Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

La Vocation des survivants

Référence : MEL_0618
Date : 25/10/1916

Éditeur : Revue des jeunes
Source : 6e année, t.13, n.8, p.449-461
Relation : Notice bibliographique BnF

Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Vocation des survivants


Au sergent BOLEY, O. P., en souvenir de nos conversations, le soir.

Au mois de septembre I656, Pascal écrivait à Mlle de Roannez: “J'essaye autant que je puis de ne m'affliger de rien et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur. Je crois que c'est un devoir et qu'on pèche en ne le faisant pas. Il est visible que quand [Dieu] nous découvre sa volonté par les événements, ce serait un péché que de ne pas s'y accommoder. J'ai appris que tout ce qui est arrivé a quelque chose d'admirable puisque la volonté de Dieu y est marquée.” Pascal développe ici une pensée du Mystère de Jésus: “Si Dieu nous donnait des maîtres de sa main, oh! comme il leur faudrait obéir de bon cœur! La nécessité et les événements en sont infailliblement...” La guerre est le maitre que Dieu nous donne de sa main. Sous cet aspect, n'atteindrons-nous pas à l'aimer?
Elle ne saurait dérouter que l'homme sans Dieu. On s'est beaucoup indigné de ce petit livre de Romain Rolland: Au-dessus de la Mêlée. Je n'y vois qu'un excès de logique à partir d'une insuffisance. De même que les Juifs attendaient un messie glorieux et qui eût été une puissance de ce monde, Romain Rolland s'efforçait de croire en l'humanité supérieure qui, hors de tout espoir métaphysique, réaliserait dès ici-bas une cité plus juste. Il comptait sur la force héroïque de son Jean-Christophe pour créer dans la presqu'ile Europe l'union des meilleurs autour des “phares” poètes, musiciens, philosophes. Le rayonnement de cette élite humaine se serait étendu jusqu'aux plus humbles.
Sans doute Romain Rolland souscrirait à l'affirmation de Schopenhauer: “Une vie heureuse est impossible. Le plus haut à quoi l'homme puisse atteindre, c'est à une carrière héroïque...” Il fait sien le motif de la neuvième symphonie: la joie à travers la douleur. Il reconnaît que la douleur “n'est pas nécessairement un mal –selon un mot de James Minton– mais un élément essentiel du bien suprême”. Seulement il veut qu'elle serve un idéal qui n'est que terrestre. Les souffrances de la guerre le déconcertent parce qu'elles témoignent du néant d'un idéalisme séparé de l'Etre infini. Ce n'est pas Romain Rolland qui pourrait jeter à Dieu le cri de Pascal en sa Prière pour le bon usage des maladies: “Que votre fléau me console!” –Le fléau ne le consolera pas. Rien d'humain ne le peut consoler puisque tout ce qui est humain concourt à l'œuvre de mort. Il ne voit pas de limites au mouvement qui depuis trois siècles incline l'humanité aux arts mécaniques. A la patiente, à la savante tuerie d'aujourd'hui des perfectionnements seront apportés. Cette sélection à rebours qu'est la guerre des nations occidentales apparait susceptible de progrès indéfinis. La science a élargi le domaine de la mort et l'homme ailé se tue dans les étoiles. Nous entrevoyons ce que la chimie donnera de virulence aux guerres de l'avenir. L'intelligence humaine découvrit, il y a peu de temps, qu'elle s'adaptait exactement à la matière: elle commence seulement de lui arracher ses secrets. Les nations détentrices de forces et de destructions encore inconnues continueront d'en user avec méthode, soit qu'elles prétendent satisfaire leurs appétits de commerce, d'industrie, de lucre, soit qu'elles défendent contre l'invasion la terre des ancêtres. Ainsi s'accomplira jusqu'à la fin des temps, la promesse de l'ange subtil: Eritis sicut dii, scientes bonum et malum. En ce sens, la guerre n'est pas divine, elle est humaine.
Sans doute, Romain Rolland éprouve-t-il de la joie à cause de la victoire pressentie. Mieux qu'aucun autre, cet historien passionné de tout héroïsme est digne de comprendre les héros, de souffrir en union avec eux. Mais lorsque les aspirations infinies d'un cœur se détournent de Dieu pour se concentrer sur l'humanité, comment ne déborderaient-elles pas les frontières d'une patrie? Un chrétien, déçu par la guerre, dans sa passion de fraternité terrestre, se résigne à ne pas regarder joyeusement au delà des limites de la patrie souffrante –c'est qu'il peut se reposer en l'Etre incréé et y retrouver l'amour qu'a détruit la folie de la créature déchue. Il accepte ici-bas l'effusion du sang parce qu'il sait qu'ailleurs une éternelle paix régit le royaume qui n'est pas de ce monde. Romain Rolland, à la fois pénétré de sentiment chrétien et détaché de son Dieu, éprouve de la peine à ramasser son amour sur un seul peuple –fût-il le sien et l'aimât-il chèrement. Né pour l'infinité, ce cœur est obligé d'embrasser le monde parce qu'il ne voit rien qui dépasse le monde. C'est la misère de l'homme sans Dieu que même les aspirations qui témoignent de son origine divine lui deviennent une cause d'égarement.

*

Il faudra bien pourtant que se lève le jour de la miséricorde. Efforçons-nous de définir avec une grande simplicité de cœur ce que devra être la vocation des chrétiens survivants.
Que d'abord ils se résignent à être le petit nombre. C'est au petit nombre que s'adresse la parole du Sauveur: “A vous il a été donné de connaître les mystères du royaume de Dieu.” Ce que Pascal appelle le cœur –qui est la part de nous-mêmes sentant et reconnaissant Dieu par une inspiration pénétrée d'amour– fait défaut à beaucoup d'hommes.
De même que seuls les artistes ont le sentiment de voir les couleurs et les formes et se croient entourés d'aveugles et de sourds –nous savons que le sens des réalités invisibles fait défaut à la plupart. C'est pourquoi il importe qu'aucune force parmi nous ne se perde:
Chaque survivant sera un remplaçant –un héritier– non pas seulement l'héritier de tous ses frères immolés, mais de tel mort dont il était l'ami. Chaque tombe oriente une âme. Que nul de ces legs ne demeure en déshérence. Que chacun écoute la voix qui pour lui seul s'élève de la tombe à laquelle il appartient.
Chaque soir, je descends en moi-même dans ces régions où sourit encore un visage bien-aimé et j'y découvre les exigences du mort sur la destinée de l'ami vivant. Je sais ce qu'il attend de moi. C'est un témoin que je ne tromperai plus comme naguère. Il était si facile alors de faire illusion à l'ami dont nous souhaitions la tendresse! Ne comptons plus sur cet aveuglement, aujourd'hui qu’il n'est plus là. Il s'est porté notre garant auprès du Père. Son amour et sa réprobation se confondront désormais avec l'éternel amour et l'éternelle réprobation.
Retenons donc ce qu'enseignait M. Singlin à Pascal: “qu'une des plus utiles et des plus solides charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde...”

*

Les chrétiens survivants seront des humbles pour cela seulement qu'ils seront des survivants. Ils n'auront pas été choisis. A tous leurs frères immolés s'adresse la parole du Sauveur: Ego elegi vos. Eux sont les épargnés. Quelques-uns demeurés à l'arrière à cause de leur santé ou de leur âge savent que tels de leurs frères, aussi débiles qu'eux, aussi âgés, se sont frayé une route vers la mort. Beaucoup ont sauvegardé leur vie, qui, en le voulant passionnément, l'eussent donnée. Sans doute ce sacrifice volontaire n'était pas exigé et le devoir d'un grand nombre les enchaine à la place où ils servent le mieux. A eux seuls, il appartient de s'interroger, de se connaitre jusqu'au fond. “O mon ami, m'écrivait de la tranchée R.V.R., ma consolation dans le sombre calvaire, lorsque par les nuits sournoises je réconforte mes hommes sous la pluie de grenades, c'est de me dire qu'entre l'ennemi et moi il n'y a pas d'autres poitrines.” Cette parole nous révèle la dignité de l'homme dans la vie de la grâce et nous aide à comprendre le Dii estis du psalmiste. Que les survivants s'humilient en la méditant, quand même ils ne mériteraient pas que toute une jeunesse immolée leur dise, comme la vierge Antigone à sa sœur Ismène: “Vous avez choisi de vivre et moi de mourir...”

Il faut de l'humilité, disais-je –mais non point de fausse humilité. Que nul ne se dérobe à l'attrait des grandes tâches. N'avons-nous pas abusé d'un franciscanisme de littérature? Il semblait que la foi dût nous asservir aux travaux médiocres. Mais le disciple bien-aimé était celui qui, touché par l'Esprit, donna au monde ce quatrième Évangile dont le prélude retentit comme la voix même de l'Esprit. Donc, que les flammes de la Pentecôte brûlent les fronts de ceux qui ont été choisis –que le grand vent de la Pentecôte enveloppe les chambres où travaillent les jeunes hommes! L'Esprit n'a jamais cessé de parler dans les Ecritures. Il n'a jamais cessé de se manifester par la voix de l'Église catholique et par cette voix intérieure qui emplit le silence de notre cœur lorsqu'il se recueille. Les prêtres qui nous délient sont participants de sa toute-puissance: l'unique prière des millions de fidèles agenouillés et de moines prosternés au milieu du sommeil des autres hommes, cette immense prière procède de Lui pour retourner à Lui. Que chaque survivant naisse une seconde fois à cette vie de l'esprit. Sans doute

La vie humble, aux travaux ennuyeux et faciles,
Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour.

Mais ne veut-elle pas plus d'amour, cette recherche, cette poursuite incessante de Dieu qui enchaine l'homme à sa table, le livre à l'action de l'esprit, au long des nuits studieuses. et s'achève parfois sur la page interrompue en invocations comme celles que transcrivait Blaise Pascal dans la nuit du lundi 23 novembre 1654?
Pourtant la lumière ne se livre pas, dès le premier effort. Nous avons donné sans compter notre adolescence, notre jeunesse au droit ou à quelque autre étude. Qu'avons-nous donné à la lumière?
Pour réaliser le rêve du Père Gratry: une concentration des forces intellectuelles du catholicisme, il faudrait que les survivants instruits par trente années de défaites électorales, de compromissions dans des aventures politiques, acquièrent le goût du retour en soi, du reploiement, de l'approfondissement.
Une solitude pareille à celle que nous a décrite ici-même Pierre de Lescure devrait attirer, au long de plusieurs mois, ceux d'entre nous à qui des loisirs sont donnés: les guides y abondent pour les diriger à travers la Summa theologica [1].
Mais surtout il importe que nous soyons unis. Notre folie fut d'inventer des groupements nouveaux et de mépriser la séculaire expérience de l'Église. Si nous voulons posséder une vie sacramentelle commune, faire ensemble des œuvres de miséricorde, étudier la théologie et la liturgie, nous rallier autour des bannières de nos métiers et professions, il ne me semble pas que nous puissions trouver rien de mieux que les tiers ordres. Quels disciples ne se reconnaîtraient à la fraction du pain? Nous avons ceci en commun: la vérité, non une vérité de philosophe ou de savant, mais le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, la très sainte et très auguste Trinité. Ceci ne nous unira-t-il pas? Chacun, au sortir de cette vie commune, serait libre de donner à tel ou tel parti le bénéfice de son action.
Après la guerre, beaucoup d'âmes ressuscitées des tranchées auront faim et soif de Dieu: l'épreuve aura éveillé en elles une inquiétude, et de jeunes regards interrogeront les nôtres. C'est vers ceux-là que les survivants seront envoyés, vers ceux dont les ténèbres seront déjà traversées d'une lueur. Car nous ne nous sauverons pas seuls. Si nous sommes unis, la conversion de chacun d'entre nous sera aidée par la conversion de notre frère. Le royaume de Dieu est au dedans de nous, il est donc aussi dans le cœur de l'ami que nous aimons. L'état de conversion n'est pas un état de repos ni de quiétude –c'est un état de lutte– d'un effort qui se mesure au poids du passé que nous traînons après nous: passé vivant, passé chargé de honte et dont la plus secrète pensée impure demeurera attachée à notre chair, mêlée à notre sang jusqu'au jour de la justification. Or, en cet état de lutte, nous avons le bénéfice du travail divin accompli auprès de nous dans une âme bien-aimée. Telle épreuve dont le sens nous échappe s'éclaire pour nous quand celui que nous aimons la subit à nos côtés. La volonté de Dieu qui nous apparaissait incompréhensible, nous la comprenons chez notre frère. Son angoisse nous éclaire sur notre angoisse. Qui n'a trouvé dans la lettre d'un ami l'exacte formule du mal dont soi-même on se sentait accablé?
Il importe que nul d'entre nous ne renonce à cette participation et qu'il n'y ait pas une flamme dans l'une de nos âmes dont une autre âme ne reçoive quelque chaleur.
Vie chrétienne dans les ténèbres, vie cachée de nos âmes, cela seulement peut donner un fruit dont le siècle sera étonné: une œuvre commune de jeunes intellectuels catholiques groupés autour de leurs maîtres...

*

Cette œuvre, que de fois l'ai-je rêvée à Mourmelon en Champagne, lorsque sur le fleuve boueux des routes voguaient les Passy-Bourse et les Madeleine-Bastille et qu'au-dessus de moi les “Farman” troublaient avec leur moteur le silence des espaces infinis, souillaient de leur échappement libre les routes du ciel, ou encore, dans un village de Lorraine, lorsque la Semaine Sainte rendait muettes les cloches et qu'à l'heure de l’Angelus des petits garçons passaient sous mes fenêtres en faisant tourner des crécelles! Les fleurs éclatantes des assiettes de Strasbourg luisaient dans l'ombre du logis paysan. L'étable obscure chauffait ma chambre et le canon faisait moins de bruit que les invisibles alouettes au-dessus des champs, –ou, enfin, entre les quatre feuilles de papier goudronné qui sont ma “cagna” dans ce vallon de l'Argonne où j'écris ces lignes– que de fois me suis-je enchanté de cette vision: un organe qui serait pour nous, les jeunes survivants catholiques, et qui serait le chez-nous de notre esprit, le rendez-vous de nos aspirations, l'appui de nos rêves, l'inspirateur des réalités qui sommeillent en nous et que réaliseront nos efforts!
Rien de ce qui est tenté chez nous, dans l'ordre de la pensée ou de la pratique, ne serait étranger à ce recueil. Ce qui s'appelle les “œuvres” y trouverait son mot d'ordre. Les maîtres de la doctrine et de l'art, soit par eux-mêmes, soit en exactes effigies, y prendraient rendez-vous. La conciliation entre des tendances réputées divergentes se ferait sous le contrôle de théologiens avisés.
Un jeune dominicain qui est sergent dans ma formation vient veiller avec moi, le soir, et me fait pressentir que saint Thomas, vu de haut et assimilé par des âmes vivantes, donne le point où se peuvent rejoindre, sans abdiquer, tant de chrétiens que leur tempérament et le défaut d'un vocabulaire commun, bien plus que leurs idées, éloignaient les uns des autres.
La jeune génération nous donnera une splendide équipe pour une besogne qui ne sera plus “la cuisine” littéraire, mais une œuvre de foi. Ni pamphlet, ni calomnie avérée ou seulement possible. Nulle étroitesse, ni prétention à régenter ce que Dieu fit libre sous son libre ciel. Des controverses telles qu'en peut signer un chrétien qui communie tous les jours, et, pour combats, de belles croisades, visant à délivrer une fois encore le tombeau du Sauveur, qu'entend détenir toujours l'adversaire au triple visage: l’Egoïsme, qui, au lieu de se donner au vrai, nous incline à l'utiliser et à l'exploiter pour des fins terrestres; la Niaiserie, qui, sous prétexte de répandre une littérature d'édification, veut séparer l'art de la vie, déshonorer la chair et le sang et envelopper le Fils de l'Homme dans un manteau de dérision; la Laideur, enfin, qui, en dépit des directions de Pie X et de nobles traditions séculaires, s'étale sur les autels et contredit à l'ordre sacré. Tels seraient nos ennemis...
Mais, au fait, mon organe de pensée catholique, d'information et d'action intégrale[2], il existe. Voici mon rêve dans sa réalité que je rejoins. Il n'est que de développer notre Revue des Jeunes et de nous y développer chaque jour davantage.
Ce qu'il faut retenir, c'est la nécessité où nous sommes de réaliser enfin l'école catholique et de trouver nos maîtres. En vérité, nous ne les trouverons pas hors du catholicisme. Il s'agit pour nous d'infiniment plus que d'une défense extérieure de l'esprit religieux, qui est la part de l'honnête homme sans la foi. Nul ne refuse à un jeune croyant le droit de mettre, au service d'une doctrine politique, ses réserves de vertu. Mais, comme dit la Pucelle: “Dieu premier servi...”

*

Nous sommes encore dans le temps de l'angoisse. Il ne faut pas s'attarder à des visions de paix. Sous son abri, à la lueur d'une bougie, le soldat lit de belles phrases. Il admire la liberté d'esprit de l'auteur qui combine des plans “pour quand ce sera fini”. Il aimerait, lui aussi, regarder au delà de la minute présente, mais le vent qui frappe son visage est celui de l'éternité. Quelques écrivains de l'arrière n'ont pas le sentiment qu'une certaine acceptation de la souffrance des autres pénètre leur style et blesse au cœur ceux qui n'ont pas besoin que nous leur fassions de blessures. J'entends souvent des mots comme ceux-ci: “On a pris son parti de notre mort. Si je vais en permission, les gens s'étonnent de me voir vivant. La vie continue par-dessus nous...” Ils sont en agonie, ne dormons pas pendant ce temps où l'un d'eux verse peut-être “telle goutte de sang” pour nous. Hier soir, sous les antiques constellations, les obus déchiraient la nuit d'été. Ce matin, une lettre de Grenoble m'annonce la mort de Georges Dumesnil, le doux maître chrétien, que dut accueillir André Lafon au seuil de l'Eternelle vie. Ah! ne parlons que de la douleur. Elle est le plus grand mystère. “O Dieu qui aimez tant les corps qui souffrent que vous avez choisi pour vous le corps le plus accablé de souffrance qui ait jamais été au monde...” ose s'écrier Pascal dans sa Prière pour le bon usage des maladies.
Pourtant la douleur est un mal que le péché impose au monde. Dieu est la joie. Il met sur des visages de Frères Prêcheurs ou d'enfants de saint Benoît que je connais, un reflet de surhumaine joie. Nous-mêmes nous rappelons des matins de vacances baignés d'un azur qui affluait jusqu'au fond de notre cœur, vierge encore de grands crimes. Il y a des amours et des amitiés terrestres ineffablement voulues par Dieu. Le Sauveur qui est venu buvant et mangeant avec les publicains et qui donnait un sens infini à la ronde puérile: “Nous avons chanté pour vous et vous n'avez pas dansé...”, aurait pu nous racheter sans l'agonie, sans la flagellation ni la couronne d'épines, ni les clous. Mais parce que le péché avait ouvert sur le monde les écluses de toutes les douleurs, il restait au Sauveur d'établir entre sa passion et la nôtre une conformité éternelle. Pascal écrivait à Mme Perier “que c'est un grand principe du christianisme que tout ce qui est arrivé à Jésus-Christ doit se passer dans l'âme et dans le corps de chaque chrétien...”
De sa Croix à la nôtre il n'en reste pas moins un abîme, et à ce que Léon Bloy appelle “le poème prodigieux d'un pauvre homme essayant de se configurer à Jésus-Christ”, manquera toujours le dernier chant. Donc que notre foi ne chancelle pas devant l'horreur du sacrifice exigé.
Sans doute serait-il facile de ne se point troubler si chaque soldat avait le sentiment à être l'homme de douleurs, un vrai Christ, s'il connaissait la communion qui le lie aux carmélites agenouillées dans le chœur plein de nuit et à la mère qui ouvre la lettre où lui est annoncée la mort de son dernier-né. Mais quel effrayant mystère que cette ignorance dans le martyre qui persiste au fond de ces jeunes cœurs! Cette idée chère à Dostoïewski que la douleur est par elle-même rédemptrice et qu'elle purifie comme la flamme brûle, j'ignore ce qu'en penserait un théologien.
Qui sait si, parmi les combattants, le petit nombre des avertis –de ceux qui connaissent le sens de l'Épreuve– n'assument pas la charge terrible de mettre en valeur la souffrance de leurs frères aveuglés? C'est en eux peut-être que la douleur immense des tranchées prend conscience d'elle-même. C'est au fond de ces cœurs choisis que toutes les larmes refluent. Telles notes intimes laissées par les morts et que Barrès paraphrase, des lettres que je reçois, m'inclinent à le croire.
Il faut se redire que cette guerre n'est qu'un aspect de la douleur entrée dans le monde avec le péché. Elle n'est qu'une synthèse des maux quotidiens. Au retour des tranchées, les survivants s'étonneront de trouver la douleur tapie dans un coin de leur chambre. Elle les y attend sous ses noms éternels: la faim, la maladie, la domination des forts, l’isolement du cœur, la trahison, l'abandon. Ils pleureront la tête appuyée à des berceaux vides. Ils n 'éviteront pas l'agonie. Ils n'éviteront pas la mort.

*

Un sacrifice encore sera exigé des chrétiens survivants qui font profession d'hommes de lettres. Ils n'ont plus droit à cette “carrière littéraire” dont rêvaient leurs aînés à vingt ans. –Sans doute, telle littérature d'édification enrichit son homme et, selon le mot d'un juif converti, revenu depuis à son vomissement, “la conversion se vend bien”. Mais je donne ici au terme d'“homme de lettres” son sens le plus noble. J'entends parler d'artistes incapables de s'adonner à certaine cuisine bien pensante ni de fonder une industrie de bons livres.
Naguère il leur suffisait de ne pas corrompre. Ils acceptaient de divertir et de se divertir avec des imaginations agréables ou par une observation exacte des mœurs ou dans le jeu des idées. Mais ils sont nés une seconde fois. Leurs frères immolés en mourant les enfantent à une vie nouvelle. Leur moindre action doit procéder de cette vie et quel acte qu'un livre, qu'un simple article! “Lorsque vous étiez esclaves du péché, écrivait saint Paul aux Romains, vous étiez libres envers la Justice...” Ils ne seront plus libres envers la Justice. Ressuscités à la vie de l'esprit, ils ne porteront des fruits que pour Dieu.
Tant qu'ils furent soumis à la loi du péché, tout écrit qui sortait d'eux paraphrasait la plainte de Mallarmé: “La chair est triste!...” Parce qu'ils vivaient selon la chair et le sang, ils étaient les historiens de tous les conflits misérables du sang et de la chair. Vivant selon l'esprit, ils manifesteront cette vie nouvelle dans leur œuvre.
Au fond de chacun de leur cœur, le héros balzacien demeure encore. –Rastignac ou Rubempré– qui s'amuse à bien mener son jeu, à jouer serré, qui s'exerce à la stratégie de la littérature et du monde. C'est lui le vieil homme du littérateur. Il faut sans pitié le tuer. A ce que le monde fait tenir dans ce petit mot de réussite, quel prix donneront ceux qui croient aux promesses éternelles? J'ai contemplé des visages d'“hommes arrivés” qui expriment l'assouvissement. Ils n'attendent plus que de mourir seuls.
Au point de vue humain, je crois qu'il y a de l'avantage à tout perdre pour tout sauver. S'il n'avait point cru en Jésus-Christ, que saurions-nous de cet Augustin qui professait à Carthage et à Rome? Aurions-nous connaissance des leçons qu'il vendait à ses écoliers? Pascal, s'il avait passé sa vie dans l'étude des sciences abstraites, régnerait-il sur les âmes après tant d'années? Mais la question ne se pose pas. Un chrétien manifeste la vérité et lui rend témoignage aussi simplement qu'il respire.
La grâce tire d'une âme infiniment plus que tout ce qu'elle donnait dans l'état de péché. Elle la creuse dans ses profondeurs. Des sources inconnues jaillissent. Des forêts s'élèvent et chantent. C'est un Nil éternel qui inonde et féconde la pauvre terre des hommes. L'Esprit sculpte l'âme, semblable à l'ouvrier qui dans le marbre éveille un sourire humain. Quelles splendeurs l'art ne doit-il pas- poèmes, musiques ou cathédrales –à cet amour qui est décrit au chapitre V du livre III de l’Imitation, cet amour qui emplit saint Paul d'une exultation ineffable?
L'attrait des couleurs, des formes, de la lumière, des parfums, de l'harmonie, faut-il que l'artiste s'en délivre? Dieu l'a créé dans son cœur et dans son corps pour qu'il reflète toute lumière et qu'en lui reflue toute la beauté du monde. L'artiste fut créé avec plus d'amour que le commun des hommes. Il voit ce qui est caché à la foule et il entend une symphonie connue de lui seul. Que fera-t-il de ce don redoutable?
Ce n'est point d'un renoncement qu'il s'agit pour lui, mais d'un acheminement. Il faut que des choses créées il s'élève à l'Être incréé. Le livre X des Confessions de saint Augustin m'interdit de toucher à ce sujet: il suffit de relire.
Cette lumière que pleure la vierge Antigone, les yeux levés vers “l'œil sacré du jour”, possède Augustin et le caresse alors même qu'il ne pense pas à elle. Il la désire par-dessus toutes les choses terrestres, comme ceux qui sont nés dans des contrées heureuses. Pourtant elle l'incline à aimer une autre lumière –celle que voyait Tobie privé des yeux de son corps– celle qui guidait Jacob aveugle et les mains croisées sur la tête de Joseph...

*

Les chrétiens survivants sont le sel de la France –les bons serviteurs méconnus par qui la maison de famille est sauvée du désordre. Au-dessus des partis, l'Eglise de France s'élève, fille aînée de Rome, école de raison, de sagesse, de mesure –sauf pour le don de soi. Des couvents priaient au milieu d'elle comme des ilots de perfection, des viviers d'âmes élues. Ils étaient des flaques du passé le plus pur. Jusque dans l'exil, les toits rapprochés de leur cloitre ont contenu l'essence du catholicisme français: mœurs, doctrine, érudition, liturgie; ce qui ne doit pas mourir pour que vive la France éternelle. Les chrétiens survivants aideront aussi à la perpétuer.
Gens armés qui sur la route de Montlhéry à Paris priiez Notre Seigneur à très haute voix, lorsque passait saint Louis enfant, vous revivrez dans les humbles et doux revenants de la tranchée. A tel combattant que je sais et qui peut-être ce soir, du fond de son abri, regarde les étoiles, la France n'apparaît pas sous les traits farouches de la Marseillaise de Rude. Mais son visage est celui de cette princesse chrétienne que fait pleurer Jean Racine avec sa Bérénice. La France, c'est Jacqueline Pascal, passionnée, raisonneuse, qui ne voulait point mettre de limite à la pureté ni à la perfection. La rosée de La Salette mouille ses pieds nus de bergère. Elle ramasse du bois aux grottes Massabielle. C'est encore une petite sœur des pauvres qui recueille les restes des plus humbles tables. C'est la mère qui assiste à la première messe et dit à Dieu le nom de son fils disparu.

Notes

  1. “Une image de nos vouloirs”, Revue des Jeunes, 25 juillet 1916.
  2. Sous-titre de la Revue des Jeunes.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “La Vocation des survivants,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/618.