Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

La Conversation avec la Gloire, par Maurice Rostand
–Sous le vocable du Chêne, par Paul Drouot. –Derniers refuges, par Jeanne Termier.
–Les Bavardages d'Attila, par Charles Perrès. –La divine Folie, par Nicolas Beauduin.
–Les Lumières, par Louis Lecocq.
–Les Révoltés, par Pierre Tantare
–La Maison sur la colline, par J.-R. de Brousse
–Dans le sillage des sirènes, par Joseph Perier.

Référence : MEL_0648
Date : 02/09/1910

Éditeur : Revue du temps présent
Source : 4e année, t.2, n°3, p.223-226
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Conversation avec la Gloire, par Maurice Rostand
–Sous le vocable du Chêne, par Paul Drouot. –Derniers refuges, par Jeanne Termier.
–Les Bavardages d'Attila, par Charles Perrès. –La divine Folie, par Nicolas Beauduin.
–Les Lumières, par Louis Lecocq.
–Les Révoltés, par Pierre Tantare
–La Maison sur la colline, par J.-R. de Brousse
–Dans le sillage des sirènes, par Joseph Perier.

La destinée de M. Maurice Rostand m'attendrit. A l'âge où d'autres jeunes gens suivent bien sagement des cours, il a autant d'ennemis qu'un homme de quarante ans.
Chez le coiffeur, je lis quelquefois de petits journaux dont la spécialité est, si j'ose dire, de potiner. M. Maurice Rostand y joue un rôle de tête de Turc. Ceux de mes amis qui fréquentent les music-halls m'assurent qu'il figurait cet hiver dans toutes les Revues sous les traits d'une petite femme en chaussettes. Il est dangereux de vouloir converser trop tôt avec la gloire. Et cependant il se pourrait bien que M. Maurice Rostand ait du talent. Tout n'est pas mauvais dans cette Conversation avec la gloire[1], et les poèmes publiés jadis par l’Illustration sont d'une grande ingéniosité –et marquent une science du vers qu'il faut bien admirer chez ce tout jeune homme.
Que ne se réfugie-t-il dans les merveilleux jardins qui entourent à Cambo la maison de son père? Lui qui sait ce qu'il y a de pénible et de douloureux à n'être que le fils d'un grand homme, y converserait peut-être avec la vraie gloire. Ses vers nouveaux lui susciteraient des amis sans ironie. Il connaîtrait la joie d'être aimé pour lui-même.

J'ai goûté dans les vers un peu rudes que nous donne M. Paul Drouot[2] une magnifique jeunesse et l'exaltation soutenue de la vingtième année. C'est l'âge où l'on connaît, dans une même heure, la délirante joie de vivre et un infini de vagues tristesses, comme René de Chateaubriand dans les bois de Combourg. Ainsi après s'être écrie:

La joie –une joie si longtemps inespérée!–
La joie est là, doit être là, semble être là!
Je lui ouvre ma bouche et je lui tends mes bras!

Paul Drouot exprime toute la misère d'une adolescence isolée:

Adieu! à travers une épaisse brume, adieu!
....Il n'y a pas longtemps que cette humide voile
De vapeur, déroba lune naissante, étoile.
Phare, carreau luisant; et déjà mon béret
Ruisselle, et je glisse en courant sur les galets.
Quoi! Ni chien, ni ami, ni cœur qui m'accompagne
Jusqu'au bourg éloigné qu'il faut que je regagne!
Si: le brouillard marin qui fume et que nourrit
L'immonde, l'âcre odeur du goëmon pourri
Et ces longs hurlements qu'une sirène laisse
Tomber sur l'agonie d'un navire en détresse.

Mais un jour, toutes ces tristesses, toutes ces joies sans cause cristallisent autour d'un visage adoré. Le vers, tout à l'heure éclatant et brusque, se voile, s'atténue, chante et pleure comme ceux du pauvre Lélian...

Vous, l'aspect le plus délicat de tous mes rêves,
Vous, l'oiseau que son aile incarnadine enlève
En plein azur au-dessus des champs moissonnés,
Vous la cloche au moment où elle va sonner
Sur la vendange faite et la rase prairie,
Vous, le repos gagné par une âme meurtrie,
Vous, l'étoilée, la lente chute d'un beau jour.
Vous, le silence, et vous, la paix, vous, mon amour.

Des poèmes suivent d'une fougue un peu excessive, où est célébré “l'amer appétit d'un sang impitoyable”. Mais comment se montrer choqué de cette franche bonne santé et d'une telle jeunesse ? La poésie de M. Paul Drouot est magnifiquement saine. Une race héroïque le tient prisonnier:

[Certe] autrefois dans ma famille
On fit du pain et du bon pain;
La gueule d'un four qui rutile
A mis sa touffeur dans mon sein.

Puis quelqu'un vint qui fut de taille
A parler victoire au canon;
Depuis on entend la mitraille
Tonner sourdement dans mon nom...

Ainsi, M. Paul Drouot chante les morts dont il est issu, qui acceptèrent de travailler dans l'humilité et de se battre pour la gloire. A vingt ans, c'est de soi-même qu'il faut triompher –terrible lutte où le jeune homme sent si vivement l'attrait de la défaite!

Mes passions, je vous supporte avec courage
Et je crois qu'il est bon d'être accablé par vous,
Moi dont les passions ont troublé le visage
Et qui n'ai rien chéri qu'avec un grand courroux.

Quand je vous appelais, je ne savais pas même
Vos noms amers, et mes appels c'étaient des cris!
Et vous êtes venues –et voici ce que j'aime:
Cette abnégation dont vous m'avez nourri.

Pourtant vos coups sont durs, rude votre mémoire,
Et déjà, je songe à ces soirs d'âtre où, l'hiver,
Dans un peu de vieillesse et dans un peu de gloire
Je me reposerai d'avoir beaucoup souffert.

Si les poèmes de Jeanne Termier Derniers Rejuges[3] nous font songer à une musique déjà entendue, si nous y reconnaissons l'inoubliable voix de Verlaine, ce souvenir ne nous gêne pas: “Le poète de Sagesse ne voit que sa douleur, à lui, son repentir sanglotant, sa détresse immense de pécheur. Puis, ce bon pauvre s'éloigne quand il a reçu son aumône. On ne le voit plus... La poétesse des Refuges regarde la douleur du monde dont parle Benson, le sublime Anglais, la grandiose et calme et perdurable Douleur qu'il fallait pour épouse à Jésus-Christ chargé de l'angoisse universelle...”
Ainsi s'exprime Léon Bloy dans la préface qu'il écrivit pour Derniers Rejuges. C'est peut-être cela en effet que Verlaine nous aurait donné, s'il avait persévéré jusqu'à la fin dans runique amour de sa Mère Marie, si la vieille folie ne l'avait repris... Du moins a-t-il eu ce privilège de réparer après sa mort le mal de ses derniers jours en suscitant des poètes selon son cœur, en leur inspirant la bonne chanson, “la chanson bien douce” qu'il n'a pu chanter jusqu'à la fin...
Cette jeune fille connaît les villages et les auberges où le pauvre Lélian s'endormait les coudes sur la table. Elle regarde les travailleurs manger et boire, et songe à celles qui veillent dans les maisons:

Alors, vous fermerez la porte des demeures.
O femmes dont les doigts se blessent aux volets,
Et vous consolerez les enfants inquiets,
En leur chantant de doux refrains pendant des heures...

Que d'amour, dans ce poème les Rouliers!

Le soir est là, comme un hôte timide et doux
Dont on n'aura pas su la lointaine pensée;
Un peu de bleu traîne à la vitre [verglassée],
Et voici que les anciens soirs viennent vers nous.

Dans l'auberge livide et sombre de nos âmes,
Ils rentrent, comme des rouliers lassés du jour
Qui s'accoudent, envahis d'un sommeil trop lourd,
Près des lampes où vacillent d'étroites flammes.

On ne voit plus leurs figures: les pauvres mains
Sont douloureusement pareilles et meurtries.
Aux blouses de travail humides et flétries
Pâlit encore l'épouvante des chemins.

Est-ce qu'ils vont se réchauffer dans l'ombre épaisse?
Est-ce qu'ils ne sont pas trop roidis et glacés?
Est-ce qu'ils vont mourir de n'être pas bercés
Sans que personne, en se penchant, les reconnaisse?

Je voudrais pouvoir citer aussi les poèmes: Qu'est-ce que cela peut bien leur faire? –Qu'importe aux pauvres gens la musique “la plus belle qui soit au monde”? Rien ne peut plus entrer dans leur âme. Et le poète alors trouve ce cri de regret:

Oh! leurs âmes, pourquoi ne les avoir pas prises
Un soir d'enfance, un soir étoilé de naguère,
Alors que pour sauver, endormir ou distraire,
Les mots des mères et leurs bras tendres suffisent...?

Les poèmes de Jeanne Termier remplissent magnifiquement leur but, puisqu'ils furent écrits, selon la dédicace, pour quelques-uns, les plus tristes qui soient.

Les poèmes de M. Louis Lecoq[4] sont fortement colorés. Ils ressemblent à de plaisantes images d'Épinal. Mais quelle curieuse syntaxe!

Oublions sur la berge et les ceux et les celles...

Il nous parle aussi de poussins diaphanes. Les mots prennent chez lui un sens inattendu. Et cependant les Lumières sont d’une lecture aimable. J’en ai goûté le pittoresque et les violentes enluminures.
Il faut féliciter M. Charles Perrès[5] de nous donner un volume somptueusement édité. Le choix des caractères et du papier dénote un goût très sûr.

Notes

  1. Édition de Shérazade.
  2. Sous le vocable du Chêne, 1 vol. Dorbon, éditeur.
  3. Un volume chez Bernard Grasset.
  4. Un vol., édition de la Méditerranée française.
  5. Un vol., édition de la Méditerranée française.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citation

François MAURIAC, “La Conversation avec la Gloire, par Maurice Rostand
–Sous le vocable du Chêne, par Paul Drouot. –Derniers refuges, par Jeanne Termier.
–Les Bavardages d'Attila, par Charles Perrès. –La divine Folie, par Nicolas Beauduin.
–Les Lumières, par Louis Lecocq.
–Les Révoltés, par Pierre Tantare
–La Maison sur la colline, par J.-R. de Brousse
–Dans le sillage des sirènes, par Joseph Perier.,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/648.