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Loti

Référence : MEL_0721
Date : 23/06/1923

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 32e année, n°25, p.387-390
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.85-93, in Le Roman, Paris : L'Artisan du Livre, 1928.
Repris p.207-213, in Mes grands hommes, Monaco : éd. du Rocher, 1949.
Repris p.413-415, Oeuvres complètes, VIII, Paris : Fayard, 1950-1956.
Type : Critique littéraire
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Loti

En classe de troisième, pendant une longue étude d'hiver, j'ouvris Matelot que m'avait donné un ami. Je me rappelle cette angoisse que le surveillant me surprît, cette impuissance à m'arracher au mortel enchantement. Je n'ai jamais voulu rouvrir l'œuvre révélatrice; il ne m'en reste rien que la vision d'un adolescent qui, avant de s'embarquer, va, dans le petit jour, dire adieu à ce domaine près de la ville où il avait été un enfant; la grille de ce jardin reçoit son visage tendu. Je me souviens aussi d'un ponton où une mère attend sous la pluie: elle s'est faite belle pour recevoir le fils qui ne doit pas revenir... Ainsi, sur mon adolescence, Loti, pendant cette longue étude d'hiver, déjà étendait l'ombre de la mort. Rien n'est donc si bref, me disais-je, que cette jeunesse en apparence illimitée? Quelle est, dans l'amour, cette impossibilité secrète? Ne le ressentons-nous qu'au déchirement des longues séparations? La mer, les pays inconnus, des amours étranges et interrompues, cela nous aide à attendre la mort. Sous d'autres deux, nous oublierons l'immonde agitation occidentale, et si l'Orient nous est fermé, il reste en France de vieux pays que l'Atlantique berce et endort, des races closes, mystérieuses et défendues.
Quel poète du dernier siècle et du nôtre n'a développé ce thème! L'éternel écoulement des choses, l'immense fleuve d'oubli qui nous roule vers l'abîme sans nom: sur ce motif toute notre littérature depuis cent ans s'épuise. Mais les autres ont prétendu y fonder un système, ils avaient des idées générales et se plaisaient à raisonner, les jeux de l'intelligence leur étaient un divertissement. Loti, lui, ne s'interrompt pas pendant quarante ans de hurler à la mort. Toute son œuvre n'est qu'une plainte monotone, déchirante. Écoutez cet enfant dans les ténèbres: vous ne le rassurerez pas, il ne comprend pas vos raisons. Il ramasse, il couve désespérément les vestiges de ses amours; il souffle sur des cendres froides, encombre sa mémoire et sa maison de reliques, se raccroche à toutes les branches des rives qui le fuient et ne se sépare plus des feuilles mortes qui lui restent aux doigts.
Du moins, cet état de transe, cette angoisse dans laquelle c'est le dessein d'un Pascal de nous entretenir, n'en aura-t-il pas le bénéfice spirituel? A l'apparent écoulement des choses, le Christ est venu opposer un inimaginable défi: “J'attirerai tout à moi.” Tout, pauvre Loti; et même ce soir sur le golfe de Salonique où la barque d'Azyadé fendait l'eau noire; —tout, et même cette route d'automne où les espadrilles de Ramuntcho faisaient sa marche silencieuse; —tout et même les ténèbres de ce cachot où tu desserrais les fers de ton frère Yves... Certes, Loti a été sensible à l'humanité du Christ. S'il l'avait rencontré sur sa route, vivant et mortel, sans doute l'aurait-il suivi; mais il ne l'aurait suivi que jusqu'à la mise au tombeau. N'exigez pas qu'il adhère à une métaphysique. Il se moque bien de vos raisons. Rien ne lui est que ce que touchent les mains et les lèvres. L'Islam, qui matérialise le christianisme, était à sa mesure; et c'est pourquoi il l'a tant chéri. Sans doute même l'eût-il embrassé si l'impuissance à rien croire n'avait été dans l'héritage occidental sa part unique. Ceux qui ont lu ici même les confessions brûlantes d'Isabelle Eberhardt n'ont-ils pas songé qu'en cette enfant nomade, proie du désert et du triste amour, chair soumise aux desseins d'Allah, s'accomplissait la destinée de Loti?

De tous les pays et de tous les ciels que ce marin ouvrit à nos songes, il en est un dont on ne pense point à se rappeler qu'il fut le véritable Colomb. D'autres avant lui nous avaient entraînés sur tous les océans et sur tous les fleuves. Mais personne que Loti n'à éclairé pour nous les ténèbres de ces cœurs sauvages: Yves, Ramuntcho, spahis, quartiers-maîtres, pêcheurs, êtres frustes, oiseaux farouches, grands albatros, qu'il a un instant capturés et retenus. Loti avait certes le droit, comme il le fit, de haïr le naturalisme: l'œuvre d'un Zola, d'un Maupassant, calomnie le paysan et l'ouvrier. Lui seul, à travers les grossièretés, les brutalités de surface, a atteint cette âme vierge du peuple, cette terre inconnue dont aucune culture n'a changé l'aspect éternel, cette mer qui, en dépit des pires violences, a sa douceur secrète, sa bonté sans ruse, ses longues fidélités.
Mais s'il a pris en pitié leur vie misérable, cet asservissement aux disciplines aveugles, ces agonies dans la brousse, ou sur un grabat d'hôpital, ou dans les océans glacés, —s'il nous a montré sur les routes et sur les môles de vieilles mères désespérées et des femmes qui n'attendent plus, Loti n'a jamais connu la tentation de souffler la révolte ni de construire des systèmes. Il est guéri de tout espoir, rien ne prévaut, croit-il, contre la douleur ni contre la mort dont tout ce qui s'appelle progrès n'a su que renforcer le règne. Bercez-vous donc, marins, avec les vieilles chansons, goûtez l'anéantissement des alcools mortels et des profondes caresses. Consolez votre cœur dans les églises noires et dorées: tout est bon qui apaise et qui endort.

Comment les jeunes hommes d'aujourd'hui, ambitieux de comprendre et d'agir, ne s'éloigneraient-ils d'une telle œuvre? Née de la mer, elle en a l'uniformité, la monotonie, le chuchotement accablé. Rien à fonder sur ce sable que rongent les marées; et ils se souviennent d'un mot de Vauvenargues: “La pensée de la mort nous trompe, car elle nous fait oublier de vivre.” Mais qu'est-ce que vivre? Où est la vraie vie? Il n'est pas de constructeur ni de combattant qui parfois ne se relâche et ne sente douloureusement la vanité de son effort: secret désespoir de songer qu'à Babylone, à Carthage, des jeunes hommes sont morts pour une patrie qu'on leur disait éternelle... Et le monde aussi périra... Non, la pensée de la mort n'a pas trompé le Christ, ni tous les martyrs, ni un Blaise Pascal. Elle peut devenir une source de vie. Ce fut le malheur de Loti qu'il y ait vu non un point de départ, non un moyen, mais une fin. Il ne l'a pas dépassée parce qu'il s'y est complu. Il faut aimer la douleur comme une pénitence; Loti l'a chérie comme une volupté. Parfois il a paru admettre son pouvoir de rédemption et de rachat, mais il a prétendu aussi s'en armer ainsi que d'un grief contre le Dieu inconnu. Les tourments de son cœur lui furent un bien si souverain qu'il n'a pas voulu de la Joie.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Loti,” Mauriac en ligne, consulté le 21 octobre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/721.