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La Maison pauvre, par André Lafon

Référence : MEL_0651
Date : 02/04/1911

Éditeur : Revue du temps présent
Source : 5e année, t.1, n°4, p.384-389
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
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La Maison pauvre, par André Lafon

Peut-être un jour, à travers la glace d'un wagon, avez-vous entrevu cette maison pauvre, dont l'humble fumée allait au ciel, comme celle des sacrifices agréables à Dieu. Et gardant la vision de son étroit enclos, où, parmi les plantes utiles fleurissaient quelques géraniums, peut-être avez-vous dédaigneusement songé: “Il y a pourtant des gens qui vivent toujours là...”.
Lisez le poème d'André Lafon, et voyez: tout l'amour humain tient entre ces pauvres murs, le cœur y fleurit de toutes les tendresses, et à la faveur du crépuscule, les plus nobles larmes y peuvent baigner un jeune visage.
Traversons l'enclos et franchissons le seuil. Le poète est assis dans le crépuscule. Une porte est ouverte et la route “allonge un geste pâle”.

La chaise basse est vide et seule, près de l'âtre:
La flamme toutefois persiste –et par instant,
Eclaire deux tisons rapprochés. On entend,
Infatigablement, l'horloge lente battre.
Un peu de jour mourant se tamise aux rideaux
Qui tombent à longs plis de la fenêtre close,
Mais les meubles massifs qui lourdement reposent
Eteignent le reflet fondu de leurs panneaux.
Une étrange torpeur avec l'ombre est entrée,
Une attente muette où le rêve se perd;
La nuit vient... cependant le seuil demeure clair,
Et la porte est toujours ouverte sur l'allée...

Puisque les hommes le délaissent, puisqu'il n'est pas à cette heure, un ami qui le vienne délivrer d'un tel isolement, le poète ouvre les livres bien-aimés. Les chers visages évoqués lui sourient dans l'ombre. Eugénie de Guérin, Eugénie Grandet viennent joindre leurs solitudes à la sienne...

...Un peu de vous revit aux anciennes salles,

Ombres, que par ce soir triste, j'évoquerai,
A l'heure où le Salut s'achève –où l'on dirait
Voir passer, dans la rue étroite, sous leur châle
Eugénie de Guérin près d’Eugénie Grandet

Mais les douces héroïnes mortes ne suffisent pas à peupler un jeune cœur. Sous le toit de la maison pauvre, l'amour n'a pas dédaigné d'habiter. Il est résigné et caché, et d'une ardeur qui se concentre. Il parle à peine et accepte de souffrir: nulle plainte, nul reproche, pas un cri... Mais des effusions contenues, des appels à voix basse, des larmes qui se dérobent. Penchons-nous sur cet humble et doux amour qui n'ose même pas souhaiter le bonheur, –qui demande seulement d'exister dans l'ombre, et de souffrir:

Le livre était ouvert, mais je ne pouvais lire;
L'âme errante, au lointain, éparse... quelle voix,
Quel émouvant appel qu'elle seule eût pu dire,
La suspendait ainsi tout entière hors de moi?
En vain mon bon vouloir fixait sur la pensée
Que jadis j'aimais suivre en silence, mes yeux;
Sournoisement l'esprit fuyait et, soucieux,
J'écoutais s'éplorer de longs bruits de ramée.
Mais lorsque, tout à coup, j'entendis, dans l'allée
Ses pas que ramenait la douce fin du jour,
En moi, ce fut aussi comme un subit retour;
Tu parus: de mes doigts s'échappèrent les pages
Et vers toi, lentement, se tourna mon visage
Qu'inondait la pâleur ardente de l'amour...

A défaut de l'amour, quand le cœur est enfin las de donner sans cesse et de ne pas recevoir, une consolatrice demeure encore –celle qui ne déçoit jamais le poète, et qui vient vers lui dès que l'appelle sa défaillante voix: c'est l'enfance, la pure et grave enfance debout toujours sur le seuil de sa vie. Aux plus durs instants de nos pauvres existences tourmentées, qui d'entre nous ne se souvient d'avoir entendu dans le corridor un bruit menu de pas, et d'avoir vu un petit garçon ouvrir la porte –celui que nous avons été –mon Dieu ! il y a bien peu d'années! –celui qui reçut de la vie des sensations si violentes, si directes, que nous les retrouvons encore au fond de nous. Cher petit fantôme qui vient nous dire: “J'ignore tout le mal que vous avez commis et je ne sais pas pourquoi vous pleurez. Mais je sais que vous fûtes pendant des années un enfant qui ne pouvait qu'aimer, et qui tendait, avec une adorable confiance, son front à l'étranger assis pour un soir à la table de famille.” Ainsi, le poète s'attarde au milieu des plus purs souvenirs: les matins de vacances, les jacassements d'oiseaux dans la lumière, les gestes familiers et doux de la servante, le mystère des chambres fermées, le salon parfumé de cire où l'enfant cherchait la fraîcheur et s'émouvait de premières lectures –les soirs accablés, où les grandes personnes demeuraient silencieuses:

...Et moi qu'on oubliait sur la chaise trop haute,
Sans rêve intérieur où fuir le soir tombant,
Je cherchais, n'ayant pas de remords, quelle faute
Faisait que, chaque face ainsi se dérobant,
On me laissait tout seul, en proie à ce qui ôte,
Dans l'ombre, la parole et la vie aux enfants.

Puis le petit fantôme sourit une dernière fois et s'éloigne. Alors l'amour revient sur ses pas et s'asseoit encore auprès du jeune homme. C'est toujours la même figure baignée de larmes, et sa voix même est plus désespérée. Tout à l'heure le poète s'adressait à l'âme bien-aimée comme à celle qu'on voit tous les jours, qu'on rencontre sur la route, dont on peut prendre les mains et toucher le visage... Mais ici, nous sentons qu'il ne la voit plus, qu'il ne la verra peut-être plus jamais...

...Mon amour vint vers toi comme d'un jardin triste...

A chaque instant, nous entendons monter un grand cri d'angoisse, vite étouffé, qui meurt dans le plus discret sanglot. –Et l'âme du poète à jamais résignée, les mains en croix, agenouillée, acceptante comme la Vierge dans le “Couronnement” de Fra Angelico, reçoit humblement sa douleur –la seule chose au monde qu'elle puisse attendre de l'amour. –Pourtant il y a trop de jeunesse en elle et les chaudes nuits de juin sont trop parfumées pour qu'elle ne tressaille pas d' évoquer tout le bonheur qui était possible... “Si j'entendais dans l'allée, tes pas, si tu venais me retrouver sous la charmille, si tu demandais de t'asseoir près de moi...”,

Si tu venais disant: “Laisse qu’à ton côté
Après le dur chemin, je repose en cette ombre...
Si tu venais, si tu venais... O nuit d'été!
Tes astres, tes parfums, tes voix, tes voix sans nombre,
Rien ne me serait plus que la charmille sombre
Où le temps pour jamais semblerait arrêté...

Ne sentez .. vous pas combien l'attitude est rare et magnifique de cette âme, en face de la vie? Presque tous nous cherchons à nous divertir –dans le sens que Pascal donne à ce mot. –Nous n'avons d'autre souci que celui d'oublier notre condition misérable.
Mais telle est la médiocrité des plaisirs humains, que les plus raffinés d’entre nous et ceux qui ont recherché les parfums les plus rares, sont aussi les plus vaincus et les plus tristes.
L'âme, au contraire, qui habite la maison pauvre, accepte sa destinée tissée des peines et des joies que Dieu lui a départies. La vie lui est apparue sous les traits d'une servante, dont les mains, crevassées par les lessives, se dévouent depuis un demi-siècle à l'obscure besogne des autres. Le poète a contemplé cette face creusée et passive, toujours penchée vers les plus humbles travaux –et il a découvert de quelle miraculeuse splendeur Dieu sut revêtir une telle humilité...

Province, que la nuit sur tes toits était douce!
Le dernier train rentrait, avec un cri frileux.
Deux voyageurs tardifs se hâtaient. Après eux
Le silence habitait ta rue où l’herbe pousse.
La Maison se taisait aussi. Parmi la cendre
Un tison rougeoyant veillait seul au foyer.
Et là-haut, dans la chambre basse du grenier,
La servante à genoux, la dernière à prétendre
Au sommeil –ayant clos la salle et le cellier,
Priant au pied du lit, d'un cœur humilié,
Offrait à Celui-là qui seul pouvait l'entendre,
Le poids du jour –avec son labeur oublié!

Celui qui pouvait écrire de tels vers, comme il était près de Vous, ô mon Dieu! –Il ne le savait pas lui-même. Ses lèvres avaient oublié les douces formules de l'enfance agenouillée. Mais toute sa vie était un humble et sublime cantique –de ceux qui réjouissent votre cœur et suffisent à couvrir l'immense cri des blasphèmes.
Il ne savait pas lui-même combien il était près de votre cœur. Mais “quand vous croyez être loin de moi –est-il écrit dans l’Imitation– c'est alors que je suis le plus près de vous...”… Et un soir quelqu'un poussa la porte de la Maison Pauvre, franchit le seuil usé. Une lumière inconnue baigna la chambre. L'étranger s'assit à la table de cette âme qui frémissait –pressentant le mystère– et tout à coup, elle Le reconnut à la fraction du pain...
C'était sans doute dans une soirée de détresse infinie comme celle dont des pages admirables de l'abbé Henri Perreyve nous décrivent l'angoisse: “Elle est venue, Seigneur, l'heure de la détresse, et mon âme n’a pu en supporter le poids. J'ai senti toutes mes forces intérieures ployer en même temps sous le fardeau d'une amertume trop grande, un flot de larmes monter tout à coup et jaillir de mes yeux. Dans cette angoisse dont la violence m'a effrayé, j'ai cherché du secours; j'ai promené mes regards autour de moi, j'ai cru que tant de souffrances finiraient par évoquer un consolateur. Mais j'étais seul, et le consolateur n’a point paru..
Alors, j'ai aperçu ton image, ô Jésus-Christ; l'instinct du salut m’a jeté vers elle; je l'ai saisie d'une main tremblante et mon visage baigné de pleurs s'est reposé sur elle. On pleure bien sur ton image, ô divin crucifié! Les larmes des hommes la connaissent. Il y a entre ta croix et les douleurs humaines, une éternelle conformité..... Alors la paix est venue. Je me suis comme endormi sur ton cœur, et peu à peu l'amour a vaincu la souffrance.”
Désormais le poète va trouver à vivre une joie qu’il ne connaissait pas. –Que lui importe sa destinée étroite et bornée? Il a su la rendre infinie en la rattachant à une cause infinie –et le Maître lui dit:

...Ne crains pas, mort esprit sûrement te conduit
Et tu le sentiras, lorsque, la tâche faite,
Dans l'oubli de toi-même ayant vécu ce jour,
Tu trouveras la maison vide à ton retour,
Et ton cœur débordant d'une ardeur si complète
Que pour me la crier, il faudra que je prête
A ta lèvre, les mots brûlants de mon amour...

Le poète est emporté dans un divin et harmonieux mouvement où une simple tristesse acceptée avec foi, une larme versée le soir dans sa chambre solitaire, ont un prix inestimable, servent au rachat d'une âme inconnue, aident, pour leur humble part, à l'œuvre éternelle de la Rédemption. Considérons-le avec admiration et ne le plaignons pas. Il peut enfin bénir sa solitude, puisque son maître fut seul aussi et toujours incompris aux jours de son existence terrestre; il peut accepter l’abandon des hommes, puisque son maître fut abandonné même de ses plus chers amis; il peut supporter le silence de Dieu –puisque son Maître connut ce silence, aux heures les plus terribles de sa passion. Il peut enfin avec tous ceux qui depuis des siècles, se dévouent obscurément à la Cause éternelle, jeter le cri de saint Paul tressaillant d'espérance et de joie:
“Qui donc nous séparera de l'amour de Jésus-Christ? Est-ce la tribulation? Est-ce l'angoisse? Est-ce la faim? Est-ce la nudité? Est-ce le péril? Est-ce la persécution? Est-ce le glaive?...
Mais en tout cela nous triomphons par celui qui nous a aimés. Car je suis assuré que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, ni ce qu'il y a de plus élevé, ni ce qu'il y a de plus profond, ni aucune autre créature ne pourra nous séparer de l'amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus Notre-Seigneur...”
Il faut lire, comme on prie, ces derniers poèmes de la Maison pauvre, les plus simplement beaux qu'ait offert à Dieu, depuis Verlaine et Jammes, une âme de poète vêtue de foi et d'humilité...
Ce livre est une journée chrétienne: il finit aussi dans une prière, dans un appel d'angelus mêlé à des cris d'hirondelles sur les toits penchés d'une calme province. Il demeure ouvert longtemps sur nos genoux –et longuement, le dernier vers s'étend à travers notre cœur pacifié, qui accepte enfin de recevoir comme un ami:

Le silence émouvant où seul nous parle Dieu.

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Citer ce document

François MAURIAC, “La Maison pauvre, par André Lafon,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/651.