disparaissent dès que nous les voulons fixer. Non, Dieu est inimitable, il échappe à la prise du romancier. Je demeure persuadé que l'admirable et exceptionnelle réussite d'un roman comme celui de Bernanos, Sous le soleil de Satan, tient précisément à cela que le saint qu'il nous montre n'est pas un véritable saint: cette âme tourmentée, bourrelée, erre à l'extrême bord du désespoir. Ou peut-être cet abbé Donissan est-il, si vous le voulez, un vrai saint; mais alors Bernanos, obéissant à son instinct de romancier, a fini par découvrir, par mettre à jour chez ce prédestiné, la secrète fêlure, la déviation par quoi il se rattache, en dépit de ses vertus héroïques, à l'humanité pécheresse. L'échec de la plupart des romanciers qui ont voulu donner la vie à des saints, vient peut-être de ce qu'ils se sont exténués à peindre des êtres sublimes, angéliques, inhumains, alors que leur chance unique aurait été de s'attacher à mettre en lumière ce que la sainteté laisse subsister de misérablement humain dans une créature humaine et qui est le domaine propre du romancier.
En lisant la vie des grands saints, j'ai longtemps été préoccupé par les manifestations qui me paraissaient excessives de leur humilité. Il me semblait que des âmes élevées à un si haut degré de perfection et qui pratiquaient les vertus les plus héroïques, ne pouvaient pas être tout à fait sincères quand elles proclamaient leur misère et leur indignité, et qu'elles prétendaient se ravaler au-dessous de toutes les autres créatures. Mais je suis persuadé, maintenant, que la sainteté est, avant tout, lucidité. “Il faut aller jusqu'à l'horreur quand on se connaît,” écrivait Bossuet au maréchal de Bellefonds. A mesure que les saints avancent dans la double connaissance de Dieu et de leur propre cœur, ils ont une vision si aiguë de leur indignité, qu'ils s'abaissent, qu'ils s'anéantissent par le mouvement le plus naturel. Ce n'est pas assez de dire qu'ils croient être des misérables: ils le sont, en effet, et c'est leur sainteté qui leur en donne la claire vision. Ils voient dans la lumière de Dieu ce qu'est réellement l'homme, même sanctifié, et ils en ont horreur.
Un véritable romancier, qui ne s'attacherait qu'à peindre des âmes de saints, rejoindrait donc tout de même l'humain, c'est-à-dire le périlleux. Il n'éviterait pas la rencontre de certains abîmes. Il y a souvent un vice jugulé, dominé, à la source de vies admirables. On l'a dit à propos des révoltés, des grands hérétiques. Mais c'est vrai aussi d'hommes d'une vie très sainte et très pure.
Il arrive ainsi que ce romancier pris entre deux feux, et dont je viens de vous décrire les difficultés, connaisse à certaines heures une tentation à laquelle j'avoue de bonne grâce qu'il ne cède presque jamais: la tentation du silence. Oui, se taire enfin, interrompre cette lourde et trouble confidence, ne plus lâcher dans le monde des créatures souvent malades et qui propagent leur mal, –consentir enfin à ce sacrifice que nous admirons dans Jean Racine.
Bossuet dit qu'il n'est rien de si différent que de vivre selon la nature et de vivre selon la grâce: le romancier, s'il est religieux, souffre de ce débat qui déchire tous les chrétiens; mais il est, chez lui, plus aigu, plus tragique. Car, en définitive, comment consentirait-il au silence? S'il ne s'y résout presque jamais, sans doute faut-il tenir compte des très pauvres et très sordides raisons qui attachent un homme à son métier, surtout lorsque ce métier, comme celui de littérateur, flatte la vanité, notre goût de la gloriole, et rapporte des avantages de plusieurs sortes. Mais il faut tenir compte aussi de cette nécessité qui oblige le véritable homme de lettres à écrire. Il ne peut pas ne pas écrire. Il obéit à une exigence profonde, impérieuse. Nous ne résistons pas à des êtres qui s'agitent en nous, qui prennent corps, qui demandent à vivre. Ils demandent à vivre, et nous ne pouvons décider d'avance quelle âme ils auront. Nos critiques les plus sévères devraient méditer et s'efforcer de comprendre ce mot de Goncourt: “On n'écrit pas le livre qu'on veut.” Non, on n'écrit pas le livre qu'on veut. Nos censeurs nous accablent comme si notre ouvrage dépendait entièrement de notre volonté libre, comme si nous décidions délibérément d'écrire un bon livre ou un mauvais livre, un récit édifiant ou scandaleux. Ils ne paraissent avoir aucune idée, même très lointaine, de ce qu'il y a de mystérieux, d'imprévisible, d'inéluctable, dans toute création romanesque. Le besoin d'écrire finit par devenir, chez l'homme de lettres, une sorte de fonction presque monstrueuse à laquelle il ne peut plus se soustraire. Vous vous rappelez ce dessin qui servait de réclame à un chapelier: un lapin vivant était introduit dans une machine et à l'autre extrémité il sortait des chapeaux. La vie s'engouffre ainsi dans le romancier: désirs, douleurs, et rien ne peut empêcher qu'un livre naisse de cet afflux incessant. Même s'il se retire du monde, s'il ferme les yeux, s'il se bouche les oreilles, son passé plus lointain fermentera. Il y a dans l'enfance et dans la jeunesse d'un homme né romancier de quoi alimenter une œuvre immense. Non, il n'appartient à personne d'arrêter le cours de ce fleuve qui sort de nous.
Sans doute, nos livres nous ressemblent profondément, et on a le droit de nous juger et de nous condamner d'après eux. On a répété souvent le mot de Novalis: “Le caractère, c'est la destinée.” Eh bien, de même qu'il existe un lien étroit entre le caractère d'un homme et les événements de sa vie, le même rapport se retrouve entre la nature d'un romancier et les êtres, les événements qu'enfante son imagination. Ce qui n'empêche pas que de ces êtres et de ces événements il n'est pas plus le maître absolu qu'il ne l'est du cours de son propre destin.
Mais enfin un chrétien à qui est départi ce don à la fois misérable et magnifique d'inventer des créatures vivantes par le moyen du roman, et qui redoute le sort de ces maudits par qui le scandale arrive et auxquels il aurait mieux valu que fût attachée une meule de moulinet qu'ils fussent précipités dans la mer, –ce chrétien peut trouver des raisons de ne pas perdre toute espérance. C'est sur cette parole d'espérance que je voudrais finir.
Qu'on le veuille ou non, il existe entre le roman et l'esprit religieux un pacte secret. Ils sont étroitement dépendants l'un de l'autre. On l'a souvent constaté; les peuples qui ont donné les plus grands romanciers, sont aussi les peuples religieux, la Russie et l'Angleterre. Il n'est pas nécessaire d'être croyant pour constater que toute œuvre romanesque d'où Dieu est absent, où tout au moins la faim et la soif de Dieu ne se font pas sentir, apparaît singulièrement pauvre et courte et sans résonance profonde. Les actes humains s'y vident, semble-t-il, de toute valeur; rien n'a plus d'intérêt parce que rien n'a plus d'importance. Si la vie n'a pas de direction, n'a pas de sens, si le jeu des passions humaines est comparable à une danse de moustiques, d'éphémères sur une flaque de boue, quel intérêt trouverons-nous à nous le représenter dans un récit imaginaire? Mon ami Jacques Rivière disait qu'il y a une sorte de naïveté en tout écrivain non chrétien. “Il a toujours l'air de quelqu'un à qui l'on cache quelque chose et qui ne s'en doute pas.” Il ajoutait que le christianisme donne aux romanciers qu'il inspire un pouvoir spécial et comme une avance en profondeur. Et c'est lui qui a dit, à propos des personnages de Stendhal, cette parole qui va si loin: “On ne peut pas prier pour eux.” C'est un fait que le roman a besoin de Dieu. Oserons-nous dire que, par un mystérieux retour, Dieu a besoin du roman? Non, sans doute; mais nous pouvons affirmer que, d'une certaine manière, il n'est pas de vrai romancier qui, le plus souvent à son insu, ne travaille dans le sens du christianisme. En effet, qu'est-ce avant tout qu'un chrétien? C'est un homme qui existe en tant qu'individu; c'est un homme qui prend conscience de lui-même. L'examen de conscience crée la conscience. La confession, l'aveu, nous circonscrit, nous isole de la masse. L'Orient ne résiste depuis des siècles au Christ que parce que l'Oriental nie son existence individuelle, aspire à la dissolution de son être et souhaite de se perdre dans l'universel. Il ne peut concevoir que telle goutte de sang ait été versée pour lui en particulier, parce qu'il ne sait pas qu'il est un homme différent de tous les autres.
Or le roman d'aujourd'hui, le roman occidental, est essentiellement le roman de l'être un, détaché du reste et qui doit se sauver, faire son salut avec les moyens qui lui sont propres, qui ne valent que pour lui, et c'est en cela que, bon gré mal gré, il est chrétien, il sert le Christianisme, parce qu'il donne à la science de l'homme la première place et qu'il montre que chaque destinée est particulière, irremplaçable, unique.
Mais il fait plus: entre toutes les apologies chrétiennes inventées depuis dix-huit siècles, il en est une dont les Pensées de Pascal demeurent la plus haute expression, et qui met en lumière entre le cœur humain et les dogmes du christianisme une étonnante, une merveilleuse conformité. Il arrive ainsi que des romanciers, même dépourvus de toute croyance, un Proust, une Colette, par cela seulement qu'ils nous introduisent dans les replis les plus secrets des cœurs, soudain nous en découvrent la divine origine et la déchéance et le rachat. Du point de vue chrétien, voilà peut-être ce qui permet d'absoudre les romanciers dont parfois les hardiesses scandalisent: c'est que, dans leur œuvre, ils assignent la première place à l'homme, –à l'homme qui porte partout, sur son visage auguste, dans son corps, dans sa pensée, dans ses désirs, dans son amour, à la fois les stigmates du péché et l'empreinte ineffaçable de son Dieu. La plus souillée d'entre les créatures de nos romans ressemble malgré tout au voile de Véronique; il appartient à l'artiste d'y rendre visible à tous les yeux cette Face exténuée.
Notre objet, c'est de reproduire le réel; mais au cœur du réel, que nous le voulions ou non, il est impossible, si nous sommes fidèles dans notre peinture, de ne pas découvrir la règle morale qui est le signe perpétuel que Dieu nous donne de sa présence.
Ainsi sera résolue cette contradiction dans laquelle plusieurs d'entre nous se débattent. Ils ne mentiront pas à leur vocation qui est d'avancer dans la connaissance de l'homme. Ils étudieront la vie telle qu'elle est, sans consentir à l'édulcorer ni à la falsifier; mais fidèles à ne pas trahir le vrai, leur récompense sera peut-être d'approcher un peu plus de la vérité voilée et à travers la créature déchue et rachetée, à la fois si grande et si misérable, d'atteindre enfin le Créateur.
Mais pour finir, peut-être conviendrait-il de donner à ces écrivains trop inquiets du mal qu'ils peuvent faire, une petite leçon d'humilité. Qu'ils se rassurent! Ils atteignent avec leurs histoires beaucoup moins de monde qu'ils n'imaginent. S'ils croient que leurs ouvrages sont des poisons dangereux, ils se peuvent consoler en songeant au très petit nombre d'amateurs qui les respirent.
Un écrivain se rengorge parce que chaque matin l'Argus, s'il a la faiblesse d'y être abonné, lui sert la ration de louanges et d'injures dont il a besoin pour croire à son existence. Mais il ferait mieux de se répéter, tous les jours au réveil, et tous les soirs avant de s'endormir, le mot de Pascal: “Que de royaumes nous ignorent!” Oui, que de royaumes nous ignorent! Pour un Rousseau, pour un Nietzsche, pour un Gide qui peuvent se vanter d'avoir causé quelques ravages, la plupart des gens de lettres ne troublent guère l'ordre du monde. Il n'est pas donné à beaucoup, Dieu merci! d'être un fléau; et la gloire littéraire est la plus vaine des fumées. Je vous parlais de Gide. L'autre jour, chez un libraire, à Paris, j'ai trouvé le premier livre qu'il ait écrit, les Cahiers d'André Walter, avec cette dédicace d'une écriture bien moulée: “Au romancier Albert Delpit hommage respectueux. – A.G.” Quel est cet Albert Delpit à qui le jeune Gide vouait tant de respect? Peut-être un romancier qui se croyait très immoral et très dangereux. Dieu sait qu'aujourd'hui nous n'en savons plus rien. Hélas! Il existe contre le mal que peuvent répandre les écrivains, un remède terriblement efficace, et ce remède nous le connaissons tous: c'est l'oubli.

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François MAURIAC, “La Responsabilité du romancier,” Mauriac en ligne, consulté le 18 juillet 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/740.