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André Maurois de l'Académie française

Référence : MEL_0616
Date : 15/07/1938

Éditeur : Revue de Paris
Source : Vol.3, n°14, p.241-247
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Portrait
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André Maurois de l'Académie française

La joie que donne à un écrivain qui siège à l’Académie française l’élection d’un autre écrivain est un phénomène curieux. Je n'entends pas parler ici de l'élection d'un ami : le succès d'André Maurois comblait mon vœu le plus cher. Mais l'étrange est que, même si nous n'avions pas été liés par l'affection, je n'aurais pas ressenti un moindre plaisir à voir triompher l'auteur de Climats.
C'est que, comme il existe un esprit de corps, il existe un esprit de génération. Nous ne sommes pas peu fiers de la nôtre. Les humbles sentiments qu'il convient que nous ayons de nous-mêmes, ne défendent pas à notre petite étoile d'admirer la constellation où elle brille d'un éclat modeste. La constellation tout entière viendra-t-elle un jour s'inscrire sous la Coupole ? Nous doutons que le désir en soit également ressenti par tous nos confrères, puisque la condition pour que le miracle s'accomplisse, c'est hélas que nous soyons nombreux à passer d'une immortalité à l'autre.
Du moins s'étonnera-t-on qu'ils ne paraissent guère regretter de n'avoir pas réussi, avec la génération de nos aînés, cette conjonction d'astres dont je rêve pour la nôtre. Que l'Académie de ces vingt dernières années ne puisse s'enorgueillir des noms de Paul Claudel, de Francis Jammes, d'André Gide de Marcel Proust, de plusieurs autres, c'est un malheur auquel j'ai des raisons de croire que beaucoup d'entre nous sont assez peu sensibles.
Pour moi, aucune idée ne me console mieux du passage à l'immortalité définitive à laquelle tôt ou tard nous sommes tous appelés, que l'image de ce Baudrier d'Orion qui commence de se dessiner peu à peu au ciel de l'Académie et où viendront s'inscrire les Tharaud, les Giraudoux, les Jules Romains, les Vaudoyer, les Martin du Gard, les Bourdet, les Morand, les Chardonne, les Halévy, les Schlumberger, les Maritain, les Gabriel-Marcel, les Du Bos, les Léon-Paul Fargue, les Romier, les Montherlant, les Marcel Arland, pour citer les premiers noms de ma génération et de la suivante, qui me viennent à l'esprit et au cœur ; et il resterait encore beau¬ coup de place pour les Illustrations, pour les Gloires, pour les grands personnages décoratifs de la politique et du monde, et naturellement aussi pour ces candidats plus âgés dont la longue patience et l'opiniâtreté ne devraient point nous faire oublier le talent.
Dans notre constellation, quelle place occupe Maurois, et comment décrirons-nous cette belle étoile?... D'abord, je serais tenté d'affirmer qu'il est le plus intelligent, si je n'entendais aussitôt Jules Romains me souffler : “Non, c'est moi” Qu'il nous suffise donc de le mettre au rang de ceux dont on disait au collège “qu'ils pigent tout”. On m'assure que son maître Alain, qui, pourtant, a fait mûrir de si beaux fruits (quelques-uns même un peu trop gros, un peu “forcés”), se souvient de notre ami comme du lycéen le plus éblouissant entre tous ceux auxquels, pendant un demi-siècle, il crut apprendre à se passer de Dieu.
Chaque fois (et c'est souvent) qu'à table ma voisine me glisse : “Moi, le livre de vous que je préfère, c'est le Cercle de famille...” l'accablante paresse d'esprit qui parfois m'envahit dans le monde m'empêche de protester: “Je ne suis pas lui, je suis moi...” Mais en même temps j'éprouve un petit froid à me dire: “Elle va s'apercevoir que je ne sais rien, et elle va me parler anglais...”
Tellement intelligent, notre Maurois, qu'il fallait que l'univers s'en aperçût, bien que toutes les circonstances fussent réunies pour que cette manifestation ne se produisît pas. Quelle apparence, en effet, qu'un jeune industriel d'Elbeuf, responsable d'une importante affaire, eût à la fois l'ambition et les loisirs de “se lancer dans la littérature”? Ces loisirs, ce fut la guerre qui les lui fit. L'éclatant succès des Silences du Colonel Bramble, écrit pour son propre divertissement et pour celui de quelques amis, fit paraître d'abord le don essentiel d'André Maurois : cette grande intelligence n'était pas un feu solitaire. Elle ne brûlait pas, comme tant d'autres, au fond d'un ciel inaccessible. Ses rayons ne nous arrivaient pas déjà affaiblis et refroidis par un voyage à travers des millions de lieues. Ils atteignaient directement la foule des hommes, savants et ignorants, “les subtils et les crustacés” (ce sont les deux grandes espèces d'esprits que Gide distingue dans l'humanité) et les baignait également de leur lumière et de leur chaleur.
Quand je lus Bramble, je ne connaissais pas André Maurois; ce ne fut donc pas l'amitié qui m'obligea aussitôt de crier au chef-d’œuvre. Je suis toujours dans le même sentiment: je ne crois pas que l'esprit français ait rien donné dans ce genre de plus fin ni de plus délié, sans rien de grinçant comme chez Voltaire ou comme chez France. Dès ce premier ouvrage d'André Maurois, l'esprit le plus vif est pénétré d'une bonne grâce dont la qualité exquise annonce qu'elle vient du cœur et qu'elle est une forme de la charité. Une sorte de pudeur nous défend d'esquisser ici le portrait moral de notre ami. Indiquons pourtant qu'il possède cette vertu bien insolite chez un homme de lettres: la bonté. Dans André Maurois, pour ceux qui le connaissent, se trahit souvent l'anima naturaliter christiana dont parle saint Augustin. Mais ceci est une autre histoire; revenons à l'auteur.
Un succès plus étrange et plus significatif que celui de Bramble, fut celui de Climats. Le jeudi 23 juin, après être allé féliciter notre ami, je voulus finir la journée avec lui. Portes closes, téléphone décroché, je relus Climats d'un trait (ou presque). Il est très rare qu'on relise le livre d'un ami, surtout un roman. Soyons franc: cela n'arrive pour ainsi dire jamais. On relit les Classiques, Proust, la Correspondance de Flaubert, Sainte-Beuve; mais il ne viendrait à l'esprit de personne de reprendre les romans de nos contemporains, autant qu'on les ait aimés au moment de leur publication.
A mesure que je redécouvrais Climats, je me demandais comment un livre qui va si loin dans la connaissance du couple humain avait connu cette diffusion extraordinaire et ces tirages réservés d'habitude aux romans policiers. Il existe en France de trente à cinquante mille personnes capables de consacrer 15 francs à l'achat du livre d'un romancier coté. Si quelques-uns de nos ouvrages ont dépassé ce chiffre, ce fut à la suite d'un prix, ou après des années de vente continue. Si l'un d'eux crève du premier coup le plafond, c'est qu'il s'agit d'un travail exceptionnel, comme le fut ma Vie de Jésus, dont le succès n'est pas seulement d'ordre littéraire. Le vrai est que l'immense majorité des Français ne franchit le seuil d'une librairie que pour acheter des crayons et des enveloppes.
Or, le tirage de Climats fut tout de suite énorme, battit tous les records connus, phénomène à première vue inexplicable; comme si Lucien Leuwen eût été acheté tout à coup par trois cent mille personnes. Mais c'est justement ce phénomène qui nous aidera à mieux discerner la place de Maurois dans sa génération. Pour plusieurs écrivains, il s'agit d'abord d'attirer le lecteur, dans leur univers particulier d'où eux-mêmes se savent peu capables de sortir; et quand ils y sont parvenus, de l'y retenir par tous les prestiges de l'écriture, d'éveiller en lui un certain goût, de l'exciter assez pour qu'au prochain livre, il se dirige de lui-même vers ce labyrinthe de passions, de paysages et d'odeurs. Ainsi l'œuvre de quelques écrivains d'aujourd'hui se présente sous l'aspect d'une porte étroite qui ouvre sur des défilés, par où il faut atteindre une cité souterraine, tout un monde secret et délectable.
L'œuvre d'André Maurois s'élève au contraire comme un beau palais aéré que des galeries ouvertes et de vastes portiques relient à des terrasses et à des jardins. Une lumière vive mais égale s'y épand sur les idées et sur les êtres, sur les systèmes et sur les hommes. C'est un lieu d'échanges spirituels où se rencontrent les politiques et les poètes, les soldats et les philosophes. Il est inutile ici d'insister sur le rapprochement qui s'est accompli à l'ombre de ces portiques entre l'esprit français et le génie anglo-saxon. Le peu que les Anglais et les Français savent les uns des autres, ils l'ont appris de Maurois ; non que beaucoup d'autres ne s'y soient efforcés, depuis le XVIIe siècle. Mais Maurois seul paraît avoir réussi à mordre sur cette masse d'ignorance réciproque. Tout cela est trop connu pour que nous nous y arrêtions. Ce qui l'est moins, c'est la mauvaise humeur que cette réussite éveilla chez quelques-uns. Je me rappelle la boutade d'un homme politique (il appartenait à l'Académie française, mais il n'est plus de ce monde): "Maurois, me disait-il, abuse vraiment de la connaissance qu'il a d'une langue que personne ne parle." Il n'abuse de rien, mais il est vrai qu'il administre mieux son talent qu'aucun de nous —en quoi il me semble digne d'être loué. On ne voit point la nécessité d'unir la maladresse à tous les dons de l'esprit. Il ne lui servirait à rien de savoir “mener sa barque” si elle n'était chargée d'une œuvre à la fois éclatante et profonde.
Car elle est profonde, en dépit de sa grâce légère et de son brillant.
Sous le beau palais que j'ai décrit, s'étend aussi un monde inconnu, plein de détours et de labyrinthes et qui est fait de toutes les amours et de toutes les souffrances d'une vie. Mais bien loin d'y attirer le lecteur inconnu, comme nous faisons presque tous, l'auteur de Climats y descend seul et rapporte lui-même, de ses propres abîmes, une flore et une faune qui s'animent et brillent soudain dans la pure clarté, aux yeux d'une foule immense d'admirateurs. Ces algues, ces coquillages des grandes profondeurs ont été choisis avec un tel discernement, une si curieuse divination, que chaque visiteur, chaque visiteuse les reconnaît pour siens.
Quelquefois, André Maurois ne revient de ses voyages au fond de lui-même qu'avec une goutte d'eau pure, une seule goutte, mais il y fait tenir un monde de sentiments : de ces récits de deux ou trois pages, je n'ai pu retrouver qu'un seul : le Porche corinthien (dans Fragment d'un journal). Je ne sais s'il a recueilli les autres brèves nouvelles dont j'ai gardé un souvenir émerveillé. Climats, roman aux vastes proportions, est tout composé de ces gouttelettes précieuses. Le miracle est que dans ce livre, le mieux fait pour instruire nos arrière-neveux des mœurs amoureuses d'un monde restreint d'après la guerre, des centaines de milliers de lectrices s'y soient reconnues. C'est qu'au lieu de les attirer et de les perdre dans son labyrinthe intérieur, l'auteur y a choisi lui-même, à leur intention, entre tant de richesses, quelques éléments de ses personnages. De là peut-être, dans les héros inventés par Maurois, un excès des transparences. C'est une humanité de cristal. Il y manque un peu de cette buée qui flotte autour des grandes créations du génie. Comme il arrive dans les eaux trop pures, la clarté trompe sur la profondeur. Mais quoi ! C'est justement ce que nous éprouvons, parfois, avec Adolphe, ou avec madame de Chasteller.
Faut-il tout de même risquer une critique et mettre à notre tableau une ombre légère? Notre ami cède trop parfois au plaisir d'être compris. C'est enivrant que de rendre intelligible à des milliers de lecteurs ce qui intéressait jusqu'alors un petit nombre de spécialistes. Il arrive que le magicien du beau palais que j'ai décrit réduise un monde à une belle pomme rouge qu'il dépose dans la main du visiteur ébloui. Il écrira par exemple : “Un couvent est un lieu où un certain nombre d'hommes fuient la vie sociale et s'occupent de leur salut personne] ; égoïsme collectif qui, parce qu'il est collectif, redevient constructeur.” A première vue, que reprendre à cette définition? Tout en semble vrai, et pourtant il y manque le mot essentiel : la Communion des Saints. Un homme qui entre au couvent croit à la Communion des Saints. C'est dire que son salut personnel est lié pour lui à celui du plus grand nombre possible de ses frères. La foi en la réversibilité des mérites donne leur sens à ces renoncements de chaque jour, de chaque heure. Et même si quelques moines glissent à l'égoïsme, l'institution ne tient que parce qu'elle est fondée sur cette croyance étrange et sublime que nous pouvons mériter, expier les uns pour les autres. Une petite armée de contemplatifs tient devant Dieu la place d'un monde tout occupé de ses délices et de ses crimes.
Mais je m'excuse de détacher ainsi et de critiquer un texte qui n'est qu'une note de lecture. Il ne faut point trop s'arrêter au revers d'un art si volontairement intelligible, et surtout ne point conclure de ce que j'en ai dit, qu'il n'use pas de toutes les ressources que l'auteur découvre dans la connaissance de soi-même.
Lorsque Maurois, biographe, se montre excellent (comme dans son admirable Disraeli), c'est qu'il a mis en pratique ce que j'écrivais un jour: “Un auteur ne se décide à écrire une biographie entre mille autres que parce qu'avec ce maître choisi, il se sent accordé. Pour tenter l'approche d'un homme disparu depuis des années, la route la meilleure passe par nous-mêmes.”
Je me réjouis pour André Maurois de cette liberté où il se trouve à l'égard de son monde intérieur: comme il n'en est pas le prisonnier, il s'en évade et goûte tous les présents de la vie: les voyages, les lectures, la société, la conversation des femmes. Je lui envie cette curiosité des doctrines et des systèmes, cette aptitude à se tenir au courant de la science, et à dialoguer avec un bonheur égal sur tout ce que l'actualité lui propose. J'admire ce regard lucide sur le monde et que ne trouble aucun parti-pris. On rêve d'un journal qui remplacerait tous les autres, et qui serait rédigé par Lucien Romier et par André Maurois. Nous aurions enfin quelque chance de n'être pas dupes.
Quel rôle jouera à l'Académie un esprit aussi fin et qui eût rendu d'admirables services dans la Carrière? L'Académie est un lieu fait à souhait pour les diplomates refoulés. Je souhaite que notre ami y mette, au service des lettres, l'esprit de finesse dont Dieu le combla. Ce dont je me tiens en tout cas pour assuré, c'est qu'en dépit du ton solennel des séances et de la monotonie du Dictionnaire, l'auteur de Bramble est homme à se fort divertir dans notre Compagnie. Oui, plus j'y songe et plus je me persuade qu'il trouvera le moyen de beaucoup s'amuser chez nous.

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Collection

Citation

François MAURIAC, “André Maurois de l'Académie française,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/616.