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Correspondance - Lettres à Julien Benda, 4 octobre 1932

Référence : MEL_0588
Date : 01/11/1932

Éditeur : NRF
Source : t.39, p.798-799
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.864-864, in Esprit NRF.
Type : Lettre
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Correspondance - Lettres à Julien Benda, 4 octobre 1932

Cher monsieur Benda,

Vous faites trop d'honneur à ce modeste article, en le traitant de “manifeste”; mais vous ne lui en faites pas assez en le réfutant d'après une citation, et sans vous être donné la peine de vous reporter au texte. On n'eût point attendu cette négligence d'un clerc aussi scrupuleux que vous l'êtes, et si naturellement enclin à la correction fraternelle. Vous y auriez vu que, bien loin d'approuver Barrés d'“avoir fait à l'évasion sa part” et d'avoir passé sa vie à accorder ses tendances opposées, je spécifie qu'il n'aurait pu progresser vers le vrai, sans d'abord se décider au sacrifice d'une part de lui-même. C'est du point de vue gidien, que j'absous Barrés de ne pas choisir, et pour souligner l'illogisme de Gide, quand il l'attaque.
Lorsque vous avancez que mon article “affirme la volonté du littérateur moderne de ne sacrifier aucune des affections de son âme, d'en chercher toujours de nouvelles...” je me frotte les yeux et relis mon texte: je constate, avec vous, cette volonté, dans un Barrés, dans un Gide; mais, faisant profession de catholicisme, comment l'eussè-je affirmée pour mon propre compte? Il est trop vrai que beaucoup de chrétiens trahissent le Dieu qu'ils aiment: j'enregistre, après tout le monde, ce triste fait; et vous feignez d'y voir un programme auquel je me rallierais! Rappeler que la vie chrétienne est, pour beaucoup, un déchirement, un perpétuel compromis, ne revient tout de même pas à soutenir (comme vous me le faites dire) que “l'essentiel est de préférer un des mille objets qui nous attirent...[1]” Constater notre misère, ce n'est ni l'approuver, ni l'absoudre.
Mais où l'éminent philosophe que vous êtes (permettez à “l'éminent romancier” de vous retourner votre politesse !) me paraît bien léger, c'est lorsqu'il m'accuse de rejeter toute discipline et de m'en tenir à l'ordre du cœur. J'ai écrit: “Si la pratique religieuse n'était qu'une discipline... qui donc y resterait fidèle ?” J'ai encore écrit: “ce n'est pas une discipline toute nue dont nous avons besoin...” Ce qui signifie clairement que je rejette une discipline sans amour; je ne veux point de la discipline seule. Cher monsieur Benda, je n'ai jamais souffert d'un clerc trahison pareille! Mais où vous passez toute mesure, c'est lorsque vous assimilez barrières, garde-fous, béquilles, dont je dis qu'un chrétien ne veut pas, à la théologie catholique, et singulièrement au thomisme! Par ce tour de passe-passe, la condamnation que je porte contre une attitude peureuse et négative, devient, à vos yeux, le rejet de la philosophie catholique! Simplement!
J'ai l'air de ne penser qu'à ma querelle et d'oublier Barrés: c'est que vous l'attaquez sur un plan où le défendre serait faire injure à cette grande mémoire. Vous me traitez d'“innocent”, cher monsieur Benda? Cette fois, je ne vous retournerai pas votre gentillesse; car il n'y a nulle innocence dans cette insinuation que le nationalisme “simulé” de Barrés “lui a singulièrement rapporté”. Et que dire de cette petite phrase sur les ouailles que Barrés “pousse à la mort” ? Pour un philosophe, c'est un jeu que de transformer, d'un mot, en criminel, l'homme qu'il hait.
Je vous prie de croire, cher monsieur Benda, à mes sentiments confraternels.

Notes de François Mauriac

  1. Voici mon texte: “Un homme qui s'efforce de vivre, tant bien que mal, selon la loi chrétienne, c'est simplement le signe qu'il préfére quelqu'un. Il peut aimer beaucoup d'autres choses...” Il “peut” n'implique évidemment de ma part, aucune approbation. Mais sans doute aurais-je du pour éviter l'amphibologie, écrire: “il se peut qu'il aime beaucoup d'autres choses...”

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Citation

François MAURIAC, “Correspondance - Lettres à Julien Benda, 4 octobre 1932,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/588.