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La Puissance des ténèbres, drame en cinq actes de Léon Tolstoï (traduction Pitoëff), au théâtre Moncey

Référence : MEL_0677
Date : 19/03/1921

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 30e année, n°12, p.356-357
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique dramatique

Description

François Mauriac est bouleversé par l’œuvre de Tolstoï et par l’interprétation de Georges Pitoëff. Comme chez Dostoïevski, la misère paysanne et la violence des crimes côtoient la rédemption et le critique y voit le seul drame contemporain qui donne le sentiment du surnaturel.

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La Puissance des ténèbres, drame en cinq actes de Léon Tolstoï (traduction Pitoëff), au théâtre Moncey

De tous les peuples, le russe est celui à qui nous appliquons le plus volontiers l'épithète de mystérieux, et pourtant il n'en est sans doute aucun qui nous soit mieux connu: quel roman russe, en effet, quelle musique, quelles danses russes ne nous renseignent sur cette étrange race? L'art russe naît des entrailles de ce peuple. Romanciers, musiciens se nourrissent de la sainte Russie. Cette immense plèbe paysanne alimente les artistes au point que chez les plus dissemblables, tels que Tolstoï et Dostoïewski, on découvre à mille traits une commune, source, la nappe souterraine d'où s'épandent ces deux fleuves.
La Puissance des ténèbres, le drame de Tolstoï, magnifiquement interprété au théâtre Moncey par M. Georges Pitoeff, nous livre, nus, misérables, abominables, des paysans russes. Par ce qu'ils ont de pire, ils se rattachent certes aux paysans de tous les pays: ce sauvage amour de la terre et de l'argent, ces mœurs de bête, cette férocité que le meurtre ne déconcerte pas. Poussée par la mère de Nikita son amant, Anissia empoisonne son mari. Pour épouser sa complice, Nikita abandonne la jeune fille qu'il a séduite; puis, marié, il s'adonne à la boisson, ose prendre comme maîtresse la fille que son patron assassiné avait eue d'un premier mariage; cette Akoulina met au monde un enfant que Nikita, à l'instigation de sa mère et de sa femme, enterre vivant dans la cave. Cette “puissance des ténèbres” sur de sauvages cœurs, à aucun moment ne nous paraît invraisemblable. Sans même nous souvenir des paysans de Balzac, nous nous rappelons telle confidence d'un médecin de campagne ou tel féroce fait divers. Et pourtant, ces paysans russes de la Puissance des ténèbres, —comme les épileptiques et les fous de Dostoïewski,— ces misérables êtres que déchaîne la vodka, nous ne pouvons nous défendre de les préférer. Ils croient, ils aiment, et dans la dernière abjection, savent qu'ils commettent le péché. Ce sont des pécheurs, ils tombent à genoux, ils demandent pardon à leurs frères; ils vont du crime au châtiment avec un immense repentir. Il y a, dans la Puissance des ténèbres, un type sublime de paysan, Akim, le vieux père de Nikita, un illettré, un cureur de fosses d'aisances; il balbutie des paroles si belles que Tolstoï n'a pu les inventer. Il parle et c'est le Christ que nous entendons. Au dernier acte, quand Nikita, à genoux, confesse publiquement ses crimes, et que la police veut l'arrêter, le vieillard prend son fils dans ses bras et dit au policier: “Attends... Laisse-le... dire tout, pour ainsi dire... ne parle pas maintenant de dresser l'acte. Il y a ici œuvre de Dieu... Un homme, pour ainsi dire, se repent... Épanche-toi devant Dieu, n'aie pas peur des hommes. Dieu ! oh ! Le voilà, Dieu !”
M. Pitoeff est un acteur admirable et terrible. Nous n'oublierons pas ses claquements de dents, sa face livide lorsque, après le meurtre du petit enfant, il balbutie; “Comme ils craquaient sous moi, ses petits os!... Il piaule encore, parole, il piaule encore...” Mme Pitoeff est une étrange petite fille apeurée par les rumeurs de crime qui montent de la cave et qui va se rassurer sur le poêle, à coté du pauvre ouvrier Mitritch: nous respirons la lourde atmosphère de l'isba, sous la neige, l'odeur des vêtements mouillés, —nous redoutons d'entendre les cris de l'enfant que Nikita assassine. Si tous les hommes de ce drame sont en proie aux ténèbres, les femmes surtout y montrent une bestialité qui terrifie. Mais dans leur épaisse nuit, il n'en est aucun qui ne garde, brûlante, la flamme de la Foi. Cette flamme, Lénine saura-t- il l'éteindre? Et que sera la Russie, quand elle ne sera plus la Sainte Russie?
Sauf dans une tirade contre la Banque, Tolstoï ici ne prêche pas. L'humanitarisme ne gêne pas son génie. Il nous montre l'effrayante misère de l'homme et son rachat par le Christ. Jules Lemaître, lui-même, ce Tourangeau méfiant, ne résista pas à ce drame. Il écrit qu'il en fut possédé[1]. Il l'appelle: “une œuvre de pitié et de foi.” C'est peut-être, en effet, le seul drame contemporain qui nous donne le sentiment du surnaturel.

Notes et références

  1. Impressions de théâtre, t. I.

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Citer ce document

François MAURIAC, “La Puissance des ténèbres, drame en cinq actes de Léon Tolstoï (traduction Pitoëff), au théâtre Moncey,” Mauriac en ligne, consulté le 22 novembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/677.