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France-Angleterre
Un dialogue Morgan-Mauriac

Référence : MEL_0066
Date : 21/12/1944

Éditeur : Gavroche
Source : 2e année, n.17, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Lettre
Version texte Version texte/pdf Version pdf

France-Angleterre
Un dialogue Morgan-Mauriac

Le 15 mai 1944, à Londres, Charles Morgan, l’illustre romancier de Fontaine et de Sparkenbroke, adressait cette lettre à l’auteur anonyme du Cahier noir. Elle paraît aujourd’hui en tête de la traduction anglaise, que publie la collection des Cahiers du silence. Nos amis seront heureux de la lire, ainsi que la réponse de notre collaborateur François Mauriac, qui n’a plus aucune raison de se dissimuler sous le pseudonyme de Forez.

[…]
Réponse de François Mauriac

Cher Charles Morgan,

Que n’ai-je reçu votre message, à l’époque où il a été écrit, alors que la France était encore asservie! Aujourd’hui, il ne m’apprend rien que je ne sache déjà, touchant cet amour fidèle que vous nous avez gardé aux heures les plus noires. Mais alors il m’eût délivré d’un tourment dont j’ose à peine vous faire l’aveu. Si je n’ai jamais douté de la victoire alliée, il m’est arrivé parfois de croire au déshonneur de mon pays. Je craignais que Vichy n’eût défiguré la France aux yeux du monde. Sans doute est-ce là un sentiment presque inimaginable pour un Anglais; pourtant nous avons connu cette honte. La Résistance ne nous rassurait pas: elle était souterraine, invisible, son ampleur nous échappait. L’héroïsme de nos soldats d’Afrique ne rachetait qu’en partie, à mes yeux, ce qui se passait d’horrible dans la métropole. Si à ce moment-là j’avais lu votre lettre, si j’avais su que l’auteur de Fontaine ne doutait pas de nous et que la France pour lui restait toujours la France, quel n’eût pas été mon émerveillement!
Vous le voyez, cher et illustre ami, c’est moi qui ai tout à apprendre de vous, au sujet de mon pays; c’est à moi de redevenir écolier pour demander à l’ami qui nous aime les raisons qu’il a de nous aimer. Ce n’est pas un plaisir de vanité que je cherche, mais parfois un doute me traverse encore et j’ai besoin d’être rassuré. Cela est si nouveau pour nous, cette place que la France a reprise à vos côtés, ces victoires militaires, ce chef qui nous a rendu l’honneur –car le général de Gaulle est d’abord et avant tout, pour les Français, l’homme qui leur a rendu l’honneur.
Si j’ose vous avouer que, mauvais fils, j’ai pu douter de la France, à certaines heures, c’est que le Cahier Noir ne s’expliquerait pas sans ce manque de foi, sans ce besoin que j’avais de reprendre cœur. Cet opuscule s’est d’abord appelé: Lettre à un désespéré pour qu’il espère. Ce désespéré à qui je m’efforçais de rendre confiance, c’était moi-même. Les passages qui vous ont étonné et, je le crains, choqué, s’expliquent par la même raison. Certes, je n’écrirais plus aujourd’hui que seule la classe ouvrière, dans sa masse, a été fidèle à la France profanée. Quelle injustice à l’égard de l’immense foule des garçons de la bourgeoisie qui se sont sacrifiés, et se sacrifient encore! D’ailleurs, où s’arrête, en France, la bourgeoisie? C’est le peuple ouvrier et paysan, surtout paysan, qui l’alimente, puisque chez nous “tout vient de la charrue”. Ce reproche sans nuance, adressé à la classe moyenne fut inspiré par les sourdes colères que les tenants de Vichy entretenaient en moi. En fait, la Résistance était composée d’éléments innombrables dont s’est enflée, finalement, l’immense lame de fond qui a balayé l’ennemi et les valets de l’ennemi.
Et de même, aujourd’hui, je juge Renan comme vous le jugez, vous aussi. Je ne songe plus à lui faire grief des paroles que le Cahier Noir lui reproche. Il fait partie de notre trésor. Il est un moment et il est une pensée de ce discours que la France ne s’interrompt jamais d’adresser au monde; et à ce titre il nous reste cher. Les Français ont appris cela du moins, de ne plus enrôler leurs grands hommes, de ne plus les mêler à leurs querelles. Voltaire, ces jours-ci, a été célébré par la France unanime. Cela aurait paru incroyable, naguère. Aujourd’hui nous n’avons pas trop de toutes nos gloires pour être dignes de l’amitié que vous nous avez gardée.
C’était donc vous, cher Charles Morgan, qui aviez pris assez de distance pour bien observer mon pays. De toutes ses oppositions, vous saviez composer cette unique harmonie qui vous enchante. Mais moi, j’étais aveuglé par cette main brutale sur mes yeux, étouffé par ce bâillon contre ma bouche. La presse collaboratrice m’entretenait dans une irritation, une rage peu favorables aux jugements équilibrés. Et puis, à chaque instant de notre vie, il fallait nous tenir en garde contre Vichy, contre l’Allemand, contre leur propagande sournoise.
Désormais, c’est à cette harmonie française, à cet équilibre de ses forces antagonistes que j’aspire, comme vous. Il me semble que c’est cela que je vous ai dit, mais bien mal, le jour où, à peine rentré dans Paris délivré, j’eus la surprise et la joie de vous voir passer le seuil de mon cabinet de travail, depuis si longtemps abandonné. Tandis que vous me parliez, je me souvenais de ce jour de 1938 où, débarquant à Londres pour les représentations d’Asmodée, un ami, sur le quai de la gare, me tendit le Times: à la première page, Charles Morgan me souhaitait la bienvenue. Je sais bien qu’à travers ma pauvre personne, c’est à la France que vous rendiez hommage. Du moins vous a-t-il été donné de vous adresser directement à elle, lors de cette matinée poétique du 27 octobre 1944, à la Comédie-Française, où vous eûtes le bonheur de lire vous-même, devant le général de Gaulle, votre ode admirable. Permettez que par ma voix la France vous exprime ici sa tendre gratitude et qu’elle vous embrasse comme son ami anglais le plus admiré et le plus cher.

13 décembre 1944.

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Citer ce document

François MAURIAC et Charles MORGAN, “France-Angleterre Un dialogue Morgan-Mauriac,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/66.