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L’Homme à la gabardine
nous avait livré ses secrets sauf un seul:
l’idéologie qu’il immole aujourd'hui à Moscou il n’y croyait pas.
Il s’en servait

Référence : MEL_0597
Date : 04/10/1939

Éditeur : Paris-Soir
Source : 17e année, n°5862, p.2
Relation : Notice bibliographique BnF

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L’Homme à la gabardine
nous avait livré ses secrets sauf un seul:
l’idéologie qu’il immole aujourd'hui à Moscou il n’y croyait pas.
Il s’en servait

Pas plus que le soleil ni que la mort, la guerre, avant qu'elle ne soit sur nous, ne se regarde en face. Nous faisions semblant de n'y pas croire, et déjà elle était là. Nous formions des projets pour cet hiver, bien que nous fussions avertis secrètement que cet hiver ne nous appartenait plus. Et aujourd'hui, nous doutons encore: de ce que le visage de cette Gorgone ne rappelle pas trait pour trait celui que nous avons dû affronter en 1914, nous augurons qu'il ne s'agit peut-être pas du même monstre.
C'est bien lui pourtant qui, depuis des années, avance vers notre peuple, sans hâte, presque nonchalamment, assuré qu'il est que toute retraite est coupée à sa proie. Munich même ne lui donna pas d'inquiétude: il savait que ce n'était qu'un répit dont les deux Adversaires avaient besoin, l'un pour consolider sa ligne Siegfried, l'autre pour construire des avions et neutraliser la frontière espagnole. Mais les dés étaient jetés: munichois et antimunichois auraient pu s'épargner d'inutiles injures.
Non que la guerre ait toujours été fatale. Elle l'est devenue à partir d'une minute dont tous les Français ont eu conscience et que chacun d'eux a senti passer. Pendant les années qui la précédèrent, ils avaient eu le loisir de se dresser contre cette fatalité, car il n'existe pas de fléau contre lequel la volonté humaine, servie par l'intelligence, ait plus de pouvoir que contre la guerre. Les pires traités (et nous savions tous, dès le premier jour, ce que valait celui qui fut signé à Versailles) entre les mains de certains hommes, peuvent devenir de bons outils. Si la paix de Versailles portait dans ses flancs la guerre de 1939, il appartenait au génie humain d'en détruire le germe avant qu'il fût développé Mais le génie politique se manifeste par les vertus dont notre génération décimée se montre la plus démunie.

Examen de conscience

Dieu sait pourtant que nous fûmes prévenus! A peine l'adversaire eut-il commencé de dresser derrière le Rhin sa louche silhouette; à peine cette mèche, cette moustache à la Charlot et cette gabardine eurent-elles proposé à toutes les chancelleries de l'Europe une charade, dont nous avons aujourd’hui le mot, que déjà le destin nous prenait en pitié: il inspirait au personnage blême de notre cauchemar d'imprimer noir sur blanc quelle Europe il projetait de reconstruire sur les ruines de Versailles. Le génie, en politique, c'est de prévoir. Comme nous manquions de génie, le destin agit avec nous, ainsi que je fais avec mon plus jeune fils pour être sûr que sa version ne sera pas un long contre sens: je la lui traduis d'abord.
Que nous ayons eu des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre, c'est un malheur dont je nie que nous devions demander compte à tel ou tel. Vis-à-vis de nos fils, notre responsabilité est une responsabilité de génération et dont chaque homme de plus de quarante [ans] a sa part. Ceux d'entre nous qui dénoncent avec fureur leurs adversaires et s'adressent à eux-mêmes des louanges ne feront croire à personne qu'ils sont les moins morveux. Le vrai est que l'histoire de notre politique intérieure depuis vingt ans, cette histoire dont nous sommes tous, chacun à notre rang, les misérables protagonistes, se ramène à la chaîne sans fin d'un monstre de droite enfantant un monstre de gauche: bloc national, cartel, ligues de bien public: front populaire, c'est notre crime collectif de n'avoir su rompre ce cercle fatal que trop tard et lorsque le souffle de la bête était déjà sur nous.

L'affreuse voix…

Le malheur voulut que l'homme à la gabardine nous ait dissimulé un seul de ses secrets: celui que, du point de vue intérieur, le Français moyen aurait eu le plus d'intérêt à connaître. Seules quelques Cassandres l'avaient deviné, à droite et à gauche. Nous le connaissons tous, maintenant que cette affreuse voix exténuée de l'homme à la gabardine viole la paix, sacrée de nos vieilles maisons. Ce secret tient en une formule qui, pour n'être pas d'Hitler, n'en exprime pas moins sa pensée profonde: “Une idéologie, on n'y croit pas: on s'en sert.”
Je doute beaucoup que notre chevalier antikomintern ait jamais nourri contre le communisme une haine sincère du cœur ni de l'esprit. L'immense bénéfice qu'il recueillait de son titre de paladin du monde occidental dans la haute société européenne, qui croit qu'elle est l'élite, et chez les fins diplomates, ornement de ses dîners, ce prestige qui enchaînait au chancelier Hitler tant de cœurs allait dans le sens des intérêts de l'expansion allemande à l'ouest. Mais dès que là politique anglaise ne lui eut plus laissé le choix et qu'il abattit la carte russe, il est bien douteux que les objections qui le firent hésiter aient été d'ordre idéologique.
Les inconvénients graves pour lui, certes, et redoutables, sont d'un autre ordre; ils éclatent à tous les regards, ne sous-estimons pas l'adversaire: il les avait mesurés et pesés avant de se résoudre à ce jeu d'enfer. Mais de là à croire qu'il ait connu des déchirements de conscience, qu'il ait songé aux millions d'Allemands et d'Espagnols dupés. Non! la plus grande erreur, quand il s'agit de cet homme, c'est de lui prêter des réactions “morales” au sens chrétien du mot. Le Premier anglais, ce gentleman héritier d'une haute tradition, cet ami des fleurs et des oiseaux qui, voici un an, s'envolait vers Berchtesgaden, dut être convaincu dès les premières paroles que l'habitant de ce repaire appartenait à une espèce inconnue de lui. Le racisme est vrai sur le plan spirituel: il existe des races d'âmes impénétrables l'une à l'autre.
Je me souviens d'avoir dîné un soir, il y a plusieurs années, à côté de la femme d'un diplomate étranger qui, durant tout le repas, et pour des raisons de convenance officielle, s'était efforcée de défendre contre moi la politique nazie, Mais tout à coup, elle changea de voix et me souffla:
— Ecoutez, ce n'est plus Mme X. qui vous parle; vous ne savez pas vous-même à quel point vous avez raison. Retenez ce que je vous annonce, je les connais, ce sont des êtres effroyables et qui ne reculeront devant aucune extrémité, l'Europe est perdue.

Un spectacle terrifiant

Non, l'Europe n'est pas perdue, parce qu'il existe une France et un Empire Britannique. Mais nous devons mesurer le péril: il est immense. La conjonction d'Hitler avec Staline illustre cette prophétie de Nietzsche: “La mort de la morale, c'est le spectacle grandiose, en cent actes, réservé pour les deux prochains siècles de l'Histoire européenne; spectacle terrifiant entre tous.” Terrifiant, voilà bien la seule épithète qui convienne à l'aspect d'une Europe reconstruite sous le triple signe de la Faucille, du Marteau et de la Croix gammée. Réponse de Dieu, peut-être, au blasphème qui signala le premier partage de la Pologne en 1772, –fait, lui aussi, “au nom de la très sainte et indivisible Trinité”.
Mais c'est l'excès même de cette horreur qui rassure en nous à la fois le chrétien et l'humaniste. Pour l'humaniste chrétien, ce qui est terrifiant n'a pas de réalité: les monstres ne sont pas viables. J'y songeais, l'autre soir, en écoutant à la radio, comme un essaim d'abeilles furieuses et joyeuses, les paroles ailées de Jean Giraudoux bourdonner autour de l'Allemagne lourdaude et sanglante. Mais à quoi bon gagner une seconde fois la guerre si nous devions reperdre la paix? C'est à cette paix proche ou lointaine qu'il importe que les esprits dès maintenant se préparent. Entre les Français qui, naguère encore, comptaient sur M. Staline pour les délivrer de l'épouvantail fasciste, et les Français qui pardonnaient tout à M. Hitler, rempart de la chrétienté contre le bolchevisme, il existe désormais par-dessus le fossé qui les sépare, un sujet passionnant de conversation.

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Citation

François MAURIAC, “L’Homme à la gabardine
nous avait livré ses secrets sauf un seul:
l’idéologie qu’il immole aujourd'hui à Moscou il n’y croyait pas.
Il s’en servait,” Mauriac en ligne, accessed January 22, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/597.