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Encore Baudelaire

Référence : MEL_0634
Date : 25/05/1919

Éditeur : Revue des jeunes
Source : 9e année, n°10, p.243-248
Relation : Notice bibliographique BnF

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Encore Baudelaire

Des lecteurs se sont étonnés d'une notule où je m’efforçais de découvrir en Baudelaire le catholique. Je leur accorde que ses poèmes, s'ils ne méritent point leur titre de fleurs du mal, sont bien des fleurs maladives –ainsi que le poète, en sa dédicace à Gautier, les dénomme. Or, le catholicisme est l'équilibre. La sainteté est la santé même. Il y a une tentation subtile qui est d'aimer, dans l'Eglise, une source de délices, une vision émouvante du monde et de soi, le mauvais plaisir de braver une défense et de désobéir à quelqu'un: les moins attentifs discerneront chez Baudelaire ce goût –dirais-je ce ragoût?– du péché. Avant de se résigner à la porte étroite, le pauvre poète s'est griffé les mains à trop de vantaux. Sa “pureté” même, dont j'ai voulu le louer, comment nier qu'elle soit suspecte? Il est donné à l'homme de découvrir dans l'abstinence une recherche pire et s'il n'a péché par son corps, ses débauches intellectuelles furent sans frein[1].
Avec l'inconsciente hypocrisie d'un grand amour, j'ai mis trop de soin à citer les pages chrétiennes de Mon cœur mis à nu.
Ailleurs, Baudelaire se confesse aussi, dénude sa pauvre âme, nous montre des plaies qu'avec une science patiente et triste, il envenime. Comme il arrive à tout jeune auteur, il “se raconte” complaisamment dans son premier écrit, cette Fanfarlo que la Revue de Paris refusa. Le grand et misérable Baudelaire, vous le trouverez là, âme et corps. Mais quoi ? Je me souviens qu'un jour, du haut de la chaire de Saint-Etienne-du-Mont, le Père Sertillanges nous montrait ces âmes que la grâce traverse pour atteindre d'autres âmes. Les poètes maudits, dans le siècle de Hugo et de Béranger, de leurs mains souillées par l'iniquité, protégeaient la flamme de l'ineffable poésie catholique. Ils faisaient plus –comme ces enfants insoucieux à qui un prêtre traqué confiait, sous la Terreur, les saintes Espèces– ils sauvaient, pour le transmettre à notre génération, le sens du Surnaturel. Ils nous ont donné “l'impression vivante et presque physique du surnaturel[2]”. Aussi s'exprime Paul Claudel lorsqu'il témoigne devant Dieu et devant nous de l'inespérée lumière que lui apporta cet adolescent frénétique et plein de blasphèmes: Arthur Rimbaud. Les écrits posthumes de Baudelaire éclairèrent aussi la route de Claudel; et nous voyons la grâce traverser pour des fins lointaines, l'âme du “poète maudit...”. Ce ne fut point sans qu'il en ait subi la brûlure et la marque. En lui d'abord elle accomplit ce miracle qu'un tel amant de la Beauté ne se satisfait pas du monde des formes. Entre les parfums, les couleurs, les sons, Baudelaire, pour élargir l'univers où il étouffe, crée des correspondances. Il voit la nature comme une forêt de symboles. Il prolonge, de la splendeur imaginée d'une vie antérieure, sa vie apparente[3]. Mais vainement; et de toute apparence il se détache jusqu'à ne plus souffrir qu'un paysage dénudé “un paysage fait avec la lumière et le minéral et le liquide pour les réfléchir...”[4]. Ses poèmes, pareils à des bateaux en partance, enivrent l'inquiétude des cœurs errants. Ils suggèrent la fuite vers des climats impossibles et nous obligent à aimer la mort comme un appareillage suprême. Ils tiennent tous dans ce cri (mais qui de nous, à un instant de sa jeunesse, ne l'a jeté?): “any where out of the world: n'importe où hors du monde.” cri non d'un chrétien réconcilié mais d'un pécheur qui ne se résigne pas au péché. Ce qui, par la divine miséricorde, est refusé à Baudelaire, à ses semblables et à ses frères, c'est l'accoutumance, l'acceptation du péché; il retourne à son vomissement, mais il sait qu'il n'y a rien là qu'un vomissement. Les plus savants prestiges du prince de ce monde le laissent clairvoyant. L'œuvre de Baudelaire illustre cette dérision de Faust dans le poème de Goethe: “Qu'as-tu à donner, pauvre démon? Tu n’as que des aliments qui ne rassasient pas.”
Jamais rassasié, toujours inassouvi, irrité par cette duperie du péché, par cette piperie des sens, que ne se donne-t-il au Père? C'est que sur la route du Prodigue, brûlent dans la nuit les lanternes des auberges mauvaises. Nul doute que le poète ait abusé des stupéfiants dont il nous décrit, dans Les paradis artificiels, les criminelles délices. Mais jamais il ne perd cette lucidité de l'homme qui n'a point renoncé à la vraie religion. Les paradis artificiels montrent, en plus d'un endroit, une passionnée et pascalienne logique. Dans l'usage délicieux des poisons, Baudelaire dénonce, comme le ferait Pascal, la perversion du goût de l'Infini: “Hélas! les vices de l'homme, si pleins d'horreur qu'on les suppose, contiennent la preuve (quand ce ne serait que leur infinie expansion!) de son goût de l'infini, seulement c'est un goût qui se trompe souvent de route... Tout mène à la récompense ou au châtiment, deux formes de l'éternité. L'esprit humain regorge de passions...[5]
Conscience, lucidité, c'est à cela que la grâce condamne le pauvre poète égaré. Même quand il traite du haschisch et de l'opium il sait avec certitude qu'il écrit sous le regard de la Trinité et pour ne pas perdre cœur, il jette vers Dieu ce cri d'espoir: “... Seigneur mon Dieu, vous, le Créateur, vous, le Maître; vous qui avez fait la Loi et la Liberté; vous, le souverain qui laissez faire, vous, le juge qui pardonnez; vous qui êtes plein de motifs et de causes, et qui avez peut-être mis dans mon esprit le goût de l’horreur pour convertir mon cœur, comme la guérison au bout d'une lame...” [6]
. Je ne sais si fut récitée, au chevet de Baudelaire mourant, la prière pour la recommandation de l'âme; mais cette âme méritait que lui fût donné, ce témoignage: “Quoiqu'elle ait péché, elle n'a cependant nié ni le Père, ni le Fils, ni le Saint-Esprit, mais elle y a cru...[7]”.
J'entends que des maîtres s'inquiètent: inviterons-nous tout adolescent à boire sans discernement, ces eaux troubles? “Les mauvais livres”, ce n'est pas un lieu, commun de sermonnaire. Mais il y a deux dangers: l'un qui est, pour l'amour de l'art, d'induire les jeunes gens en tentation de lectures morbides –et un autre danger que peut-être ne surent pas voir les auteurs de manuels qui développèrent en moi, lorsque j'avais seize ans, le sens funeste de l'ironie. Au poison de Flaubert et de Balzac, ces éducateurs opposaient l'antidote de Mme Bourdon (?), de Zénaïde Fleuriot et de Raoul de Navery (?) Est-il besoin de dire que Baudelaire ni Verlaine, ni aucun poète que nous aimons n'était nommé? Il ne faut point sourire: je sais quelle tempête s'élève dans un jeune cœur lorsqu'il se croit exilé par sa foi de tous les paradis dont il respire l'odeur et quand l'idée de médiocre se confond pour lui avec les pratiques religieuses. Et quoi? Les plus hauts génies du dernier siècle et de celui-ci se sont “écroulés au pied de la croix du Christ”, selon un mot de Nietzche, et vous désignez comme spécifiquement catholiques à l'adolescent, d'édifiantes tisanes?
Je crois qu'il faut le mettre en garde contre les artistes modernes, lui en défendre, jusqu'à ce qu'il soit fortifié dans sa foi, la lecture au nom de cette vérité si exigeante qu'elle nous oblige même de renoncer aux plus lointaines occasions de chute –mais tout de même, enseigner à cette jeune âme la part immense de Dieu dans l'art contemporain, et que le lyrisme de Baudelaire, de Verlaine, de Rimbaud, de Jammes, de Claudel, à des degrés différents procède du Père comme celui de Bossuet et de Pascal.
Un jeune prêtre catholique danois me confiait que, débarquant à Paris, d'abord il s'inquiéta de découvrir les tombes de Verlaine et de Baudelaire, afin de s'y mettre à genoux –et comme je m'en étonnais, cet étranger s'étonna de mon étonnement. Ce qui, dans l'œuvre de Verlaine, est abominable, ne nous détourne pas d'entendre le Sanglot de Sagesse. Non, en vérité: Verlaine nous appartient et Baudelaire est nôtre. Je ne suis point si désintéressé que ces chrétiens qui ne voient aucun sujet de joie dans ce prosternement des inspirés. Mais quelle famille fut jamais fière de ses poètes? Les fautes de Baudelaire ne l'[exclueraient] du catholicisme que si elles n'étaient pas des péchés. S'il avait pu les commettre sans devenir un pécheur, alors il ne serait pas des nôtres. Chez Baudelaire, toute erreur devient péché, il la confesse comme un péché: à ce signe, je reconnais mon frère. Un homme d'une vie plus nette, plus pure, Taine, par exemple, n'est pas de notre famille spirituelle; ce misérable Baudelaire est bien à nous: “Le pécheur est de chrétienté. Le pécheur peut faire la meilleure prière. Nul n'est peut-être aussi profondément de chrétienté que Villon... Le pécheur et le saint sont deux parties on peut le dire également intégrantes, deux pièces également intégrantes du mécanisme de chrétienté...”[8]
Il faut lire, dans le deuxième cahier de la treizième série, ce raisonnement de Péguy: logique lente et sûre, logique épaisse, nourrie, substantielle.
A la fin de sa vie, Baudelaire dans l'excès de sa souffrance, trouve la force de se soumettre à Dieu. Il mourut pénitent. Sans doute une bonne mort n'exorcise pas l'œuvre du poète. Mais cette œuvre, jusque dans ses blasphèmes, est l'acheminement d'un cœur qui, pour atteindre Dieu, suit la plus longue route. Tout retarde le poète parce qu'il voit ce que les autres ne voient pas: la solitude, le silence “l'incomparable chasteté de l'azur” le détournent longtemps de regarder au delà. La “langue muette n des fleurs, des ciels, des soleils couchants, couvre la voix intérieure de Dieu. Ah! sans doute, ce sont des fous –mais répétons humblement cette prière de Charles Baudelaire: “Seigneur, ayez pitié, ayez pitié des fous et des folles! O créateur! peut-il exister des monstres aux yeux de Celui-là seul qui sait pourquoi ils existent, comment ils se sont faits et comment ils auraient pu ne pas se faire...[9] .”

Notes

  1. Je dois pourtant citer ce passage d'une lettre de Baudelaire à sa mère (à propos de Jeanne Duval) : “Il est singulier que vous, qui si souvent m'avez parlé de sentiments spiritualistes, de devoir, vous n'ayez pas compris cette singulière liaison où je n'ai rien à gagner et où l'expiation, le désir de rémunérer un dévouement jouent le grand rôle” (8 décembre 1848).
  2. Th. Mainage. Les Témoins du Renouveau Catholique.
  3. Fleurs du mal: correspondances. La vie antérieure.
  4. Petits poèmes en prose.
  5. Les paradis artificiels: le goût de l'infini.
  6. Petits poèmes en prose.
  7. Prière des agonisants.
  8. Charles Péguy: Un nouveau théologien: M. Fernand Landet.
  9. Petits poèmes en prose.

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Citer ce document

François MAURIAC, “Encore Baudelaire,” Mauriac en ligne, consulté le 19 février 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/634.