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Les Butors et la Finette

Référence : MEL_0624
Date : 25/01/1918

Éditeur : Revue des jeunes
Source : 8e année, t.16, n°2, p.58-59
Relation : Notice bibliographique BnF

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Les Butors et la Finette

Un poème dramatique est né, enfin, de cette guerre: à la répétition générale du 29 novembre, M. François Porché a connu la gloire la plus pure qui doive tenter un poète[1] (1). Ce que les Athéniens relevaient de leurs grands tragiques, cette communion dans l'amour, dans la fierté, dans la douleur de tout un peuple, c'est cela même qu'il nous a donné. Osons maintenant l'avouer: devant les colonnes où sont affichés les spectacles, nous étions tentés de baisser les yeux: toujours les à-peu-près ignobles des titres de revues, un vieux lot de vaudevilles d'avant-guerre... Ah! je sais bien l'excuse: il faut amuser les permissionnaires. N'empêche que je me rappelle, à une comédie fort agréable d'ailleurs de Sacha Guitry, le visage tragique d'un jeune aspirant assis à mes côtés. Toute la salle riait, riait, mais lui, au delà de cette scène et de cette jolie farce, d'un regard morne contemplait je ne sais quel autre spectacle.....
A la pièce de M. François Porché, le plaisant ne manque pas ni la fantaisie, grâce à la souplesse du vers libre classique, celui de Quinault et de Jean de Lafontaine. Mais le sujet même du drame appartient à la réalité terrible et quotidienne: la France attaquée, envahie, trahie, mais debout et tenant tête... La Finette! Nous la voyons, au premier acte, entourée de trahison, danser le tango et rire sous les lustres... C'est un soir d'été et de joie. Nul ne se méfie de ce qui, dans l'ombre, se trame. Un roulement sourd et qui n'est pas l'orage, hélas! arrête les danses. La frivole Finette, alors, se redresse, maternelle et farouche, elle exhorte, entraîne, soulève ses enfants. Mme Simone, à cet endroit du poème, fut certes, beaucoup plus qu'une grande artiste. Ce que signifie cette expression usée: “créer un rôle”, je l'ai, par elle, compris. Et lorsqu'elle pleure sur les mères, sur les fiancées qui, du fond de la salle montent vers elle, endeuillées, silencieuses, et quand, au troisième acte, elle touche de ses genoux et de ses mains les tombes des martyrs, oserai-je dire que nous éprouvons le désir de fermer les yeux, de nous recueillir, de prier?
Ainsi tous les arguments de Bossuet, dans la lettre au père Caffaro, Théatin, tous les textes qu'il mobilise contre la comédie, tombent devant un drame tel que celui-ci où il n'est rien que de grand. Aux Français que certaines boues remuées inquiètent et désenchantent, je signale cette hauteur, où se réfugier; un grand poète, M. François Porché y suscite la vraie France, celle qui demeure “la Finette”, le doux et clair pays que tant de jeunes hommes ont aimé jusqu'à donner leur vie.

Notes

  1. Les Butors et la Finette, pièce en vers représentée au Théâtre Antoine.

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François MAURIAC, “Les Butors et la Finette,” Mauriac en ligne, consulté le 22 novembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/624.