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La Grâce, pièce en cinq actes de M. Gabriel Marcel, au théâtre de la Grimace - La Maison de l'homme, pièce en quatre actes de M. Victor Margueritte, au théâtre Antoine - Louis XI, curieux homme, chronique en six images de M. Paul Fort, au théâtre de l'Odéon

Référence : MEL_0691
Date : 03/12/1921

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 30e année, n°49, p.111-115
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.87-91, in Dramaturges, Paris : Librairie de France, 1928.
Type : Chronique dramatique
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La Grâce, pièce en cinq actes de M. Gabriel Marcel, au théâtre de la Grimace - La Maison de l'homme, pièce en quatre actes de M. Victor Margueritte, au théâtre Antoine - Louis XI, curieux homme, chronique en six images de M. Paul Fort, au théâtre de l'Odéon

C'est une audacieuse entreprise que de vouloir mettre en scène l'action de la grâce; et l'étonnant n'est pas que M. Gabriel-Marcel y ait en partie échoué, mais qu'il y ait presque réussi au troisième acte de son drame et au dénouement. Les volontés particulières de Dieu dans chaque âme offrent-elles matière à l'observation? Oui, sans doute, comme il y paraît dans les vies des saints, les Confessions et les récits de conversions. Mais que, dépassant son expérience personnelle, l'artiste essaye d'imaginer, d'inventer un drame de la grâce, il risque de n'éviter ni la pire convention, ni le plus flagrant artifice: ce serait intéressant de chercher pourquoi le roman catholique n'existe pas dans un temps où d'excellents écrivains catholiques s'y sont appliqués.
Au théâtre, on peut donner l'exemple de Polyeucte; mais Corneille n'a pas décrit dans cet ouvrage l'action de la grâce, l'action lente et continue de Dieu sur un cœur; Polyeucte nous montre un miracle, un coup éclatant et simple comme il s'en produisait souvent à l'aube du christianisme et qui ne sont pas rares non plus aujourd'hui. Le dessein de M. Gabriel-Marcel est plus ambitieux: son héros, Gérard Launoy, converti après un passé trouble, est si obsédé de pureté que sa fiancée Françoise doit feindre pour ne pas le froisser et déguise son ardeur. Cette Françoise, étudiante en médecine, jeune fille de laboratoire et dénuée de toute foi religieuse, consent à épouser Gérard, même lorsqu'elle apprend de lui qu'il est phtisique et sans doute condamné. Alors, dans l'affreuse atmosphère d'un sanatorium suisse le drame se noue: Gérard s'éloigne d'autant plus de sa femme qu'il se rapproche de Dieu. La jeune étudiante ne comprend rien à cette joie de son époux dans une telle épreuve; elle s'indigne de le voir aimer sa maladie comme Pascal aimait la sienne. Elle a horreur de cette joie du malade catholique capable de répéter l'invocation de Pascal: “O Dieu qui avez tant aimé les corps qui souffrent que vous avez choisi pour vous le corps le plus accablé de souffrances qui ait jamais été au monde...” Elle s'efforce de le reconquérir, de le troubler; et lui s'appuie sur Dieu... mais sans doute ignore-t-il les affres de ce que les auteurs mystiques appellent la vie purgative; après les premières joies de l'âme qui a trouvé Dieu, elle subit l'épreuve d'un apparent abandon, de la sécheresse, du dégoût des choses divines. Pour Gérard, cette initiation commence un soir où Françoise lui rappelle un jour de leurs fiançailles, une heure de tendresse si douce à Sèvres. Demeuré seul, il se regarde dans la glace, voit sa face ravagée, ses mains amaigries et soudain pleure... Ici s'est révélé un acteur extraordinaire, M. Charles Boyer. Car feindre les passions de l'amour ou toute autre passion humaine, cela est aisé; mais exprimer sans éclat, sans élever la voix, grâce au jeu le plus sobre et le plus contenu, les débats d'une âme possédée de Dieu et sollicitée par la chair, cela est proprement invraisemblable quoique nous l'ayons vu. Aucun critique ne s'en est-il avisé? Dans le même temps où Gérard est de nouveau pris par la chair, sa femme inconsciente de sa victoire, et désespérée, se donne à un savant ridicule qu'elle aima autrefois. Lorsque le jeune homme, revenu à Paris, avoue sa défaite à Françoise et lui révèle le désir qu'il a d'elle, la malheureuse ne lui peut celer qu'elle l'a trahi. Alors les yeux du malade s'ouvrent; il ne voit même plus cette femme à ses pieds, il voit Dieu, il comprend qu'il devait suivre cette extraordinaire route pour atteindre le royaume, et il meurt sans une parole pour Françoise, parce que, sans doute, il la sait rachetée et sauvée. Un adolescent, le frère de Françoise, qui cherchait la vérité mais doutait encore, se convertit devant cette mort et le rideau tombe au moment où il murmure: “...Sur la foi de ce regard…”
A ce moment-là seulement et au troisième acte dans le sanatorium, M. Gabriel-Marcel a trouvé l'atmosphère convenable à cet étonnant drame. Il a eu le tort d'incarner la science en un savant grotesque. Il fallait faire la part plus belle à l'adversaire. Enfin, si l'auteur est un croyant, —ce que nous ignorons,— il aurait mieux servi sa cause en nous montrant au moins un chrétien dans l'état d'équilibre; car tous ne sont pas appelés à la “voie illuminative”; ce paroxysme où nous voyons tous les chrétiens de la Grâce a fait sourire même les critiques “bien pensants”, qui semblent toujours cligner de l'œil du côté de leurs confrères “avancés” afin de ne pas avoir l'air de prendre, au sérieux un cas d'hystérie religieuse. Pour nous, avouons que cet auteur et ses interprètes de la Grimace, surtout M. Charles Boyer, Mlle Damiroff et M. Pierre Liausu, nous paraissent mériter une grande louange; ils se disent qu'il n'est peut-être pas au monde que l'adultère pour nous intéresser; ils cherchent, ils touchent aux sujets dangereux; ils s'engagent résolument sur une route et la suivent sans prudence; et c'est pourquoi ils se heurtent à quelqu'un de qui aucun homme de bonne foi ne peut éviter la rencontre, car “il n'est pas une avenue des sens ou de la pensée où ne se tienne la figure du Christ”.
M. Victor Margueritte, lui, nous conduit sur des chemins qui étaient déjà battus au temps où Alexandre Dumas le fils se passionnait pour les enfants naturels. La Maison de l'homme est celle où l'homme a un enfant. Pendant que sa femme se soigne dans un sanatorium suisse (encore !), le héros de M. Margueritte se met en ménage avec la meilleure amie de la malade, —naturellement!— devient père et, lorsque reparaît la femme légitime, il ne reste plus à la malheureuse que de crier, de pleurer et de revenir à sa chaise longue. Ces quatre grands actes poussiéreux n'incitent guère à la discussion. Si ces fantoches avaient le courage de leur férocité et professaient résolument la suppression des femmes stériles et phtisiques, on pourrait causer. Mais, en style de journal, ils échangent de sublimes propos, dénoncent la société et la religion qui cependant ne les gênent guère pour “s'ébattre hors la loi”. M. Harry Baur et Mme Mégard ont été excellents dans de si pauvres rôles.
M. Paul Fort n'est pas que prince des poètes, il est poète aussi, ne l'oublions pas. Sa pièce a sans doute le défaut de n'être pas une pièce, et sa muse chante d'une voix si menue qu'elle ne passe guère la rampe de l'Odéon (M. Paul Fort fut pourtant à ses débuts fort occupé de théâtre et fonda même, vers l'an 90, le théâtre d'Art). Mais les six images qu'il nous montre aujourd'hui sont fort plaisantes parce qu'on ne résiste pas au plaisir de voir un roi de France en chair et en os, et quel roi! ce roi des petites gens dont toutes les finasseries et tromperies ne tendaient qu'à composer un bouquet solidement attaché de nos plus belles provinces. Le poète des Ballades françaises a su fixer les traits essentiels du curieux homme, tel que nous avait appris à l'aimer (en dépit des cages de fer et des “fillettes du roi”) messire Philippe de Commines, sieur d'Argenton. Quel malheur que M. Paul Fort ne fréquente pas seulement les auberges de l'Ile-de-France! C'est sans doute à “la Closerie des Lilas” ou à “la Rotonde”, sur un marbre poisseux d'apéritifs, qu'il eut l'idée saugrenue de transmuer ce matois de Louis XI en prophète de la Révolution. A ce seul endroit, la critique s'est réveillée et a applaudi. C'est vrai que le fin seigneur aimait assez la révolution, mais dans des bonnes villes de son cousin Charles de Bourgogne; il la fomentait même de ses écus; chez lui, on sait comme il traitait les traîtres: “Il avait fait de rigoureuses prisons, comme cages de fer et autres de bois couvertes de pattes de fer par le dehors et par le dedans avec terribles fermures de huit pieds de large, de la hauteur d'un homme et un pied de plus...” Sans doute il aima le peuple: “Il était naturellement amy des gens de moyen état et ennemi de tous grands qui se pouvaient passer de lui...” Mais quel roi de France ne fut ainsi? Le plus glorieux n'eut que des ministres de mince origine.
Avant d'aller à ce plaisant spectacle, il importe de rafraîchir sa mémoire en relisant Commines; car se pressent sur la scène de l'Odéon une trentaine de personnages fameux tels que Louis XI (Chaumont), le duc de Bourgogne Philippe le Bon (Chambreuil), La Balue, Commines lui-même, Édouard IV d'Angleterre, Olivier le Daim, Charles le Téméraire de qui M. de Rigoult a bien exprimé la fougue malhabile. “...Sa colère et chaleur naturelle était si grande, écrit Commines, qu'il ne beuvait point de vin mais le matin beuvait ordinairement de la tisane et mangeait de la conserve de roses pour le rafraîchir...”, mais, après Granson, sa tristesse devint telle qu'on le mit au vin pur. C'est un bon spectacle que celui qui nous incite à relire les vieilles chroniques, et qui les illustre.

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François MAURIAC, “La Grâce, pièce en cinq actes de M. Gabriel Marcel, au théâtre de la Grimace - La Maison de l'homme, pièce en quatre actes de M. Victor Margueritte, au théâtre Antoine - Louis XI, curieux homme, chronique en six images de M. Paul Fort, au théâtre de l'Odéon,” Mauriac en ligne, consulté le 25 mai 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/691.