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Les Dessous d’une complicité

Référence : MEL_0600
Date : 18/12/1939

Éditeur : Paris-Soir
Source : 17e année, n°5936, p.2
Relation : Notice bibliographique BnF

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Les Dessous d’une complicité

Hitler et Staline suivent-ils pas à pas un plan dont ils ont prévu ensemble tous les détours? Ou, comme quelques-uns le soutiennent, l'Allemand est-il parfois déconcerté par telle initiative du Russe, et se croit-il joué?
Le vrai est dans l'entre-deux. L'entente en profondeur des deux compères paraît évidente. Elle embrasse l'ensemble et le détail et va loin dans le futur. M. Lucien Romier notait cette alternance qui règle leur effort: Berlin porte le premier coup à la Pologne, puis Moscou entre en jeu et dépouille le cadavre. C'est au tour de Staline, maintenant, de frapper aujourd'hui la Finlande, et demain peut-être la Roumanie, et ce sera au Führer d'être là hyène qui suit de loin et qui se repait des restes.
Mais, d'autre part, il saute aux yeux que ces deux solitaires depuis des années s'observent avec la lucidité d'une haine fraternelle; ces deux hors la loi, qu'un fleuve de sang répandu isole et sépare du reste de l'Europe, et dont les polices rivalisent dans l'immonde, se connaissent l'un l'autre; ils ont leurs raisons de se connaître. Chacun se garde donc d'étaler son jeu et cherche à deviner celui du complice.

Arrêtons-nous à cette hypothèse qui, à première vue, semble presque une certitude: impossible que Staline ne prévoie le cas où les Alliés remporteraient. Il s'agit donc pour lui de ne s'engager sur un tableau que, dans la mesure où il demeure assuré de son gain, quelle que soit l'issue de la partie.
Mais aussi prudemment qu'il avance, l'appétit qui vient en mangeant risque de l'entraîner jusqu'au point où il sortirait de sa neutralité fictive à notre égard.
L'envisage-t-il?
A-t-il misé sur l'Allemagne à fond et sans réserve, et en se coupant toute ligne de retraite?
Les. maîtres des deux révolutions, la soviétique et la nazie, se sont-ils rejoints et unis, à la vie à la mort, pour accumuler au centre de l'Europe une puissance explosive capable d'ébranler la planète?

Cela parait l'évidence aux yeux du lecteur de cette passionnante Révolution du Nihilisme, dont nous venons de recevoir la traduction française et qui a été publiée par un ancien collaborateur du Fuhrer, M. Hermann Rauschning, que les lecteurs de Paris-soir connaissent bien.
Pourtant, Staline ne peut pas ne pas appréhender une victoire totale de l'Allemagne.
Dans le cas d'une victoire allemande, en effet, fût-ce même de ce demi succès que constituerait pour Hitler une paix de compromis, le nazisme ivre de son triomphe, libre à l'Ouest, soutenu par un formidable appareil militaire, supporterait-il longtemps la présence sur la Baltique et en Pologne des armées rouges?
Le moins qu'on puisse croire, c'est qu'en dépit de toutes les promesses et de toutes les signatures au bas des plans de partage prévus, il est impossible qu'aucun des deux complices oublie de se méfier. Leur accord, très étroit dans le présent, ne leur enlève pas le sens du futur ni ne les détourne de ces longues prévisions où les grands politiques se font connaître.
Mais plus puissants sont leurs motifs de défiance, plus serrés les réseaux de leur espionnage mutuel, plus ils redoublent aussi les témoignages de fidélité pour se rassurer l'un l'autre et pour donner le change à l'adversaire commun.

Nous sommes donc en droit d'admettre, sous les lignes rigides d'une entente minutieusement prévue et conduite, des mouvements secrets, un jeu double et triple qui a d'ailleurs été la règle de tout temps chez les Russes, et, il faut l'avouer, chez nous aussi à diverses époques. C'est le rôle des historiens de mettre de l'ordre dans les événements passés, en dégageant de la complexité du réel les vastes constructions, les beaux ensembles diplomatiques. Mais derrière ces façades solennelles, aux lignes nettes, se dissimulent mille détours, des labyrinthes, des cheminements de taupes.

Aujourd’hui, deux grands rapaces s'entendent sur le gibier à chasser, se distribuent la besogne, tombent d'accord sur le partage de leurs dépouilles; mais le bel ordre prévu, le déroulement du plan subit deux sortes de modifications! celle d'abord que leur imposent les circonstances, au jour le jour, tout l'imprévisible; et par exemple, les surprises, les initiatives de l'adversaire. (Car enfin, pourquoi ne prendrions-nous pas, nous aussi, dès initiatives?)
Il faut compter, en outre, avec les résistances imprévues de la victime. On a beau la choisir la plus faible passible, il y a de ces petits peuples dont la défense, parfois, dépasse l'imaginable.
Et qui ne préférerait mourir deux fois que d'être asservi à Moscou? Nos ennemis ne connaissent pas une de leurs faiblesses qui réside dans l'horreur même qu'ils inspirent. La Grèce a pu se résigner à la domination de Rome. Mais il existe des conquérants qui ne régneront jamais que sur des cadavres, ou sur des proies palpitantes, parce qu'aucune nation, tant qu'elle gardera un souffle de vie, ne supportera de son plein gré leur horrible joug.

Un autre ordre de modifications et que nous avons déjà indiqué, naît du jeu secret que mène chacun des complices, à l'insu de l'autre et autant qu'il en soit surveillé.
Mais il existe un troisième jeu: celui que joue de son côté le non-belligérant, solidement installé sur le “mont Pagnotte” (c'est ainsi que le sage mais indolent Louis XV désignait l'état de neutre auquel il avait le bons sens d'aspirer, et dont ses conseillers le détournèrent pour le précipiter dans la Guerre de Sept ans).
Ce mont Pagnotte qui ne figure sur aucune carte et dont l'occupation ne saurait être que spirituelle [– – –]
Ce bienheureux mont Pagnotte est juste assez élevé pour que, de son sommet, on puisse lire à la fois dans le jeu de l'un et de l'autre adversaire, mais en même temps d'assez faible attitude pour ne pas baigner dans les nuages, et pour permettre à ceux qui l'occupent une action couverte, des échanges profitables, et, au moment voulu, une intervention foudroyante.
L'influence du mont Pagnotte sur le déroulement du plan des deux compères ne saurait être surestimée. Et c'est pourquoi les peuples belligérants tournent les yeux vers cette huitième colline de Rome comme vers un autre Sinaï.

Toutes ces modifications que le réel apporte à la politique n'empêchent pourtant pas celle-ci d'obéir à des lois fixes dont la connaissance aide quelques historiens à dégager les grandes lignes de faits des jours à venir. En dépit des remous de circonstance et des événements imprévisibles, les caractères permanents des peuples, les nécessités économiques, la géographie humaine permettraient aujourd'hui à la Cassandre troyenne de prévoir, sans l'intervention d'aucun dieu, le destin de la patrie. Ainsi, Jacques Bainville, dès novembre 1918, seul lucide au milieu des vainqueurs exsangues et sourds, nous montrait-il la route que nous allions descendre, il en comptait les détours, peut-être même connaissait-il la date de 1939 et s'est-il, par pitié, retenu de nous la dire.

Mais nous, nous ne savons que poser des questions. Les deux rapaces lâchés sur l'Europe chasseront-ils longtemps de conserve? Entre ce qui les lie aujourd'hui et ce qui demain les séparera, existe-t-il d'ores et déjà des “interférences”? S'ils doivent être unis jusqu'à la fin et à jamais, Dieu veuille que ce soit dans la défaite et par notre victoire.

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François MAURIAC, “Les Dessous d’une complicité,” Mauriac en ligne, consulté le 18 juillet 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/600.