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Le jeune homme

Référence : MEL_0609
Date : 01/05/1925

Éditeur : Bibliothèque universelle et Revue de Genève
Source : t.1, p.513-526
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le jeune homme

Cette force inemployée dont un jeune homme surabonde, le plaisir l’use. Ils courent au plaisir, ces pauvres enfants. La débauche les prend par vols immenses. Ils s’y abattent comme sur un marais les canards sauvages: ce sont souvent les meilleurs qui s’y perdent. Les garçons pratiques, calculateurs, jettent leur gourme avec discernement; ils gardent de la mesure jusque dans l’excès; ils organisent leur désordre.
Rien de si dangereux que la noblesse dans un jeune être livré au plaisir; le mépris d’une belle âme pour le monde et son dégoût de la vie, c’est cela qui souvent la précipite aux abîmes. Il y a quelquefois chez des garçons effrénés, un affreux courage, la plus triste témérité. Il leur aurait fallu moins de détachement, moins de désintéressement. Dans un bar, entre tous les noceurs subalternes, j’aime discerner ces enfants égarés, ces âmes excessives qui dépensent à se perdre la force infinie dont ils eussent pu se servir pour se contraindre. Comment échapperaient-ils à ce dilemme: ou choisir, mais se diminuer –ou ne pas choisir, mais se détruire? Existe-t-il un choix qui ne diminue pas, un renoncement qui nous enrichisse? Ce fut le secret des mystiques.
Quelques-uns dépensent leur force à cette victoire sur eux-mêmes. Voir dans la jeunesse l’âge de la sainteté n’est pas un paradoxe. Souvenez-vous: c’est environ la vingtième année que vous aimiez vous tracer des règlements, toujours violés sans doute; mais le souci survivait à toutes les défaites d’organiser votre vie intérieure.
La pudeur est moins rare qu’on n’imagine dans l’adolescence masculine. Qui se risquerait à écrire l’histoire des débuts amoureux, s’il arrivait à obtenir les confidences des jeunes gens, n’entendrait parler que de froissements, de dégoûts... Jusqu’à de jeunes mariés qui m’ont fait l’aveu d’avoir été scandalisés: Daphnis plus que Chloé a souvent le sens de la mesure, le goût de la retenue. Je me souviens, après l’armistice, de bals où des garçons farouches, encore harnachés pour la guerre, suivaient d’un œil grave, sévère peut-être, les femmes demi-nues. C’est l’Hippolyte éternel que la frénésie de Phèdre repousse.
Avant la vingtième année, le passé est trop léger pour nous écraser de son poids, le temps n’a pas forgé encore les chaînes de nos habitudes. Voici l’époque où se prennent aisément les partis héroïques. J’ai vu à la Trappe de Septfons, ou chez les Dominicains du Saulchoir, des novices adolescents: Dieu profite peut-être du temps de leur jeunesse pour attirer ceux qu’il a choisis. Rien de si rare que ce qu’on appelle: vocation tardive. C’est dans l’adolescence que la chasteté paraît facile à quelques-uns: la bête est engourdie encore. Un jeune être est si débordant de sa force spirituelle qu’il en ignore la limite. Il renonce, il meurt sans désespoir, il est détaché –ou plutôt il n’a pas eu le temps de s’attacher.

*

Faisons attention qu’il y a peut-être quelque chose de changé: les nouveaux venus jugent que leurs aînés abusèrent du sacrifice; c’est une opinion très répandue parmi les garçons de vingt ans. Ils ont été attentifs à ce que des maîtres leur ont répété contre le romantisme: la lutte contre le romantisme a donné des fruits inattendus... Il est si facile de confondre romantisme et désintéressement –facile et commode. Tout ce qui est exagéré les dégoûte; ceux-là ne perdront pas pied.
Sans doute les littératures de toutes les époques nous montrent des jeunes hommes passionnés pour la réussite –la plupart n’ont jamais attendu la fin de leur vie, comme le voudrait Pascal, pour travailler à leur avancement. Mais il semble que les nouveaux venus soient plus pressés: ils commencent par l’ambition et ne la séparent pas de l’amour. C’est vrai qu’ils ont, plus que nous au même âge, besoin d’argent de poche: il leur faut gagner leurs cocktails de chaque soir. Quel luxe aujourd’hui que d’être un étudiant! Travailler et payer pour travailler! “Le prix de tout” ne va pas sans rendre les garçons d’aujourd’hui moins chatouilleux que leurs aînés sur le chapitre des cadeaux dont une femme songe à combler son ami... Les mœurs de la Fronde semblent renaître. Lorsqu’une dame a le caprice ruineux de vouloir souper chez Ciro, il arrive que son chevalier règle l’addition avec le billet qu’elle lui a glissé sous la nappe. Huit jours de passion et de champagne au Négresco, quel garçon de vingt ans y pourrait faire face? Ainsi le “coût de la vie” assouplit le “code d’honneur”.
Pourtant gardons-nous d’opposer une génération à une autre; rien de si vain que de parler d’une génération ainsi que d’une personne. Que prétendez-vous détacher de ce flot mouvant? La jeunesse est un dieu aux millions de visages: chaque faiseur d’enquêtes en obtiendra les réponses qu’il désire. A peine oserons-nous risquer des affirmations de ce genre: les jeunes gens d’aujourd’hui désirent d’abord une auto, –un garçon sans auto se croit châtré–, en dépit du sport, beaucoup d’obèses parmi eux: ils ne marchent plus, ils roulent.

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L’amour se fortifie des obstacles qui s’opposent à son désir; mais combien de jeunes hommes n’ont plus même le loisir de désirer ni de sentir leur soif! Ils prennent le pli de mépriser ce qu’ils trouvent par terre et rien qu’en se baissant. Crébillon fils raconte que, dans sa jeunesse, un homme, pour plaire, n’avait pas besoin d’être amoureux; dans des cas pressés, on le dispensait même d’être aimable. Trop de femmes ont gardé ces méthodes: elles élèvent leurs jeunes amants si mal qu’il devient chaque jour plus urgent que l’Académie consacre les mots Muffle et Mufflerie. Ayez pitié de ces garçons: ils voudraient aimer, on ne leur en laisse pas le temps.
Ceci encore les éloigne de l’amour: ils sont vaniteux et timides. Leur vanité les persuade qu’un échec déshonore; et leur timidité achève de les diriger sur des proies faciles; alors que là où ils eussent trouvé plus de résistance, ils eussent peut-être inspiré et ressenti cet amour qui dépasse le désir.
En amour, comme dans tous les arts, quel péril que la facilité!
Bussy-Rabutin ne pouvait souffrir sa maîtresse tant elle l’aimait. N’empêche que la jeunesse tient à son pouvoir de torturer: elle se plaint des esclaves qu’elle traîne après soi et dont le poids l’embarrasse, mais les regrette dès qu’ils se libèrent: ces victimes témoignaient de sa puissance. Etre jeune, c’est n’être jamais seul; c’est être épié, cerné de mille désirs, entendre autour de soi craquer les branches. Le jour que tu ne perçois plus la respiration du désir à l’affût, que tu découvres dans ta vie un silence inconnu, reconnais que la jeunesse s’est retirée de toi. Barbey d’Aurevilly disait que l’homme est solitaire dès qu’il n’a plus vingt-cinq ans.

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Jeunes gens, race éphémère! En amour, il n’est point de victime qui ne soit assurée d’être vengée. Chacun de nous est pour la jeunesse un lieu de passage: elle nous traverse et nous sommes encore tout embrasés de sa flamme qu’elle n’est déjà plus là. Heureux celui dont cette flamme a consumé les passions et qui accepte d’attendre la mort, accroupi sur leurs cendres. Mais beaucoup d’hommes, après que la jeunesse les a traversés et dépassés, se retrouvent avec le même cœur, la même avidité, sans qu’il leur reste aucun espoir terrestre de rassasiement.
Un être encore jeune peut être encore aimé sans doute, –mais il ne choisit plus.
Malheur à celui qui dans les jours de l’abondance amoureuse ne s’est pas assuré d’un cœur fidèle, d’un de ces attachements contre lequel le temps ne prévaut pas.
L’amertume du jeune homme, la dureté qu’il montre à ses victimes, cela vient aussi de ce qu’il se persuade que c’est un reflet qu’on aime en lui, le mouvant fleuve de feu qui le traverse: sa jeunesse enfin –et non ce que son être recèle de permanent, d’éternel.
Certains jeunes hommes ont conscience d’être un lieu de passage et ne perdent jamais le sentiment de cette fuite, de cet écoulement de la jeunesse à travers eux. Ils se sentent vieillir à chaque instant; chaque seconde les mine comme une petite vague. Tout le romantisme ne fut que l’obsession de jeunes dieux qui se savaient périssables et qui n’acceptaient pas que le temps pût venir de faire la retraite: les poètes modernes se sont-ils jamais interrompus de hurler à la mort?

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Et pourtant le don de poésie, dans un homme, c’est sa jeunesse survivante, –sa jeunesse plus forte que le temps. Verlaine, quand Rimbaud l’emmène, est le poète que sa jeunesse tire par les cheveux comme ferait un démon.
L’horrible et sublime destin de Baudelaire, de Verlaine, de Rimbaud tient dans le don effrayant de ne pouvoir vieillir. Autour d’une âme adolescente et pleine de désirs, leur, corps seul se défaisait. Le plus souillé des poètes, s’il est un vrai poète, mérite toujours que nous répétions ce que Lamartine écrivait du jeune Musset: “Il était innocent de tout ce qui diffame une vie; il n’avait pas besoin de pardon, il n’avait besoin que d’amitié”.
Qui est le plus fou de Narcisse adorant sa fuyante jeunesse ou de l’amant attaché à la jeunesse d’autrui? Voilà bien le même corps qui fut ton tourment et ta joie; tu le retrouves après une année: c’est lui et ce n’est plus lui; un reste de jeunesse l’embellit encore et réveille en toi un reste d’amour.
Tout l’effort de l’homme civilisé tend à prolonger le plaisir d’amour au delà de la jeunesse: jamais nous ne vîmes à la scène tant de vieillards être aimés; et ce penchant des très jeunes hommes pour les femmes expertes et déclinantes est un sujet qui plaît aux femmes de lettres lorsqu’elles ont atteint l’âge de la gloire.
Il s’agit pour l’homme de retrouver dans la tristesse de ses derniers plaisirs, le goût de son ardeur juvénile. Bien peu d’hommes qui n’aient été, quelques heures, quelques jours, cet Adonis songeur au bord de l’eau et dont Cythéré fait sa proie; –et tout le reste de leur vie, ils l’usent à des simulacres de ce bonheur furtif. Ce ne leur serait pas trop d’une éternité pour revivre en imagination cette joie éphémère. Pardonnez à ce vieillard sa fin dégoûtante: il se donnait l’illusion d’être jeune, il revivait des scènes de sa jeunesse. Qui souille le printemps? Mais tout souille l’automne.
Dieu merci, la plupart des hommes en proie aux besognes de l’âge mûr oublient leur printemps et ne se souviennent pas des cieux.

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Barrès dit de la jeunesse que c’est le temps où nous avons le goût d’admirer, de nous humilier. Mais le jeune homme ne contente pas ce goût dans l’amour: en amour, il est d’abord vaniteux, et le plus sincère, sur ce chapitre, montre une hâblerie comique. N’ajoutons foi qu’avec prudence au récit de leurs prouesses; il en est bien peu qui avouent leurs échecs, leurs fiascos, –bien peu qui ne se soient parés, aux yeux de la galerie, du prestige des fausses victoires. Tel mourra sans avoir jamais cru que sa Voisin (et tout ce qu’une Voisin dernier cri signifie) ait été pour beaucoup dans ses réussites sentimentales. Il aura dissipé une fortune sans mettre une seconde en doute qu’il ait été chéri pour lui-même. On s’expliquerait mal une telle innocence, s’il n’existait presque toujours, au début de ces carrières amoureuses, un cas de vrai désintéressement féminin: ceux surtout dont le premier amour fut le dernier amour d’une femme à son déclin et qui ont eu le bénéfice de cette prodigalité suprême d’un cœur, emportent à travers la vie la marque d’un tel don: ce sont les optimistes de l’amour. Dans toutes les femmes, ils retrouvent un reflet de ce soleil couchant qui savamment, maternellement les éveilla.

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“Ai-je passé le temps d’aimer?” Nous avons tous jeté au destin, vers le milieu de notre vie, cette interrogation du Fabuliste. Balzac, dans Béatrix, remarque “comme nous soumettons souvent nos sentiments à une volonté, combien nous prenons une sorte d’engagement avec nous-mêmes, et comme nous créons notre sort: le hasard n’y a certes pas autant de part que nous le croyons”. Nul doute que dans la jeunesse, cette volonté d’aimer, ce parti pris de remettre, en des mains étrangères, notre douleur et notre joie, atteigne son paroxysme. Nous cherchons le gouffre pour nous y jeter. Au déclin de sa jeunesse, qui n’a éprouvé, devant une femme, qu’il suffirait de s’approcher, pour être pris; mais nous ne voulons plus souffrir; et puis trop de liens nous retiennent: souvent nous avons posté autour de nous toute une famille, femme, enfants –gardiens vigilants et bien-aimés. Mais le jeune homme, solitaire, détaché, mal retenu par ce qui subsiste, dans le monde moderne, d’autorité paternelle et de contrainte sociale, court au feu et ne souhaite rien autant que de brûler. Il pousse l’éternel cri romantique: “Levez-vous orages désirés!” Plus tard, il tournera encore autour d’un beau corps, il hésitera une seconde et passera au large.
Beaucoup de femmes redoutent la jeunesse de l’homme: ce sont les prudentes. Elles ont appris, quelquefois à leurs dépens, que la jeunesse est dévoratrice, que l’amour du jeune homme consume son objet.
C’est d’abord pour son indiscrétion, pour sa vantardise qu’elles le fuient, –pour cette vanité, pour cette coquetterie de petit maître, pour cette férocité maniaque de chasseur soucieux d’abattre du gibier et de pouvoir dire “qu’il a eu des femmes”. Un très jeune homme, une femme le connaît parce qu’elle se connaît; un très jeune homme est proche parent des femmes: ce sont les mêmes griffes. Une femme experte sait qu’il existe des jeunes hommes d’une autre sorte et dont la candeur amoureuse est adorable (il y a leur fougue aussi). Mais ceux-là exposent leur maîtresse à un autre péril: ils exigent trop de ce qu’ils aiment; la chute de l’objet aimé est d’autant plus profonde qu’ils l’avaient érigé sur un plus sublime autel; leur idéalisme déçu a de terribles retours. Plus tard, aux approches de la quarantaine, ils sauront de quoi se compose l’amalgame que nous appelons amour. C’est l’âge où une femme ne peut plus nous surprendre qu’heureusement: nous nous attendons à tout. Etre aimé nous semble alors un inespéré bonheur. La vertu de prudence, la peur du ridicule, tout ce savoir-vivre si durement acquis nous apprend à nous taire, émousse en nous le sens de l’indignation; la femme aimée ne risque plus de nous être un objet de scandale. Le quadragénaire comprend, ferme les yeux, feint de n’avoir rien vu. Et c’est pourquoi il lui arrive d’entendre cette parole consolante: “Un homme ne m’intéresse qu’à partir de trente-cinq ans”.

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Beaucoup de garçons, même qui n’ont aucun autre goût saugrenu, n’aiment guère les femmes. La nature n’a pas besoin d’amants et elle en produit bien moins qu’on n’imagine. Il faut le désœuvrement des gens du monde, la vie du monde et tout ce que signifie, depuis l’âge du jazz, le mot de frottement; il faut l’universelle excitation des livres, des spectacles (jusqu’aux murs qui crient par mille affiches) pour incliner à l’amour des enfants qui aiment mieux donner des coups de pied dans un ballon ou échanger des coups de poing avec des camarades et qui préfèrent le gant de crin à toute caresse. Dans le peuple, ceux qui sont nés pour l’amour en font profession et en vivent à la face du ciel; les autres épousent une femme pour des raisons que l’amour ne connaît pas: une femme très laide a plus de chance d’être épousée dans le peuple que dans le monde. Les gens du peuple, dont l’amour n’est pas la vocation, ne feignent non plus d’exiger de la femme une beauté qu’ils sauraient à peine discerner. Mais dans le monde, le dernier avorton a les exigences de don Juan.

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L’amour dont nous parlons sans cesse à vingt ans, ce n’est souvent que dans le milieu de notre vie qu’il se révèle à nous et que nous connaissons enfin sa brûlure. Une jeunesse saine se suffit à soi-même au point de ne pas éprouver ce besoin de s’accroître, ce désir de se prolonger dans autrui, qu’est l’amour.
Aimer, peut-être est-ce un signe d’appauvrissement et d’anémie. Nous cherchons du secours hors de nous-mêmes; mais ces garçons athlétiques, pleins de sang, équilibrés, qui ne rêvent jamais, n’ont besoin de personne; pour eux amour se confond avec hygiène, ou avec débauche. La passion, cet appétit forcené, cette impuissance à vivre détaché d’un autre être, comment la connaîtrait-il, ce garçon satisfait de son corps, dévoué à chacun de ses muscles, béat, grotesque à force de complaisance et de satisfaction? Ce qu’il appelle aimer, c’est chérir son propre reflet dans les yeux de sa maîtresse; il est amoureux de son pouvoir, de sa puissance; cela l’intéresse de savoir jusqu’où il peut faire souffrir; il exige à portée de sa main, un témoin docile, cette esclave, ce signe vivant de sa domination; il préfère une femme déjà mûre, plus soumise, plus asservie; mais comme nous n’adorons jamais que la jeunesse, il adore la sienne, ce "Chéri” des femmes à leur déclin.
Il souffre d’une résistance qu’il rencontre comme d’un signe de dépérissement et alors il se pique au jeu, s’irrite; telles sont les souffrances amoureuses de nombreux jeunes hommes: inquiétude touchant leur pouvoir, amour-propre, vanité blessée.
Le jour où la jeunesse enfin se détache de nous, c’est alors que la reconnaissant sur d’autres visages, nous commençons d’avoir besoin d’autrui: appauvris, nous cherchons hors de nous ce que nous avons perdu.
Si tant de jeunes êtres ont subi la passion dès leur adolescence, c’est peut-être que malades et de sang pauvre, ils ne connaissent pas, en dépit de leur âge, la plénitude enivrante de la vingtième année, mais qu’ils ont besoin de s’accroître, de s’enrichir, –race de lierres qui s’attachent et se nourrissent aux dépens de ce qu’ils embrassent.

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La race des lierres, il arrive qu’elle détruise les arbres les plus vigoureux. Ce vers comique de Coppée: “Il se mourait du mal des enfants trop aimés” on peut lui prêter un sens assez tragique. Ces enfants qui se laissent aimer, qui croient ne rien donner et tout recevoir, l’amour qu’ils inspirent aux autres les use plus sûrement que s’ils étaient eux-mêmes amoureux. Une femme s’assure une longue domination sur un jeune être grâce aux pires complaisances: elle éveille en lui des goûts que ce sera sa force d’être seule à pouvoir satisfaire.
Tout compte fait, peut-être est-il moins dangereux d’aimer que d’être aimé. Nous avons tous été pétris et pétris par ceux qui nous ont aimés et, pour peu qu’ils aient été tenaces, nous sommes leur ouvrage, –ouvrage que d’ailleurs ils ne reconnaissent pas et qui n’est jamais celui qu’ils avaient rêvé. Pas un amour, pas une amitié qui n’ait traversé notre destin sans y avoir collaboré pour l’éternité.
Ce jeune homme, qui s’ignore soi-même, étudie son reflet dans les cœurs de ses victimes et, tant bien que mal, s’y conforme: il finit par acquérir les vertus qu’on lui prête. Il en acquiert d’autres qu’on ne lui prête pas mais dont son métier d’être aimé lui rend la pratique nécessaire.
Etre aimé, c’est être épié: ainsi le garçon le plus franc dissimule et devient habile à donner le change. Etre aimé, c’est recevoir un tribut régulier d’adorations, –et le moins fat y gagne une aisance, une assurance dont toute sa vie, il gardera le bénéfice. Enfin l’amour n’est pas toujours aussi aveugle que le monde croit: être aimé, c’est faire souffrir –faire souffrir c’est arracher parfois à l’être que nous torturons et qui, vivant suspendu à notre vie, nous connaît mieux que nous ne nous connaissons nous-mêmes, ces paroles révélatrices et qui nous éclairent jusqu’au fond. Celle que nous aimons en nous touche le fond et nous oblige à le toucher.

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Le goût d’admirer et de s’humilier, c’est dans la littérature et non en amour que beaucoup de jeunes hommes l’assouvissent. Il n’est rien de tel qu’une jeune revue pour s’en donner le divertissement. Quel garçon ne pourrait redire avec l’Abbé Barthélemy, auteur du Jeune Anacharsis: ‘‘Le profond respect pour les gens de lettres, je le ressentais tellement dans ma jeunesse, que je retenais même les noms de ceux qui envoyaient des énigmes au Mercure.” Mais les jeunes gens élèvent leurs idoles sur de tels pavois, qu’ils ne sauraient les en descendre sans les briser. Les éreintements ne sont d’ailleurs le plus souvent, dans leurs revues, que de grands amours retournés.
Quel auteur n’avouerait qu’il ne tient à aucun suffrage autant qu’à ceux des jeunes gens? Et certes leur applaudissement ne doit pas suffire à nous donner confiance. C’est un signe pourtant.
La jeunesse attire la jeunesse: le génie est une jeunesse que les jeunes gens découvrent d’instinct. Sur une pauvre terre aride où le monde était passé sans rien entendre ils surprennent un bruit de source et s’agenouillent. Les pires apparences ne les détournent pas de mettre à jour l’eau merveilleuse, ni de boire.
C’est la jeunesse qui malgré les Sorbonnes et les Académies, a imposé un Baudelaire, un Rimbaud. Aujourd’hui encore, les manuels de littérature nomment à peine ces poètes et ceux qui leur ressemblent; mais l’adoration tenace des jeunes gens a prévalu contre le dédain des professeurs.
Le cadavre d’un grand écrivain peut être salué par les corps officiels; il peut réconcilier autour de sa gloire les partis politiques; recevoir les adorations de toutes les nations du monde; si l’amour des jeunes gens s’est retiré de lui, que cette pompe paraît sinistre! Mais vous qui écrivez, n’espérez pas de capter la jeunesse par des flatteries, ni de l’attirer par le goût que vous avez d’elle. Barrès, chéri des jeunes gens même quand ils le maudissaient, ne fut point si soucieux de leur plaire qu’on l’a prétendu. Rappelez-vous son terrible: ‘‘Eh bien, qu’est-ce que vous faites?” dont il nous saluait, sans même feindre d’avoir lu nos livres.

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Après trente ans, aimons-nous encore la poésie, où nous souvenons-nous de l’avoir aimée?
Il n’est rien de si émouvant que d’entendre un garçon d’aujourd’hui parler de Rimbaud. C’est à vingt ans que des garçons se réunissent et passent une soirée à lire des poèmes inlassablement. Ils s’en récitent les uns aux autres jusque dans la rue. Qui ne se rappelle ces camarades tout bourdonnants de vers, –entourés de strophes comme d’abeilles une ruche? Auprès de Barrès, Jules Tellier joua ce rôle de récitant, et nous, nous nous rappelons André Lafon, et surtout Jean de la Ville, qui portaient aussi en eux tous les poètes “pareils à des dieux bien-aimés”. Au bureau, à la caserne, dans les rues glacées, les jeunes êtres se défendent contre le réel: comme un Dieu appellerait des légions d’anges, ils suscitent, pour se protéger, des poèmes immortels.
Parmi les garçons de vingt ans, combien recherchent cet état de transes, cet état de grâce de la poésie! L’exaltation est leur domaine; ils ne se fatiguent pas de planer; vivre pour eux, c’est transposer la vie. Dangereuse lutte contre les apparences où, près de succomber, le jeune poète risque d’avoir recours à ce qui enivre. à ce qui stupéfie.
Quand nous voulons nous souvenir de nos camarades qui vécurent dans cet état de grâce lyrique, nous ne pouvons penser qu’à des morts, comme si aucun d’eux n’avait survécu, comme si leur enchantement eût été le signe infaillible qu’ils étaient choisis d’avance par le destin. Peut-être est-elle née d’une réalité, l’ancienne croyance touchant les jeunes morts chéris des dieux. La vie rejette ceux qui ne s’adaptent pas. Race nombreuse des inadaptés! Frise sacrée, à travers les siècles, des jeunes héros vaincus, où si nous nous attachons d’abord à tel visage glorieux comme celui de Maurice de Guérin, chacun de nous a bientôt fait de reconnaître ses amis particuliers. Et sans doute la guerre allongea démesurément cette procession funèbre. Mais qui de nous, songeant à tel ami “mort au champ d’honneur”, n’a eu parfois la pensée que, même sans la guerre, il n’aurait pas vécu? La mort était leur vocation évidente, la jeunesse le seul climat hors duquel ils ne pouvaient que périr.
En revanche beaucoup ont survécu, semble-t-il, contre leur destinée; impossible d’imaginer Musset sous les traits d’un homme de quarante-sept ans, tel qu’il devait être l’année de sa mort. Non: il aurait pu se survivre un siècle encore, il nous apparaîtrait toujours tel que le vit Lamartine chez Charles Nodier: “... nonchalamment étendu dans l’ombre, le coude sur un coussin, la tête supportée par sa main, sur un divan du salon obscur… C’était un beau jeune homme aux cheveux huilés flottant sur le cou, le visage régulièrement encadré dans un ovale un peu allongé, et déjà aussi un peu pâli par les insomnies de la muse.”
De même Rimbaud, dans les années qu’il vécut au Harrar, parut avoir oublié le temps de sa vraie vie –qui aurait dû finir avec son adolescence. Il s’évade hors du monde et de lui-même, se consume dans un climat atroce, ne se retrouve que sur un lit d’hôpital visité par les anges.
Des êtres d’exception? des monstres? Il n’est pas de monstres; nous ne sommes pas si différents d’eux. A beaucoup d’entre nous, le destin propose la même énigme qu’à ces tristes frères. Au moment d’atteindre l’âge qui est le milieu de la vie, cette seule question renferme pour nous toutes les autres: que ferons-nous du jeune homme que nous fûmes? J’avais tort d’accorder aux seuls êtres de génie ce don de la jeunesse immarcescible: non, non; si dénués que nous soyons, elle survit à notre grâce juvénile, à notre gentillesse que le monde aimait. Il n’y a nulle correspondance entre notre déchéance physique et notre cœur qui ne vieillit pas. Pour que toutes les cellules de notre corps soient renouvelées, s’il est vrai qu’il suffit de sept années, n’espérez pas que votre cœur épouse le rythme de cette destruction.
Les plus favorisés ont connu dans leur jeunesse ce délicieux équilibre entre le désir de leur cœur et la puissante beauté de leur corps; ils désiraient et ils plaisaient, ils inspiraient d’abord ce même amour dont ils avaient soif. Aussi loin que leur jeune passion les entraînât, une certaine grâce de leur corps appelait le pardon. Mais dès que l’accord est détruit, et que nous n’avons plus, si j’ose dire, le visage de notre cœur, il s’agit pour nous de mûrir.
Mûrir, c’est accepter de vivre comme si nous possédions un cœur aussi usé que notre visage; c’est dresser ce cœur à marquer le pas. Maturité, savante hypocrisie! Non qu’il nous soit nécessaire d’inventer un masque; nous possédons ce masque: notre corps même, ce vieux corps épaissi ou desséché, dont aucun geste public ne trahit le jeune cœur qu’il recèle.
Mais il est là tout de même, ce jeune cœur, tapi dans l’homme de cinquante ans; elle dort, cette bête sous la neige, défendue par une couche épaisse et durcie; et parfois, réveillée, sa puissance pour désirer et pour souffrir nous terrifie; de sorte que ce n’est plus comme à Sparte l’enfant dont un renard caché dévore le ventre, c’est l’homme mûr, l’homme déclinant, le vieillard, qui dissimulent dans leur chair une jeune bête insatiable.

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François MAURIAC, “Le jeune homme,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/609.