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Saison de la Chimère : Césaire, deux actes de Jean Schlumberger - Martine, cinq tableaux de Jean-Jacques Bernard - Intimité, un acte de Jean-Victor Peillerin, mise en scène de M. Gaston Baty, au théâtre des Mathurins — Mesure pour mesure de Shakespeare, traduction de Guy de Pourtalés, à la Comédie des Champs-Élysées

Référence : MEL_0701
Date : 20/05/1922

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 31e année, n°20, p.368-372
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.96-99 et 118, in Dramaturges, Paris : Librairie de France, 1928.
Type : Chronique dramatique
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Saison de la Chimère : Césaire, deux actes de Jean Schlumberger - Martine, cinq tableaux de Jean-Jacques Bernard - Intimité, un acte de Jean-Victor Peillerin, mise en scène de M. Gaston Baty, au théâtre des Mathurins — Mesure pour mesure de Shakespeare, traduction de Guy de Pourtalés, à la Comédie des Champs-Élysées

Jamais le théâtre ne fut si décrié qu'aujourd'hui, ni plus aimé. Chaque saison voit naître une confrérie nouvelle de metteurs en scène, d'acteurs, d'auteurs en proie à cette passion étrange et coûteuse du tréteau, de la toile peinte, de l'accessoire en carton. La Chimère, dernière née de ces compagnies, nous paraît aussi la plus digne de retenir notre attention. Comme autrefois le Théâtre-Libre avait Antoine, comme aujourd'hui le Vieux-Colombier a Copeau, la Chimère possède en M. Gaston Baty son animateur et son apôtre. Cet apôtre n'aspire pas à être abaissé: metteur en scène, il aurait, dit-on, quelque tendance à mettre les auteurs à leur place, —la dernière. Gardons-nous pourtant de juger Baty sur les idées qu'on lui prête et voyons les spectacles qu'il nous donne. Cette année, ses progrès furent constants. S'il débuta mal avec Haya, il se releva avec Césaire et triomphe aujourd'hui dans Martine.
Haya était une erreur flagrante de Baty: pièce coloniale, succédanée du Simoun, c'était l'histoire d'un groupe de colons affolés par la présence d'une seule femme. Aidé de l'électricien, d'une négresse nue, du Cygne de Saint-Saëns, Baty avait recréé l'atmosphère africaine, —inutile miracle et qui ne nous consolait pas d'entendre une œuvre aussi médiocre. Baty ne pouvait mieux nous démontrer la vanité de son art quand il n'est pas au service d'un écrivain dramatique digne de ce nom.
Avec Césaire, le progrès est grand. Ces deux actes de M. Jean Schlumberger sont émouvants, inquiétants comme tout ce que nous donne ce rare écrivain dont le dernier roman, Un homme heureux, est une œuvre marquante, qu'on n'a pas assez remarquée, et qui sûrement s'imposera. Voici le sujet de Césaire: Deux pêcheurs vivent avec un mousse dans une cabane perdue. Ils ont aimé la même femme; l'un l'a vraiment possédée, tandis que l'autre, Césaire, est un chétif, un impuissant, —mais un impuissant qui détient toute la puissance de l'esprit. Soumis par Césaire à un travail implacable d'insinuations, de suggestions, le pêcheur en arrive à ne plus savoir s'il fut vraiment l'amant de cette femme, ou si ce fut Césaire. A la fin, il assassinera son bourreau, mais Césaire mourant imposera encore à l'assassin sa mortelle fascination. Ici, Baty a rencontré une œuvre, une pièce littéraire, trop littéraire peut-être, pour qu'on fît à propos d'elle un tel “effort d'atmosphère”. Plusieurs critiques ont reproché à Schlumberger le langage noble, châtié, enfin le langage trop “n.r.f.” de ses pêcheurs. Sans doute les critiques n'y eussent-ils point songé sans cette mise en scène minutieuse qui matérialise excessivement une idéologie. Peut-être me trompé-je, mais je ne verrais pas, sans frémir, Baty s'attaquer à une tragédie de Racine. Toutes les pièces ne sont pas en effet des “pièces à atmosphère”. Il faut à Baty de bons auteurs, mais tout bon auteur ne lui convient pas et sa collaboration avec Schlumberger n'a été qu'à demi heureuse. Par contre, la Martine de M. Jean-Jacques Bernard, qui triomphe, ces soirs-ci, aux Mathurins, me paraît la pièce type, faite à souhait pour le directeur de la Chimère.
M. J.-J. Bernard s'est avisé du parti qu'à la scène on peut tirer du silence. Il existe déjà au théâtre d'admirables scènes muettes. Il est même tel drame de Claudel où l'on est arrêté par cet ordre de l'auteur: “Ici, pose d'environ une heure”, ce qui vous donne le temps d'aller faire un tour. Dans Martine, le silence devient un système et l'héroïne n'y ouvre la bouche que pour les plus ordinaires paroles. Que serait-il advenu de cette pièce, si l'auteur n'avait rencontré un metteur en scène comme Baty, et une artiste comme cette Marguerite Jamois qui sera, sans aucun doute, l'interprète admirable de la nouvelle génération dramatique?
Sur une route de Seine-et-Oise, par une après-midi torride, un jeune bourgeois démobilisé, Julien, revient chez sa grand'mère et rencontre, sous le pommier de la science du Bien et du Mal, une petite paysanne dont il est tout de suite adoré. Après une brève idylle, le garçon, qui est fiancé, oublie bientôt la petite Martine... Quelle banale histoire! Mais Baty a su rendre la couleur, presque l'odeur de cretonne d'un vieux salon de campagne avec son pouf, ses étoffes à fleurs. La grand'mère de Julien, assise près de la boîte à ouvrage, a le visage même, de notre grand'mère. L'éclairage vient de la fenêtre, et c'est, selon la saison, un embrasement sur les moissons, ou le jour blême de novembre.
Quand son mari est retenu à Paris, la jeune femme de Julien, pour tromper son attente et son inquiétude, fait venir Martine, la torture en parlant de lui; mais cette torture, la petite paysanne la recherche comme le seul bonheur qui lui reste. Julien arrive au moment où on ne l'attendait plus, les deux époux ne désirent qu'être seuls; Martine, lente à comprendre qu'elle les exaspère, demeure dans l'ombre, les couve du regard, —scène atroce et très belle où Mlle Jamois, sans un mot ni même un geste, par la seule expression de sa douce figure d'enfant, trahit un désespoir infini. Lorsque les époux décident d'habiter Paris, la grand'mère se console elle aussi près de Martine; ainsi chacun s'appuie sur cette petite silencieuse, se réconforte avec sa douleur. La grand'mère meurt, Martine épouse un paysan dont elle a horreur. Elle est enceinte; Julien revient une dernière fois pour vendre la maison; le désir de s'émouvoir l'incite à évoquer devant Martine leurs heures de tendresse chaste. Puis il s'en va à jamais. C'est la nuit, la lampe à pétrole fume, une horloge bat dans le silence. Martine demeure sur une chaise, immobile, le rideau baisse lentement.
Après une telle réussite, ne querellons pas Baty à propos d'une stupide farce roumaine où l'on voit la femme d'un pope ridiculiser son mari; farce qui serait fort indécente si son insignifiance même ne lui enlevait toute portée.

Intimité, de M. Jean-Victor Pellerin, est un amer divertissement. Monsieur et Madame passent la soirée ensemble, dans l'intimité. Ils échangent de vagues propos; mais, à l'arrière-plan, s'incarnent leurs préoccupations secrètes: c'est, par exemple, du côté de Monsieur, la petite bonne en chemise, du côté de Madame, un boxeur... N'insistons pas: c'est ici encore une pièce pour le metteur en scène et le plaisir que nous y prenons ne laisse pas de nous inspirer des doutes touchant l'heureuse influence d'un Baty. Car la production théâtrale d'une époque porte nécessairement la marque des théoriciens de cette espèce. Nous savons tout ce qui a été fabriqué, pendant un quart de siècle, selon les formules d'Antoine. L'ambition avouée de Copeau est de susciter des œuvres, de montrer aux auteurs des directions. S'il attend encore les résultats, il mérite certes de n'être pas déçu, et rien ne nous étonnerait moins que d'acclamer un jour, au Vieux-Colombier, le chef-d'œuvre inconnu. Devons-nous en espérer autant de la Chimère? Comme les scolastiques voulaient que la philosophie fût la servante de la théologie, le metteur en scène doit être l'humble servant du poète, et sur ce point nous donnerons toujours raison à Copeau contre Baty; mais, au vrai, quelle est l'exacte opinion du fondateur de la Chimère? Ses derniers spectacles marquent un effort, certain pour que chacun des collaborateurs à l'œuvre théâtrale se tienne à son vrai rang.

M. de la Fourchardière, qui, à l'Odéon, collabore sans vergogne avec Shakespeare, n'aurait pas tort d'assister, chez Pitoeff, à la représentation de Mesure pour mesure. Le traducteur, Guy de Pourtalès, traite chaque mot du grand Anglais avec un constant respect. Sa version est si scrupuleuse que, soudain, se rétrécit cette zone d'ombre qu'un esprit français trouve presque toujours entre, lui et un drame de Shakespeare. Mesure pour mesure renferme l'une des scènes les plus étonnantes de ce théâtre. Un juge inique exige que la sœur d'un condamné à mort se donne à lui pour obtenir la grâce de son frère; cette jeune fille veut que le condamné décide lui-même de son sort. Il faiblit d'abord: comment consentirait-il à mourir à vingt ans, lui qui n'est coupable que du crime de volupté? En vain sa sœur lui fait-elle honte avec des mots de grandeur comme il en est dans les lettres de notre Jacqueline Pascal. Le garçon frémit devant la mort: que de fois, pendant la guerre, avons-nous entendu ce même cri d'horreur! Lorsque le duc, déguisé en religieux, vint relever le courage du condamné et lui décrivit le néant de la vie: “Mais c'est du Pascal” me souffla Jaloux. Admirable rapprochement! L'accent est en effet le même. Deux génies si différents se rejoignent au bord du même abîme. Et il n'est rien qui soit plus conforme à tout ce que nous avons vu pendant la guerre que ce soudain redressement du jeune homme, son consentement à mourir.
Les Pitoeff ont été, comme toujours, les plus intelligents et les plus sensibles artistes. Passer de Shakespeare à Sacha Guitry serait un exercice agréable. Hélas ! à la répétition de Une petite main qui se place, un de nos confrères, qui est sans doute le meilleur chroniqueur dramatique de Paris, était si mal placé qu'il n'a pu rendre compte de la pièce. J'aurais donc mauvaise grâce à me plaindre de n'avoir pas été placé du tout.

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François MAURIAC, “Saison de la Chimère : Césaire, deux actes de Jean Schlumberger - Martine, cinq tableaux de Jean-Jacques Bernard - Intimité, un acte de Jean-Victor Peillerin, mise en scène de M. Gaston Baty, au théâtre des Mathurins — Mesure pour mesure de Shakespeare, traduction de Guy de Pourtalés, à la Comédie des Champs-Élysées,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/701.