Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

La Technique et la Foi

Référence : MEL_0063
Date : 01/01/1945

Éditeur : France-URSS
Source : n°4, p.4
Relation : Notice bibliographique BnF

Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Technique et la Foi

QUAND je songe aux personnages de Tolstoï, de Dostoïevski, de Tchekhov, qui me sont si familiers, avec qui j'ai tant vécu dans ma jeunesse, je me demande parfois en quoi la révolution d'octobre les eût modifiés, dans quelle mesure une révolution intérieure aurait correspondu en eux aux événements qui bouleversaient leur vieille Russie.
Ces événements auraient comblé l'attente de certains, elle eût contenté quelques-unes de leurs aspirations. D'autres, au contraire, eussent violemment réagi sur le plan mystique. Il faudrait étudier chaque cas en particulier et ce ne pourrait être le sujet que d'une très longue étude. Mais peut-être existe-t-il un résultat commun qui, pour eux tous, aurait été atteint et que j'observe en moi-même, à la lumière de cette histoire que nous sommes condamnés à vivre aujourd'hui, dans laquelle nous devons tant mal que bien tenir notre rôle, et où se perd notre pauvre vie éphémère comme la goutte d'eau d'un énorme fleuve.
La découverte qu'auraient faite ces amis russes d'autrefois, c'est que la souffrance individuelle est un luxe, c’est que le remâchement d'une certaine angoisse est un privilège, c'est qu'à certains moments de l'Histoire, notre vie intérieure est envahie et violée comme les antiques palais des rois dans les journées d'émeute, que toute la douleur des hommes s'y engouffre et qu'elle détruit sur son passage ce qui nous semblait plus précieux que tout au monde: nos problèmes particuliers, notre drame différent de tous les autres. La rumeur de cette foule humaine recouvre enfin le murmure monotone de nos ratiocinations et de nos songes.
Nous sommes _forcés dans notre retraite la plus cachée. Pour la première fois, notre idée fixe (qui n'a son idée fixe?) n'est pas la plus forte, ou du moins elle ne s'impose plus à nous que par accès. Ce sont les consciences religieuses qui souffrent le plus de ce conflit du dehors et du dedans, de ce combat entre l'eau et le feu. L'unique nécessaire, à leurs yeux, avait toujours échappé à l'enchaînement des phénomènes historiques. Bien loin de se croire déterminés par eux, ils ne doutaient pas de pouvoir éviter leur emprise. Le formidable effort d'un peuple pour se rendre maître des sources de production, pour exploiter les richesses de la terre jusque dans ses entrailles, pour dominer et utiliser les forces de la matière semble d'abord de peu d'importance au mystique de l'introspection, et qui a toujours vécu attentif à ses propres remous. Jusqu'alors, tout son destin a tenu, soit dans la tyrannie d'un vice tour à tour dominé ou dominateur, soit dans les hauts et les bas de sa vie religieuse. Il a concentré toute sa puissance d'attention sur des intermittences de cet amour divin, inimaginable pour ceux qui ne l'ont jamais ressenti. Tel est le drame que j'imagine dans les héros bien-aimés du vieux roman russe survivant en U. R. S. S., un duel entre la technique et la foi.
La lecture de nos romans psychologiques, on se représente assez mal ce qu'elle éveillerait chez un jeune ouvrier russe d'aujourd'hui. S'il arrivait à pénétrer dans l'œuvre de Proust, par exemple, il croirait lire la description de mœurs d'insectes bizarres et monstrueux. Mais Proust lui-même, sans doute eût-il éprouvé la même difficulté à comprendre ce lyrisme de la production et du rendement qui anime- certaines œuvres soviétiques.
Que reste-t-il de l'homme ancien dans l'homme nouveau? De nouvelles conditions économiques transforment-elles l'être humain au point qu'il ne possède plus rien en commun avec les hommes du vieux monde? Ce serait absurde de le penser. Le fond du cœur ne change pas. Ce qui change, c'est l'importance accordée, ici à la métaphysique, là à l'économique; c'est le regard tourné vers le dedans, l'oreille attentive au débat intérieur, ou au contraire un certain mépris des questions pour lesquelles il n'y a pas de solution précise, et l'obéissance à la supplication de Zarathoustra: Mes frères, restez fidèles à la terre!
Peut-être un nouvel homme va-t-il surgir du creuset de l'Europe torturée. Il sera à la fois appliqué à la reconstruction des villes, au rééquipement des usines et des mines; il se passionnera pour les conditions du travail, pour la répartition égale des charges entre tous les citoyens, –et pourtant il ne renoncera pas à cette part de lui-même qui s'interroge, rêve de perfection, cherche au-delà de la matière une présence, une réalité transcendante, agissante– peut-être même un amour.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “La Technique et la Foi,” Mauriac en ligne, consulté le 18 octobre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/63.