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Raymond Radiguet et le "Bal du conte d'Orgel"

Référence : MEL_0727
Date : 19/07/1924

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 33e année, n°29, p.371-374
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris avec le titre "Radiguet":
in, p.107-115, 
Le Roman, Paris : L'Artisan du Livre, 1928.
in, p.237-244, Mes grands hommes, Monaco : ed. du Rocher, 1949.
in, p.426-428, in Oeuvres complètes, VIII, Paris : Fayard, 1950-1956.

Type : Critique littéraire
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Raymond Radiguet et le "Bal du conte d'Orgel"

Raymond Radiguet fut-il un enfant prodige? Il fut, tout au moins, prodigieusement lucide; lucidité sans exemple dans un âge si tendre. Ceux d'entre nous qui eurent l'imprudence de publier des livres à vingt ans ont reconnu plus tard comme leur prime jeunesse déformait le monde et eux-mêmes. Pas plus qu'un mort n'est jamais revenu nous décrire ce qui se passait outre-tombe, aucun adolescent, avant Radiguet, ne nous avait livré le secret de son adolescence; nous en étions réduits à nos souvenirs qui sont des photographies truquées. Dans le Diable au corps, Radiguet nous livrait de son printemps une image sans retouche. A ce défaut de retouche, son œuvre devait de paraître choquante, parce que rien ne ressemble plus au cynisme que la clairvoyance.
Donc, le Diable au corps scandalisa, et il inquiétait aussi la race nombreuse de ceux qui n'aiment pas les soleils levants. Mais, se disaient-ils, pour reprendre cœur, le propre d'un miracle est de ne se pas renouveler; voilà un garçon qui a vidé devant nous son sac d'écolier; son expérience est trop courte pour qu'il retrouve grand'-chose à nous dire... Hélas! le 12 décembre 1923, ils purent ajouter: “Raymond Radiguet ne nous dira plus rien...”
Voici pourtant ce Bal du comte d'Orgel[1]. Radiguet connut-il d'avance qu'il ne devait pas perdre de temps? Il lui a suffi de traverser le monde, sans rien dire, pour ramasser ce butin splendide. Pressé, il n'a pas pris la peine de brouiller les figures de ses modèles, et ceux qui se plaisent au jeu de soulever les masques, le Bal du comte d'Orgel leur en donnera l'amusement; mais qu'ils ne s'y arrêtent pas; aucun livre qui mérite moins que celui-là d'être appelé un roman à clef et qui atteigne plus sûrement l'universel.
Pour écrire à vingt ans le Bal du comte d'Orgel, il ne suffit pas d'être comblé des dons les plus rares, il faut avoir réfléchi sur son métier; et c'est admirable que, si jeune, Radiguet ait su dégager les deux lois, selon nous, essentielles, du roman... “Roman où c'est la psychologie qui est romanesque, a-t-il écrit lui-même à propos du Bal; le seul effort d'imagination est appliqué là, non aux événements extérieurs, mais à l'analyse de sentiments.” Le roman psychologique diffère-t-il du roman d'aventures? En rien, c'est une même chose, répond Radiguet, et il le prouve. Le Bal du comte d'Orgel offre plus de péripéties et nous tient plus haletants qu'aucun ouvrage chargé d'intrigues; tout pourtant s'y passe à l'intérieur des êtres. Ce qu'on appelle roman d'aventures, et qui n'est qu'un enchevêtrement factice de circonstances, peut bien nous divertir, au sens pascalien du mot, c'est-à-dire nous détourner de nous-mêmes; c'est en nous-mêmes, pourtant, que se joue le seul drame qui nous intéresse, notre aventure, et c'est au véritable artiste de nous y ramener. Je jurerais qu'entre tous ses ouvrages, M. Pierre Benoit considère Mademoiselle de La Ferté avec une secrète prédilection.
La seconde loi dont la connaissance permit à un adolescent d'écrire ce chef-d'œuvre de mesure, le Bal du comte d'Orgel, l'âge de Radiguet, les conditions de sa vie eussent dû, semble-t-il, lui en rendre la découverte singulièrement difficile. Il a dit de son livre: “Roman d'amour chaste, aussi scabreux que le roman le moins chaste...” Pour évaluer à son juste prix une telle découverte, il faut se souvenir de l'apparent désordre où se consuma cette vie brève; la discipline n'est pas d'un usage courant dans les milieux où Radiguet avait ses habitudes: écoutez comme Jean Cocteau nous raconte “l'apparition” de cet enfant étrange nourri dans l'extrême-gauche des Lettres, et qui, plus qu'aucun de nous, mérite l'épithète de classique.
“...Raymond Radiguet parut. Il avait quinze ans, et s'en donnait dix-huit, ce qui embrouille ses biographes. Il ne se faisait jamais couper les cheveux. Il était myope, presque aveugle, ouvrait rarement la bouche. La première fois qu'il vint me voir, envoyé par Max Jacob, on me dit: “Il y a dans l'antichambre un enfant avec une canne.” Comme il habitait le parc Saint-Maur, au bord de la Marne, nous l'appelions le miracle de la Marne. Il retournait peu chez lui, couchait n'importe où, par terre, sur des tables, chez les peintres de Montparnasse et de Montmartre. Quelquefois, il sortait d'une poche un sale petit papier chiffonné. On repassait le chiffon et on lisait un poème frais comme un coquillage, comme une grappe de groseille.”
Non seulement Radiguet vivait dans cette anarchie, mais il voyait aussi le succès des nouveaux venus dans les Lettres, presque tous occupés à peindre des hommes et des femmes dont le plaisir est la seule vocation. Tout autre se fût confié au sillage de Morand, et, sans doute, s'y fût perdu; rien ne montre mieux, selon nous, l'extraordinaire mérite de Morand que l'intérêt qu'il nous oblige de prendre à des créatures aussi démunies que les siennes et chez qui la passion ne se heurte à rien. Aucun conflit possible, chez Morand; et d'ailleurs nous n'y songeons même pas, éblouis d'images, ivres d'odeurs, baignés d'une atmosphère qui suffit à notre joie. Guetté par l'érotisme, où tant de jeunes talents aujourd'hui viennent s'abîmer, Paul Morand longe le gouffre et l'évite; Radiguet, lui, n'en souffre même pas l'approche; s'il avait le diable au corps, voyez comme les principes de son art étaient austères: “Atmosphère utile au déploiement de certains sentiments, écrit-il en marge du Bal, mais ce n'est pas une peinture du monde... Le décor ne compte pas.” C'est qu'il peut se donner le luxe de mépriser le décor; il nous montre des âmes.
Chez Mahaut d'Orgel, l'héroïne de Radiguet, la pureté du cœur donne de l'importance à l'amour. Sa tendresse conjugale, son ignorance de la passion l'empêchent d'en reconnaître l'envahissement délicieux. Sa pureté même l'entraîne à de périlleuses démarches. Plus riche est notre vie morale, plus aussi nos sentiments se compliquent et plus leur interprétation exige à la fois de simplicité et de subtilité. Radiguet nous montre, à travers du cristal, les rouages de ces cœurs tout occupés de se tromper eux-mêmes. “Voilà ce qu'ils croient découvrir en eux... Voilà ce qui s'y passe réellement...” semble-t-il nous dire. Tout son art de romancier tient dans cette formule. Peut-être est-il trop le maître de ses créatures: elles ne l'entraînent jamais, elles suivent une ligne droite dont nous souhaiterions parfois qu'elles dévient; on dirait d'un ressort qui se détend selon une savante prévision..., mais c'est le propre d'une passion qui ramène tout à soi, d'ordonner tous nos actes en vue de se satisfaire; la passion, dans une certaine mesure, nous “mécanise”. C'est ce qu'avait bien vu Radiguet qui aurait vite acquis plus de souplesse. Telle qu'elle est, son œuvre nous suffit, à nous, ses aînés; la cause est entendue: cet enfant était un maître.

Notes et références

  1. Bernard Grasset, éditeur.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Raymond Radiguet et le "Bal du conte d'Orgel",” Mauriac en ligne, consulté le 18 juillet 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/727.