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Deux reprises : Amants, de M. Maurice Donnay, au théâtre du Gymnase - l'Envers d'une sainte, de M. François de Curer à l'Odéon - La Danse de la mort, par Strindberg, au théâtre de l'Œuvre

Référence : MEL_0690
Date : 12/11/1921

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 30e année, n°46, p.234-236
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique dramatique
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Deux reprises : Amants, de M. Maurice Donnay, au théâtre du Gymnase - l'Envers d'une sainte, de M. François de Curer à l'Odéon - La Danse de la mort, par Strindberg, au théâtre de l'Œuvre

Il est vain de protester contre les reprises: toutes les nouvelles comédies sont des reprises mal déguisées. Combien de fois nous fut redonné Amants sous des noms moins français que celui de M. Maurice Donnay? Le même sujet de la dame et du monsieur, le public ne souhaite pas qu'il soit traité avec autant de finesse qu'en dépense cet académicien. Pour cette causerie à mi-voix, son oreille est un peu dure. Vétheuil et Claudine se désirent, s'aiment, se font souffrir, se séparent et se retrouvent guéris de leur tendresse. C'est toute la pièce. Il faut admirer ces amants assez lucides pour se dire adieu en pleine passion. Malgré leurs larmes, sur la terrasse de Pallanza, ils se trouvent eux-mêmes bien remarquables. “Nous sommes des êtres compliqués”, déclare Vétheuil. Non, pas si compliqués qu'il imagine... Des critiques se sont souvenus que Jules Lemaitre définissait Amants une Bérénicette. Rien ne nous semble si faux que ce rapprochement. Ce n'est point la peur de souffrir qui sépare Titus de Bérénice, mais la raison d'État, une cause supérieure à leur passion. Rien, selon Vétheuil, n'est supérieur à sa passion, sauf la bonne organisation de sa vie. Avec tout leur gentil esprit, ces amants ne sont pas raciniens, si peu que ce soit. Si, comme la fille de Minos et de Pasiphaé, Claudine aimait son beau-fils, elle ne ferait point de si grands éclats que Phèdre, et séduirait Hippolyte avec sérénité. Le fameux critique est mieux inspiré lorsqu'il reproche à M. Donnay de choisir ses héros dans un monde mal défini. Où trouve-t-on ces femmes entretenues et cult vées, de qui les filles sont confiées à d'austères institutrices? Claudine donne des fêtes du meilleur ton; ses propos sont exquis, mais coupés de réflexions de cette qualité: “Tu sais bien que dans ce monde-là (le grand monde), quand une femme n'est pas heureuse, son confesseur lui conseille d'avoir une liaison plutôt que de divorcer...” C'est bien là un mot de cocotte. Avec le Torrent, l'Autre Danger, le Retour de Jérusalem, M. Maurice Donnay sut d'ailleurs être un peintre sagace des familles bourgeoises.
Mais ce qui fait le prix d'Amants et son charme durable, c'est ce dialogue si libre, si vivant, cette conversation où aucun mot n'est “amené”, où nul effet ne semble voulu, avec juste ce qu'il faut d'esprit; et parfois une poésie un peu facile, une poésie de divan, à l'heure du chien et loup. Vétheuil, qui est né “amant” comme on naît “musicien”, joue de son violon en tzigane irrésistible. Écoutez-le: “...Il y a des souvenirs qu'on n'évoque pas avec des mots: c'est comme des paysages de bonheur que l'on revoit dans le silence de soi-même, des paysages attendrissants avec de grandes lignes calmes...” Et Claudine: «Viens là, mon amour, tout près de moi, comme dans les premiers temps que nous nous aimions. Tu te rappelles, tu te mettais à mes pieds, ta grosse tête sur mes genoux, on regardait tomber la nuit et on avait des âmes de crépuscule et de silence...” Combien de fournisseurs habituels du boulevard ont essayé en vain de retrouver ce trémolo! Combien ont singé cette grâce! Plagiaires impuissants, ne durent-ils souvent être tentés de se jeter dans le lac Majeur du haut de la terrasse de Pallanza?
Du beau drame de M. de Curel: l'Envers d'une sainte, qui fit les délices d'Antoine et où Sarcey bâilla, ce qu'il faut aimer le moins, c'est le titre. L'Envers d'une chrétienne conviendrait mieux. Car la sainteté n'est pas d'entrer au couvent pour se consoler d'avoir été trahie et pour expier le crime d'avoir voulu assassiner sa rivale. Lorsque le bien-aimé est mort, laissant une veuve et une orpheline, l'héroïne de M. de Curel rentre dans le monde et se débat contre son instinct de vengeance déchaîné. Elle veut que les innocentes expient et elle se trompe elle-même, se paye de prétextes sublimes pour accomplir son dessein. Cependant, nous ne la haïssons pas, cette âme excessive. Le péril pour l'interprète d'un tel rôle eût été de paraître odieuse. Mme Jeanne Rolly n'excite pas l'horreur, mais la pitié. Tant de grandeur et tant de misère dans un seul être ne sauraient surprendre le spectateur né chrétien et français et qui a lu Pascal. La foi la plus ardente persiste souvent dans un cœur dévoré de passion. Mme Jeanne Rolly a su exprimer l'état d'une croyante en proie à la jalousie, à la haine la plus basse, mais en qui demeure aussi le maître des vents et de la mer. “Et le vent s'apaisa, et il se fit un grand calme.”
Nous ne vîmes jamais, au Grand-Guignol, en dépit d'une réclame fameuse, s'évanouir le médecin de service. Mais une dame s'est trouvée mal, l'autre soir, au théâtre de l'Œuvre où, dans la Danse de la mort, M. René Fauchois agonise à la perfection pendant cinq actes. Un artiste qui a recours à de tels moyens ne saurait nous plaire. Strindberg nous pourrait opposer les tragiques grecs. Mais l'horreur qu'ils nous donnent n'est pas physique. Dès qu'un auteur cherche —si j'ose dire— la complicité de mes nerfs, je me méfie. Rien n'est si horrible que la singerie de la mort et rien n'est si fatal à l'art dramatique qu'un spécialiste de cette singerie. Parce que Mme Sarah Bernhardt “mourait bien”, ses fournisseurs de rôles ont inventé des moribonds, la bouche pleine d'alexandrins qui n'arrivent pas à les étouffer. Il convient, au théâtre, de mourir dans la coulisse; si c'est en scène, que ce soit brièvement, de ce discret coup d'épée ou de poignard des classiques.
Le sujet de Strindberg était beau; dans un fortin isolé, un officier et sa femme se haïssent, se corrompent l'un l'autre, et corrompent l'unique ami qui les visite. Ce drame nous eût passionné chez des êtres normaux. Mais ces hystériques font horreur. Pourquoi les crises cardiaques de M. René Fauchois (au long desquelles sa femme répète avec angoisse: pourvu qu'il meure !) sont-elles des crises d'épilepsie? Il est difficile de juger sans parti pris ces funèbres simagrées. On n'a aucune autre opinion sur la pièce que le désir de s'en aller.

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François MAURIAC, “Deux reprises : Amants, de M. Maurice Donnay, au théâtre du Gymnase - l'Envers d'une sainte, de M. François de Curer à l'Odéon - La Danse de la mort, par Strindberg, au théâtre de l'Œuvre,” Mauriac en ligne, consulté le 18 juin 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/690.