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À propos d’un cinquantenaire

Référence : MEL_0622
Date : 10/10/1917

Éditeur : Revue des jeunes
Source : 7e année, t.15, n°7, p.425-428
Relation : Notice bibliographique BnF

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À propos d’un cinquantenaire

Parce que Charles Beaudelaire est mort, il y a cinquante ans, les chroniqueurs avidement se jettent sur cette grande mémoire. Plus que les injures, je redoute pour elle d'indiscrètes amitiés. L'un assure que ce catholique fut un mystificateur subtil, l'autre nous jure que ce débauché mourut vierge. Voilà de beaux sujets d'articles! Mais ne demandons qu'à Charles Baudelaire de nous montrer “son cœur mis à nu”. Catholiques, nous ne renierons pas sans examen ce frère douloureux. Jusqu'à la mort, il a écouté sa pauvre âme, il l'a confessée. Les fleurs du mal sont les fleurs du péché, du repentir, du remords, de la pénitence imparfaite mais sincère. Il souffre, mais il sait pourquoi.

... Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés,
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare le fort aux saintes voluptés!
.
Je sais que vous gardez une place au Poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations... [1]

Il est humilié, mais “ces humiliations ont été des grâces de Dieu[2].” Il pratique la prière, il fait sa prière comme un enfant de l'Église:

“L'homme qui fait sa prière, le soir, est un capitaine qui pose des sentinelles, il peut dormir... Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute justice, à mon père, à Mariette et à Poë comme intercesseurs; les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs et d'octroyer à ma mère une vie assez longue pour jouir de ma transformation... Me fier à Dieu, c'est-à-dire à la justice même pour la réussite de mes projets; faire, tous les soirs, une nouvelle prière pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi... Ne me châtiez pas dans ma mère et ne châtiez pas ma mère à cause de moi... Donnez-moi la force de faire immédiatement mon devoir tous les jours et de devenir ainsi un héros et un saint[3] .”

La douleur des hommes de génie, de ceux qu'il appelle “les Phares” lui apparaît à travers les siècles ainsi qu'une indéfinie et unique prière.

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité
Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge
Et vient mourir au bord de votre éternité! [4]

Naturalisme un peu vague il est vrai et sans valeur religieuse. Les confidences de Nadar et des deux femmes que Baudelaire a aimées s'accordent pour que nous ne doutions plus de son idéal étrange: il voulait la possession de l'être bien-aimé dans la chasteté. La femme, reste toujours à ses yeux, “mon enfant..., ma Sœur...” Des yeux pleins de lumière marchent devant lui, nous dit-il,

Me sauvant de tout piège et de tout péché grave.[5]

Quelle candeur d'amour chez ce prétendu débauché, scandale des bourgeois voltairiens et des rédacteurs du Siècle!
Méconnu, il s'est plu à irriter ces gens. Il les a mystifiés, et les descendants des Ponmartin et des Villemain, aujourd'hui, continuent de déchirer leurs vêtements et de crier au blasphème. Cependant Baudelaire écrivait: “Être un grand homme et un saint pour soi-même voilà l'unique chose importante.” Erreur sans doute –car nous ne devons pas nous désintéresser du salut éternel des imbéciles. Mais comme on le comprend! En dépit de ses misères inconnues, il n'arrête point de converser avec Dieu.
Lemaître assure que les pensées de Baudelaire ne sont qu'un balbutiement prétentieux et pénible et qu'on n'imagine pas une tête moins philosophique. Ni philosophe, ni savant, je le veux bien. Mais parce qu'il croit au dogme du péché originel, ce poète détient le mot de l'énigme universelle. Lemaître cite, en se moquant, cette maxime: “…la volupté unique et suprême de l'amour gît dans la certitude de faire le mal. Et l'homme et la femme savent, de naissance, que dans le mal se trouve toute volupté...” Je ne vois pas qu'il y ait là de quoi sourire et ces quelques mots, malgré leur outrance imprécise, m'éclairent mieux le cœur humain que tout le fatras des gens de théâtre. Lemaître (je le cite de préférence aux autres ennemis de Baudelaire parce qu'il était digne de le comprendre et de l'aimer...) nous dit du catholicisme des Fleurs du mal qu'il est peu chrétien, impie et sensuel. Des blasphèmes faciles, d'une énormité voulue, ne nous détourneront pas de ces poèmes où une pauvre âme déchirée par le remords, a faim et soif de perfection et sait le prix de la douleur. Sans doute il aime faire sonner son titre de catholique comme un jeune seigneur sa particule. Il se glorifie de son baptême dans une France “où tout le monde ressemble à Voltaire”[6]. Cette fierté me paraît légitime. Je ne me scandalise pas de ce dandysme spirituel. Il y a pourtant là un danger. Aujourd'hui encore, la grossièreté radicale risque d'inciter certains jeunes catholiques à louer Dieu de les avoir faits créatures si admirables. Je redoute moins pour eux le respect humain que l'ostentation.
Mais à cette attitude catholique, à ce dandysme religieux correspond chez Baudelaire un cœur vraiment poursuivi par la grâce. Des essais de haschich et d'opium, quelques excès d'alcool n'empêchent pas que pesait sur cette âme “la griffe effroyable de Dieu”. En lisant ses poèmes, toujours j'eus le sentiment qu'ils ne portent pas leur vrai titre. Avec ces trois mots Fleurs du mal ce grand homme dès le seuil de son livre, se calomnie. Je me souviens, à quinze ans, d'avoir ouvert, en secret, le recueil défendu, mais presque rien de cette musique n'a déconcerté mon cœur d'enfant. Le péché y gardait sa laideur, l'homme séparé de Dieu, sa misère et sa solitude, le cœur son désir d'aimer, de posséder quelqu'un au-delà du sang, au-delà de la chair.

Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût! [7]

Il y a dans le lyrisme de Baudelaire une réplique du lyrisme de Pascal. “L'homme ne sait à quel rang se mettre, dit Pascal. Il est visiblement égaré et tombé de son vrai lieu sans le pouvoir retrouver. Il le cherche partout avec inquiétude et sans succès dans des ténèbres impénétrables.” Dans ces ténèbres impénétrables où Baudelaire est un errant du péché originel, un amour le guide qu'ignorait Pascal: la Beauté. Mais il la redoute, il la hait, lorsqu'elle s'affirme charnelle et criminelle. Il souhaite uniquement qu'elle ouvre devant lui la porte

D'un infini que j'aime et n'ai jamais connu [8].

Son désir de voyage, son désir d'“ailleurs” ne sentez-vous pas qu'il dépasse le monde? Les vaisseaux de l’Invitation au voyage, c'est au delà des soleils couchants qu'ils emportent le Poète et la femme ne le détourne point de l'inaccessible horizon:

..Et rien ni votre amour, ni le boudoir, ni l'âtre,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer[9].

Le dernier poème des Fleurs du mal, le Voyage exprime avec une magnificence sans égale ce besoin du cœur humain d'échapper au fini. C'est d'abord le départ terrestre que chante le poète, ce désir de bercer “notre infini sur le fini des mers”, de détruire le souvenir, d'effacer la trace des baisers; mais le monde est trop petit, le Poète n'aspire plus qu'à la traversée dernière. Il lève l'ancre à jamais, il se confie à la mort pour qu'elle le conduise à Dieu... Et ce Père céleste nous espérons, qu'après un martyre sans nom, Charles Baudelaire l'a trouvé enfin.

Notes

  1. Bénédiction.
  2. Mon cœur mis à nu. A rapprocher du mal de Pascal “…s’offrir par les humiliations aux inspirations.”
  3. Mon cœur mis à nu. Il dit aussi : “le chapelet est un médium, un véhicule : c’est la prière mise à portée de tous.”
  4. Les Phares.
  5. Le Flambeau vivant.
  6. Mon cœur mis à nu.
  7. Un voyage à Cythère.
  8. Hymne à la beauté.
  9. Chant d’automne.

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Citer ce document

François MAURIAC, “À propos d’un cinquantenaire,” Mauriac en ligne, consulté le 13 décembre 2017, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/622.