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La Foire de Moscou, à la Comédie des Champs-Élysées - Blanchefleur, Ne m'épousez pas, L'amour veut rire, au théâtre de la Potinière - Les Fruits défendus, pièce en trois actes de M. Gustave Téry, au théâtre de l'Odéon

Référence : MEL_0706
Date : 11/11/1922

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 31e année, n°45, p.234-236
Relation : Notice bibliographique BnF

Type : Chronique dramatique
Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Foire de Moscou, à la Comédie des Champs-Élysées - Blanchefleur, Ne m'épousez pas, L'amour veut rire, au théâtre de la Potinière - Les Fruits défendus, pièce en trois actes de M. Gustave Téry, au théâtre de l'Odéon

A la Comédie des Champs-Élysées, le théâtre Balagantchik nous offre, sous le titre de la Foire de Moscou, un agréable “succédané” de la fameuse Chauve-Souris. C'est évidemment très inférieur à ce que nous avait apporté l'autre année Baléieff. Mais ne suffit-il pour y courir de savoir qu'on y entend les chants des pêcheurs sur le Volga et ces musiques tziganes dont s'enchantait Dmitri Karamazoff? Mlle Maria Efremova et Mlle Garchina nous ont charmés. Qu'il est mystérieux que ces musiques et ces danses russes nous rappellent à ce point l'Espagne! Et quel ethnologue nous expliquera ce mystère?

Très agréable spectacle “coupé” à la Potinière, un acte réussi de M. Jacques Téry, Blanchefleur, où un “client” qui a payé fort cher la “maîtresse de céans” pour avoir une entrevue avec une actrice célèbre ne s'est tant mis en frais que pour lui lire une pièce: car c'est un auteur. Mais la célèbre actrice se trouve être une humble comparse que la “maîtresse de céans” avait chargée de l'emploi. Suit une opérette: Ne m'épousez pas. Tout l'esprit que les auteurs n'ont peut-être pas mis dans la musique et dans le texte s'est réfugié sur le visage et dans les jambes de Mlle Cocéa, qui est ce qu'on peut voir de plus gracieux, de plus agile et de plus fin au théâtre, cette saison.
Des trois actes de M. Gleize, l'Amour veut rire, le premier est à lui seul une adroite comédie, à laquelle les deux autres n'ajoutent rien. Un jeune homme devient amoureux de la fiancée de son grand frère; type très réussi du raseur généreux qui aime se sacrifier, à condition que la galerie applaudisse. Il se laisse persuader, cède sa fiancée au petit frère; mais revenant après trois ans d'absence, il voit que tout va à l'envers dans le jeune ménage, les deux époux s'amusant chacun de son côté. Le fâcheux s'installe céans et assomme tout le monde au nom de la moralité. Il sera évidemment le dindon de la farce et le jeune couple, à la fin, se débarrassera de lui pour recommencer à vivre heureux dans une mutuelle infidélité. M. Baumer, qu'a rendu fameux sa création de M. Beudet, s'affirme une fois de plus comme un artiste de tout premier plan.

M. Gustave Téry dut subir la suggestion d'un de ses adversaires politiques lorsqu'il écrivit cette méchante comédie qui va les combler de joie. Du point de vue littéraire, c'est une pièce à thèse ni meilleure ni pire que beaucoup d'autres de même farine. Les personnages y représentent des opinions, et de même que l'Aiglon dit qu'il est “Wagram vivant” qui se promène, les héros de M. Gustave Téry, vivants articles de journaux, se promènent aussi, pour la plus grande édification des imbéciles qui ne lisent pas l'Œuvre. Le sujet est d'actualité: il s'agit de la dépopulation, dont le bon apôtre va nous dénoncer les ravages. L'excellente intention! Mais dès les premières scènes, nous voilà choqués. L'action se passe en 1935, c'est encore la guerre et la France est surtout peuplée de nègres, de Malgaches et d'Annamites. Certes il ne faut pas craindre d'aborder ce sujet terrible et où tient tout le destin du pays. Mais il est superflu de démontrer qu'il n'y a pas là matière à comédie. On pense à ce cri de Pascal: “Est-ce donc une chose à dire gaiement, et n'est-ce pas une chose à dire tristement au contraire, comme la chose du monde la plus triste?” De même il n'est pas douteux que la collaboration des noirs et des jaunes pour la défense de la métropole préoccupe tout homme né chrétien et Français, disons tout honnête homme. Mais, au moment de la campagne allemande contre l'armée noire, comment juger un Français qui sur la scène, —et, notons-le en passant, sur une scène subventionnée,— prête à des Malgaches et à des Sénégalais les réflexions affligeantes que l'on devine? Pour le fond du débat, l'ancien normalien qu'est M. Téry témoigne d'une simplicité excessive. Jugez-en: la Fiance se dépeuple parce que les filles-mères ne sont pas assez respectées et que le procréation en dehors du mariage est considérée comme honteuse! Et nous assistons au baptême solennel de l'enfant nègre d'une bonne blanche; pour cette cérémonie, l'évêque lui-même s'est dérangé. La jeune fille de la maison, d'ailleurs agrégée de philosophie, se glorifie d'un accident du même ordre. Ce n'est pas à M. Gustave Téry qu'il faut rappeler que c'est dans la famille et par la famille que se perpétue la race et que la France dépeuplée souffre aujourd'hui des coups portés à la famille. Il sait que l'union libre est l'ennemie de la procréation; qu'il existe un rapport constant entre la religion et la fécondité d'une race et que même ses chers enfants naturels sont plus nombreux dans les départements chrétiens que dans les autres. Il est probable que M. Téry n'a voulu que se divertir; il n'a pas réussi à nous dérider; c'est vrai qu'après une basse plaisanterie sur la Vierge, nous n'éprouvâmes plus d'autre désir que de siffler et de prendre le large.

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Citation

François MAURIAC, “La Foire de Moscou, à la Comédie des Champs-Élysées - Blanchefleur, Ne m'épousez pas, L'amour veut rire, au théâtre de la Potinière - Les Fruits défendus, pièce en trois actes de M. Gustave Téry, au théâtre de l'Odéon,” Mauriac en ligne, accessed April 11, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/706.