Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

Le Chevalier de Colomb, pièce en trois actes, en vers, de M. François Porché, à la Comédie-Française - Les Ratés, pièce en quatorze tableaux de M. H.-R. Lenormand (reprise), au théâtre des Champs-Élysées

Référence : MEL_0705
Date : 04/11/1922

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 31e année, n°44, p.118-120
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.140-144, in Dramaturges, Paris : Librairie de France, 1928.
Type : Chronique dramatique
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Le Chevalier de Colomb, pièce en trois actes, en vers, de M. François Porché, à la Comédie-Française - Les Ratés, pièce en quatorze tableaux de M. H.-R. Lenormand (reprise), au théâtre des Champs-Élysées

Le drame romantique en vers est le genre des résurrections sans fin. Bornier, Coppée, Richepin, Mendès lui avaient assuré des funérailles honorables. Rostand le ressuscita, —mais avec une telle réussite qu'il semblait bien qu'après ce beau feu de paille il ne restait plus qu'à revenir au vrai et à ne plus quitter la nature d'un pas. Or voici un poète excellent, M. François Porché, qui s'inscrit en faux contre la séparation officielle de la poésie et du théâtre. En vers sagement libres, il renoue la tradition et, dans la poussière du répertoire, la Fille de Roland tend à son fils le Chevalier de Colomb des mains fraternelles. Ce n'est pas que la poésie de Porché ne soit d'un ordre beaucoup plus élevé que celle de Bornier; et le poète de l' Arrêt sur la Marne se retrouve en maint endroit du Chevalier de Colomb. Mais c'est par la technique théâtrale un peu grosse, par la recherche des contrastes, par cette psychologie rudimentaire et toute en surface des vieux drames que Porché rejoint Bornier sans passer par Rostand dont il ne possède à aucun degré la prodigieuse dextérité. Pour dire toute notre pensée, Porché est un poète né (et quel plus haut éloge lui décerner?), mais en dirons-nous autant du dramaturge? Voici la pièce: Don Vincent de Garrovillas rentre chez lui pour se reposer d'avoir avec Colomb découvert l'Amérique. Son retour dérange fort sa sœur et son beau-frère qui géraient ses biens, —d'autant qu'il veut leur jouer le tour de vendre le domaine pour équiper une flotte. Afin de le retenir, le beau-frère qui a une jeune sœur, Béatrix, la jette dans les bras du chevalier. L'opposition entre le terrien et le marin prête à un développement prévu, mais où le poète a trouvé quelques vers très beaux sur les trois premières caravelles de Colomb. Au deuxième acte, la lutte entre le terrien et le marin tourne court: Don Vincent, barbon, découvre que sa sainte jeune femme Béatrix aime un officier ami d'enfance, Gonzalo de Porras, que justement ses fonctions de racoleur ramènent dans le pays. Il doit sa découverte à l'indiscrétion d'un petit garçon habilement interrogé par le jaloux; il nous semble avoir vu cela quelque part: le moyen servit à Molière, à Maeterlinck, à d'autres; il a trop servi, et de même la jalousie de Vincent, l'annonce fallacieuse de la mort du jeune Gonzalo par quoi il oblige sa femme à se trahir, puis ses bravades pour amener une altercation (et qui suscitent une nouvelle passe éloquente entre le marin et le terrien fantassin); enfin le sacrifice de Vincent qui s'échappera la nuit de chez lui, reprendra la mer, se fera passer pour mort, —tout cela serait tout de même un peu trop continuellement découvrir l'Amérique; mais les beaux vers du poète nous consolent en cours de route.
Le Chevalier de Colomb n'aurait pu être joué ailleurs qu'au Théâtre-Français —le seul où survivent encore et soient nourris les derniers “lions superbes et généreux” de la grande époque. Ce ne fut pourtant pas M. Albert Lambert qui vint devant nous rugir, mais M. Le Bargy, que nous avions cru voué aux rôles d'amants-gentilshommes (modèle Lavedan-Hervieu). Au reste, il sait fort bien, comme les camarades et selon la meilleure tradition, rouler les yeux et les r, et nous pensions tous en l'écoutant à l'ami que chacun de nous a, et qui imite à la perfection les artistes de la Comédie-Française. Mais cessons de rire et rappelons-nous qu'à cette tradition nous avons dû des acteurs comme l'admirable Mounet-Sully. Il est remarquable aussi que M. Le Bargy, d'un bout à l'autre d'un rôle écrasant, agisse sur le public. Le comparant à d'autres artistes dont le jeu est plus subtil, plus chargé d'intentions, et d'un mot plus intelligent, mais dont les paroles retombent et ne passent pas la rampe, nous nous demandions si ce n'est pas Le Bargy qui a raison. Il y a une indéniable grandeur dans cette antique institution qui ne sait rien, ne veut rien savoir de tout ce qu'on a cherché, tenté au théâtre depuis cinquante ans. Et ce parti pris de rester dans la convention n'est peut-être pas si absurde. Ce souci d'atteindre le réel, de créer par tous les moyens l'atmosphère, qui est l'idée fixe des novateurs, ne serait-il pas au fond la négation même du théâtre? Mais ceci nous entraînerait trop loin. Aux côtés de M. Le Bargy, Mlle Ventura, est admirablement “conservatoire”, mais la plus délicieuse convention, nous l'admirons en Mlle Bovy travestie en adolescent: que nous voilà loin du Vieux-Colombier!

Pour nous consoler du dernier drame de Lenormand, la Dent rouge, Pitoeff, au théâtre des Champs-Élysées, a repris les Ratés. Ce drame n'a rien perdu de sa terrible puissance. Nous assistons à la dégradation lente de deux êtres, une actrice et son mari, prisonniers d'une “tournée” en province; la femme se prostitue et l'homme y consent, puis il boit pour oublier; mais il assassine sa femme et enfin se tue... L'un et l'autre d'ailleurs cherchent dans l'avilissement une délivrance, une espèce de grandeur; ils sont de ceux qui ne peuvent se dépasser eux-mêmes que dans la chute. M. Pitoeff, dont on peut discuter certaines créations, trouve ici un rôle à sa mesure. Ce n'est pas un “caractère” qu'il nous peint: son art relève moins de la psychologie que de la physiologie. Tel que le voilà, il nous comble de désolation, nous communique une angoisse enivrante: si l'admirable artiste qu'est sa femme avait tenu un rôle à ses côtés, aurions-nous pu y résister? Et quel metteur en scène! ce que seul jusqu'ici le roman avait pu suggérer, Pitoeff nous le montre: chambres d'hôtels misérables, salle d'attente la nuit dont il semble que nous respirions le relent (j'étais obsédé par ce vers de Laforgue: “Je n'ai que l'hospitalité des chambres d'hôtel”). En superposant deux scènes fermées par un simple rideau, Pitoeff réduit à presque rien les entr'actes. Ajoutons qu'au théâtre des Champs-Élysées, il est expressément interdit au personnel d'accepter des pourboires. Enfin toutes les brimades qui nous guettent ailleurs, ici sont supprimées. Mais le public aime à être battu.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “Le Chevalier de Colomb, pièce en trois actes, en vers, de M. François Porché, à la Comédie-Française - Les Ratés, pièce en quatorze tableaux de M. H.-R. Lenormand (reprise), au théâtre des Champs-Élysées,” Mauriac en ligne, consulté le 21 mai 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/705.