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Bonheur du chrétien

Référence : MEL_0586
Date : 01/04/1929

Éditeur : NRF
Source : 16e année, n°187, p. 459-472
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.93-135,in Souffrances et bonheur du chrétien, Paris : Grasset, 1931.
Repris p.251-263, in Oeuvres complètes, VII, Paris : Fayard, 1950-1956.
Repris p.139-151, in Oeuvres romanesques et théâtrales complètes, 5, Paris : Gallimard, 1978-1985.


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Bonheur du chrétien

“Quel plaisir plus grand que le dégoût même du plaisir?” Pascal, dans une lettre de décembre 1656, commente cette parole de Tertullien, pour rappeler à Mlle de Roannez que la vie des chrétiens n'est pas une vie de tristesse: “On ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands”, dit-il. Ce janséniste ne veut pas que la piété nous soit une amertume sans consolation.
Ainsi, même un janséniste n'approuverait pas ces notes écrites en marge de Bossuet et que j'ai publiées ici même sous le titre de Souffrances du Chrétien. Elles ont atteint trop de cœurs et m'ont valu à la fois trop d'éloges et trop de reproches pour que je n'aie ressenti quelque tourment à leur sujet. Ceux qui les approuvent et ceux qui les blâment s'accordent à y reconnaître l'accent d'une douleur qui ne ment pas. Nous croyons toujours que la douleur est sincère. Or une douleur peut mentir. Un homme divisé contre lui-même, et qui a choisi de vivre dans cette division, a besoin d'arguments pour justifier à ses propres yeux une telle folie. Maurice de Guérin compare sa pensée à un feu du ciel qui brûle à l'horizon entre deux mondes. J'avais inscrit cette image dans les armes invisibles que chacun de nous se compose pour lui seul. J'y admirais l'expression parfaite de mon destin et payais d'une telle inquiétude ce parti pris de balancement, qu'elle détournait de moi, croyais-je, la colère de Celui que j'avais le front de mettre en balance avec le monde.
Une autre excuse dont je me prévalais, c'était mon œuvre, expression de ce déchirement. La fortune des mots est étrange: celui de message, dont notre génération use si volontiers, servit à me confirmer dans le parti pris de ne pas choisir. J'apportais au monde le message du jeune homme riche, que Jésus aima au premier regard “mais qui s'éloigna triste parce qu'il avait de grands biens”.
Rien n'est absurde, croyons-nous aujourd'hui, de ce qui nous est particulier. Notre singularité est notre raison d'être. Nous tenons plus qu'à tout à notre position, si elle est unique —fût-elle indéfendable. Pour moi je poussais l'aveuglement jusqu'à être la dupe d'une image: “ Un feu du ciel qui brûle à l'horizon entre deux mondes...” Il n'existe pas de feu qui brûle à égale distance de Dieu et du monde: ne pas choisir, sur le plan surnaturel, c'est avoir choisi. J'en avais le sentiment si net qu'il me fallait défendre coûte que coûte devant Dieu, devant moi-même, devant les autres.
Ce qui paraît sincère, dans Souffrances du Chrétien, c'est un certain accent d'angoisse. Mais, ai-je dit, la douleur peut mentir; et bien que ce ne fût pas chez moi un propos délibéré, le jansénisme latent de ces pages me fournissait de prétextes pour jouer les feux du ciel attirés à la fois par la hauteur et par la profondeur, consumant les nourritures terrestres, mais tendus vers le surnaturel. L'abus de la logique humaine dans les choses divines, tel est en gros le jansénisme. Cette rigueur qui nous donne, aux yeux du monde, l'attitude flatteuse des intransigeants, met en pleine lumière, dans la cime catholique, le flanc abrupt. Tous les sentiers tracés par l'amoureuse Grâce, et les refuges sacrés pour la nourriture et pour le repos des âmes, voilà sur quoi je trouvais mon intérêt à épaissir les ténèbres. Je ne reniais pas la Vérité, mais je niais qu'elle fût accessible. Et par exemple, Souffrances du Chrétien témoigne de cet acharnement à dresser l'esprit contre la chair, ennemis dont chacun ne peut vivre, disais-je, que par l'anéantissement de l'autre.
Désinvolture atroce de l'homme qui scrute les paroles de la vie éternelle, et qui les arrange selon sa passion, —au lieu d'y conformer sa vie éphémère. L'homme accusait l'Auteur de la vie de ne pas faire sa part à la chair; et l'Auteur de la vie se venge en emportant cette âme et ce corps dans son amour, jusqu'à ce qu'il confesse que la loi de l'esprit est la loi même de la chair.
Lorsque le Christ affirme qu'il est une nourriture et qu'il est la vie, Il l'est, à la lettre, pour ton corps.
La volupté singe la mort: cette fausse agonie; ce faux dernier hoquet; ces corps étendus, immobiles et comme frappés de plaisir. Puis cette contrefaçon nous déçoit. La volupté devient la recherche des abords immédiats du Néant. Il s'agit d'en approcher le plus possible, sans mourir: la drogue.
Tout poison est délicieux aux hommes qui ne les tue pas tout de suite. Les stupéfiants sont des poisons qui exigent un peu de temps pour nous tuer.
Corps de l'homme, temple de l'Esprit, qui ressuscitera au dernier jour, —Cathédrale de chair où repose la Chair du Seigneur; et dès que la présence sacramentelle s'évanouit, le cœur charnel, cire vivante, en garde l'empreinte: il existe un état physique de Grâce.

Gardons-nous de confondre avec les épreuves d'une âme orientée vers Dieu, cette pauvre angoisse que trahit Souffrances du Chrétien, et qui naît du refus même de choisir. Pascal compare une âme de cette espèce à un enfant qui est tiré par des voleurs d'entre les bras de sa mère: “Il ne doit pas accuser de la violence qu'il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs.”
Cette image nous rend sensibles les deux forces toutes puissantes qui, chacune tirant une âme à soi, la déchire. Deux forces toutes puissantes. Pour certains, soumis à l'impulsion victorieuse de la chair, le Christianisme existe encore, mais il est inerte: instrument nécessaire à quelques natures, inutile à d'autres, prétendent-ils, en tout cas, tel qu'un appareil dont il est bon d'user selon ses besoins, précieux aux timides, aux hésitants, aux vacillants; mais ceux qui peuvent marcher seuls n'ont pas à en tenir compte: ce qu'André Gide, dans une lettre récente adressée à René Schwob, appelle le ne-pas-en-sentir-le-besoin. Ainsi l'exigence n'appartiendrait qu'à l'homme, qu'à la passion de l'homme. L'hypothèse n'est pas même envisagée d'une vérité elle aussi exigeante, —souverainement, amoureusement exigeante.
Au vrai, à ne considérer que le texte de la lettre à Schwob, le ne-pas-en-sentir-le-besoin est, en réalité, le ne-plus-en-sentir-le-besoin, puisque Gide écrit: “Il est certain qu'après l'avoir violemment éprouvée (cette contradiction) en moi-même durant une longue période de jeunesse (et même avec quelques rechutes plus tard) j'y ai mis bon ordre par la suite...”
Y mettre bon ordre... Oui, sans doute, cela est donné à l'homme, le droit au refus lui appartient.
Dieu disparaît avec la faim que vous aviez de lui, vous le dites. Mais vous dites aussi qu'il vous a fallu du temps pour le réduire au silence.

Vous reléguez le Christ au rang des mythes. Voilà des années que je consacre mes moments perdus à un poème: Les larmes d'Atys, —inerte berger dont mon esprit joue. Qu'il est docile! Toute signification que je lui impose, il la revêt. Quel est cet autre “mythe” qui s'oppose, qui résiste, qui dit non, s'éloigne, revient, exige et souffre?
“Nous ne pouvons aimer que ce que nous créons.” Parole ingénieuse de Valéry: ici, c'est le ton qui frappe; un certain tour qui fait que l'esprit du lecteur adhère sans examen (s'il n'est de ceux qui retournent une telle phrase dans un cri de joie: “Nous ne pouvons aimer que Celui qui nous a créés, —nous ne sommes aimés que par Celui qui nous a créés...” Quia fecisti nos ad te et inquietum est cor nostrum donec requiescat in te.)
Ce que nous créons, c'est au contraire ce que nous rejetons, ce qui est mort. D'autres après nous reprennent parfois ces cadavres, y rajoutent, les raniment. Il importe peu: c'est sur de l'inerte qu'ils travaillent. Ce “mythe” auquel je pense (ce que vous appelez mythe) est le contraire de l'inerte. Les images pour le peindre, dont il a été usé dès qu'il a paru, grain de sénevé, levain, expriment ce qu'il n'a pas cessé d'être depuis le commencement: un principe actif qui travaille la pâte humaine.
Un mythe? Mais créé d'hier. Que le monde dure encore vingt mille ans, et nous sommes les premiers chrétiens: “En l'année quinzième du principat de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode, tétrarque de la Galilée, Philippe son frère, tétrarque de l'Iturée et du pays Trachonite, et Lysianas, tétrarque de l'Abilène...”
Apparu petitement, à cet intervalle précis de la durée et de l'espace, cet Homme n'a plus quitté le monde; mais le monde n'a pu jouer de lui à loisir: dès l'abord, il s'oppose, résiste, divise. Non, on ne se joue pas de lui, on ne joue pas avec lui. Tout est dit dès le début; tout est contenu dans les paroles qu'il a voulu que le monde connaisse et dans les gestes qu'il a voulu que le monde retienne.
Sauf aux époques dites de foi, tout l'effort de l'intelligence humaine s'est dépensé, non à une amplification de cette histoire et de ce message, mais à une réduction, à un amoindrissement. Ce n'est pas ici une légende que les poètes, de génération en génération, enrichissent, surchargent. C'est une brève parole, c'est une courte histoire qui, dès le début, s'est défendue seule contre les enjolivements, qui a éliminé le merveilleux des Apocryphes. Et il reste la perle d'un grand prix, la pierre dure, la pierre d'angle contre laquelle s'acharne le monde. Chaque parole, chaque fragment de parole est scruté, analysé, en proie aux conjectures des spécialistes. Tandis qu'il se disputent, ces paroles, ces “interpolations” continuent de manifester un pouvoir égal à lui-même depuis dix-neuf siècles; une puissance. Quelle puissance? La résurrection de chaque âme humaine en particulier, la renaissance dans l'amour de ce condamné à mort, de cet homme exécuté. Ce texte est vivant: “Ce document qui respire”, disait Claudel. Il suscite: “...Plus que l'amour, des vertus fructifiant dans l'amour...” Que ce mot de Lacordaire va loin! D'autres ont fait des prosélytes; aucune force humaine n'empêchera celui dont je parle de faire des ressuscités, des renaissants.

Nous étions tous destinés à ce que l'on dise un jour de nous: “C'est un homme fini.” Le chrétien, dès que le pénètre la Grâce, est un homme qui commence, et qui se croit assuré de ne finir jamais.
Quel que soit son âge, il découvre d'abord cette joie de naître. Il est un nouveau-né, conscient de sa venue au monde.
Dans le péché, même sur le plan humain, chacun de nous peut se dire fini. Une fois touché le fond de l'abîme, de ton abîme particulier, il ne te reste plus que de le toucher jusqu'au dernier râle: ce désir —cet assouvissement — cette honte; et de nouveau ce désir, et encore cet assouvissement; ce dégoût. Plus rien à attendre, sinon la disparition de ce dégoût même; puis l'indifférence au mal; et enfin sa glorification. Après quoi, tout est dit. Les chutes des jours révolus jalonnent ta route future. Tu ne progresses, tu ne te dépasses que par l'accumulation du même crime. Tu mesures l'accroissement de ta force au nombre des âmes que tu assassines. Ta vie est finie.
Monotonie du péché; ténèbres sans aube; nuit sans fin.
Joie de la naissance à la Grâce; joie d'un petit enfant qui connaîtrait à la fois qu'il est pur, qu'il est aimé, qu'il aime, et qu'à cet amour il sera donné, pour s'assouvir, la vie éternelle.
Qui dit naissance, dit croissance. Tu ne demeures pas, une seconde, immobile; mais dès la première foulée, déjà tu possèdes dans la joie cet amour où tu tends et que tu n'auras jamais fini d'approcher en ce monde.
Vie purgative, vie illuminative, vie unitive, cette ascension n'est achevée que par le petit nombre, mais il est donné à tous de la tenter: “A mesure qu'on avance dans la Foi, est-il écrit dans la règle de Saint Benoît, le cœur se dilate, et on court dans le chemin des Commandements de Dieu avec une ineffable douceur d'amour.”
Tu avais touché le fond de l'autre abîme. Aucune autre ressource, après la boue, que de creuser encore pour découvrir une boue plus enfouie. Mais voici l'abîme infini: non plus celui que tu descendais, —celui que tu graviras.
Que le temps est court! Naguère cet homme ne songeait qu'à tuer le temps. Mais brefs apparaissent les jours au chrétien pardonné qui tremble d'arriver les mains vides. Aucune limite n'existe à la pureté ni à la perfection, et il n'a pas commencé encore! Il n'a rien fait que se laisser faire, que consentir à ne pas dire non.
Il est absous... mais autour de lui et jusque sur ses mains, le sang d'Abel fume encore.

Du fond de la nef, à Solesmes, tu aperçois, à l'entrée du chœur, les frères convers dont chacun ressemble à l'une des Béatitudes, —puis les Pères, pareils à ceux dont Saint Jean rapporte qu'ils ont le nom de l'Agneau écrit sur le front; —et là-bas, enfin, suspendu entre le ciel et la terre dans une colombe d'or, l'Agneau de Dieu. Mais alors que la distance te terrifie de ces hommes qui ont tout donné à toi qui ne donnes rien, vois ce miracle: entre l'Agneau de Dieu et ta misère, il n'existe pas d'abîme que la Miséricorde ne comble.

“Au milieu de vous, il y a quelqu'un que vous ne connaissez pas...” Cette parole de Jean-Baptiste aux pharisiens, le chrétien aujourd'hui la répète à ses frères avec une joie parfois indiscrète. Il faut beaucoup pardonner aux convertis; il faut comprendre leur stupeur de ce que presque personne autour d'eux ne soupçonne l'existence du trésor qu'ils ont découvert.
“Au milieu de vous, il y a quelqu'un que vous ne connaissez pas...” Parole aussi actuelle, aujourd'hui, que lorsque Jean baptisait: car à mesure que le monde retourne au paganisme, le christianisme, lui aussi, remonte à sa source.
En ce siècle où finit de mourir la pudeur, fille du Christ, —où les corps dévêtus adorent le soleil, se cherchent sur les plages; où Virgile ne rougit plus et chante ouvertement les amours qui naguère étaient dites honteuses, —le petit troupeau de ceux qui persévèrent dans la foi, qui sont assidus à prendre part ensemble à la fraction du pain, se resserre autour de la table et de la lampe.
La marée de l'Esprit, en se retirant, laisse à découvert des systèmes désurnaturalisés où les intelligences tournent à vide.
Le petit troupeau de ceux qui ont persévéré retrouve la joie des premiers disciples: la joie anxieuse de détenir un secret.
Ce reste de lueur encore diffuse à travers les institutions et les mœurs, pâlît, s'éteint. Et pourtant rien n'a prévalu contre la source de la lumière. O force intacte! Refoulée de partout, elle se concentre dans les âmes, les investit, les violente. Le monde est plein de ces retours de flammes que l'on ne connaît pas. Il n'y a pas de grande presse, pour les événements de l'ordre spirituel. La véritable histoire n'est pas racontée.
Il n'empêche que le chrétien d'aujourd'hui est anxieux de sa solitude. Même aux époques de foi, ces larmes des saints parce que l'Amour n'était pas aimé.
Ce tabernacle abandonné à tous les carrefours du monde. L'inimaginable délaissement de Dieu.

L'homme le plus indifférent, dès qu'il vit selon le Christ, ne cesse de penser aux autres, d'être obsédé par les autres. Je me rappelle cette lettre d'une lectrice de Souffrances du Chrétien scandalisée du mot que j'y rapporte, d'ailleurs inexactement, de Sainte Thérèse: “Sachez concevoir les choses comme s'il n'y avait que Dieu et votre âme au monde.” C'était ne pas comprendre que par la Communion des Saints, par l'unité dans le corps mystique du Christ, la solitude avec Dieu ne détruit pas l'union profonde avec les âmes. Pour cette lectrice en particulier, je détache ces quelques lignes du livre admirable de l'Abbesse de Sainte-Cécile de Solestues, La Vie Spirituelle et l'Oraison: “Dans son ardent désir d'attirer à lui les âmes pleinement et jusqu'à l'union, le Seigneur emploie encore un autre stratagème: il suggère toujours à celles qui sont parvenues à l'union divine de solliciter pour d'autres la même faveur. Plus les âmes sont près de Dieu, plus elles sont pour d'autres une force d'attraction, plus aussi elles marquent d'empressement à faire violence au ciel. C'est par là que se laisse deviner déjà un monde invisible qui se montrera plus tard à nos regards ravis, et au sein duquel nous contemplerons le fait mystérieux d'une filiation surnaturelle, non pas seulement au sens où elle est généralement entendue, mais au sens plus profond où l'on peut dire que les saints naissent des saints selon une ineffable génération ex Deo.”
C'est sur cette charité spirituelle qu'il importe de mettre l'accent. Le Christ nous guérit d'abord de notre indifférence. L'obsession du salut des autres peut même devenir parfois un obstacle aux progrès du fidèle qui, lorsqu'il a communié, se soucie de parler à Dieu de ceux qu'il aime, au lieu de demeurer dans le silence de l'adoration.
L'homme nouvellement né à la Grâce ne peut se résigner à ne pas partager sa joie. Qu'il lui faut de temps pour s'apercevoir que s'il peut beaucoup pour les autres, c'est dans une mesure qui lui demeure inconnue! Nul ne force le choix de Dieu: “Non vos me elegisti sed ego elegi vos.” Il reste de lui faire violence? Peut-être... Mais les saints nous apprennent ce que c'est que de faire violence à Dieu et ce qui leur en coûte: le moindre vicaire de banlieue donne, lui aussi, sa vie pour les pécheurs. Pénétrons-nous donc du sentiment de notre parfaite misère.

Un homme se lève, assiste à la messe, communie. Toutes les heures qui suivent sont baignées de Dieu. Qu'il travaille, qu'il médite, qu'il parle à un ami, la Grâce Sacramentelle imbibe cette journée, au point que s'il fut jamais enclin à l'ennui, à la terreur de la solitude, l'en voilà guéri à jamais. Etre seul et pourtant n'être pas seul, cette absurde exigence est miraculeusement contentée.
Qui d'entre nous oserait nier que le tourmentent à la fois l'horreur du monde et l'impuissance à demeurer seul dans une chambre? Coûte que coûte, il faut sortir, échapper à ces quatre murs, à cette table, à cette feuille, à cette encre, à cette figure creusée qu'en face de nous reflète une vitre. Mais nous voici soudain parmi les hommes, et nous devenons l'un d'eux, plus moqueur, plus amer, plus dur qu'aucun de ceux que nous faisons rire. Alors nous nous souvenons de la cellule abandonnée, des quatre murs, des livres, du silence. Pour y trouver le bonheur, il suffirait, songeons-nous, d'une seule âme, il suffirait qu'une âme bien aimée fût là, près de nous: mais les brefs intervalles de temps qu'elle nous peut donner, que sont-ils, perdus dans cette durée incessante qui, pour le cœur aimant, n'est qu'une interminable absence? Elle entre, et déjà nous savons qu'elle va sortir; elle se pose une seconde, les ailes déjà soulevées; elle songe à ce qu'elle va faire dans une heure, ce soir, avec des inconnus. Sa vie croise notre vie en ce point imperceptible qui n'est pas le bonheur, —à peine une interruption de souffrance. Dans l'amour humain, il existe comme des permissions de bonheur, des exemptions brèves; et chacun se rappelle quelques heures de calme joie, une journée, un rapide voyage, petites îles où reprend souffle, un instant, l'amour exténué, —comme lorsqu'à bout de force, les oiseaux de passage, en plein océan, s'abattent sur un navire. Mais que des amants prétendent arranger leur existence entière en vue de cette union ineffable, leur bonheur se corrompt par cette union même: c'est le supplice du couple, qu'étudient avec tant de prédilection les romanciers de ce siècle.
De toute notre littérature, se dégage cette affirmation que l'amour humain s'altère, se corrompt et meurt dès que les amants prétendent renoncer au martyre d'être séparés.
Entre les affres de l'absence et cette présence perpétuelle à quoi ne résiste aucun amour, que choisir?

Or voici le même homme: jamais la chambre ne connut un tel silence. Aucune visite n'est attendue; personne aujourd'hui ne franchira ce seuil. Quel bonheur! Est-il donc converti à la solitude? Oui; à une solitude peuplée, à une solitude comblée. Comme la lumière, dès l'aube, dévore le désert, la petite hostie de ce matin se lève, monte, rayonne, prend possession de cette créature avec une puissance tranquille.
Il est seul et il n'est plus seul. “Il se forme dans l'âme et se déclare en elle un effet de grâce, dit un saint religieux par lequel cette personne sent en soi une élévation de confiance et de paix propre aux bons et fidèles amis de Dieu; et l'esprit saint qui, selon que la foi nous l'apprend, réside en nous, fait une opération de sa grâce, qui est comme une manifestation de sa présence. Cela se fait d'une manière si libre et si haute que le cœur fidèle demeure persuadé, non seulement par l'idée générale que donne la foi, mais par un sentiment si filial et si doux que, sans appréhension d'illusion, l'âme par une grande probabilité sait et connaît qu'elle est à Dieu... Une probabilité qui fait naître une excellente paix et confiance, laquelle laisse l'homme dans un parfait repos.”
Ce repos, pour le goûter dans sa perfection, nul doute qu'il faille être très avancé dans la voie. Mais les nouveaux-nés à la Grâce en ont parfois un très léger avant-goût qui déjà les comble. Bonheur indicible et fragile, petite flamme que les deux mains protègent et qui vacille au moindre souffle. Alors l'âme a la terreur du monde puisque, à chaque descente qu'elle y fait, elle joue son trésor, elle risque la perle sans prix. En vain l'homme met-il une garde à ses lèvres, à ses oreilles; autour de lui, les âmes en état de péché, fussent-elles silencieuses, répandent une odeur de mort, ont une virulence. Leur simple approche est un péril pour celui qui ne fut pas toujours pur, —surtout s'il ne l'est que depuis peu de temps. Telle plaie qui paraît fermée, nous avons l'illusion qu'il suffirait de rien pour la rouvrir. La corruption d'abord s'y porte. “Cet amour taciturne et toujours menacé” dont parle Vigny, ce ne saurait être pourtant, l'amour de Dieu dans une âme nouvelle née à la Grâce.
Petite part de ciel dérobée et goûtée dans les ténèbres d'en bas, sans doute n'est-il rien d'ici qui ne l'altère. “Veillez et priez”. Il suffit d'un journal, d'un appel, d'une lettre. Surtout il suffit de nous-même, de tout ce qui en nous fermente, de nos actes éternels. Mais nous ne sommes pas seuls.
L'atmosphère du monde nous pénètre; aucune porte close ne nous défend contre elle, contre cet immense refus de notre époque: nous sommes nés en plein reniement: “Nos fidélités chrétiennes baignant dans le monde moderne, disait Péguy, assaillies, battues de tous les vents, battues de tant d'épreuves, et qui viennent de passer intactes par ces deux siècles d'épreuves intellectuelles... C'est une question éternelle que de savoir si nos saintetés modernes, c'est-à-dire nos saintetés chrétiennes plongeant dans le monde moderne, dans cette vastatio, dans cet abîme d'incrédulité, d'incréance, d'infidélité du monde moderne, isolées comme des phares qu'assaillerait en vain une mer depuis bientôt trois siècles démontée, ne sont pas, ne seraient pas les plus agréables aux yeux de Dieu.”
Péguy se flatte que cette fidélité au milieu d'un tel reniement nous acquiert quelques mérites. Pourtant, le bonheur du chrétien n'y trouve-t-il une de ses sources? Pauvre fidélité dans l'universelle infidélité, elle nous aide à reprendre cœur:
Tous les hommes alors étaient contre nous et je ne répondais rien, la science, la raison.
La foi seule était en moi et je vous regardais en silence comme un homme qui préfère son ami.

Il reste au plus misérable d'entre nous que les servantes et les soldats diront de lui, pendant la nuit de l'agonie et du jugement: celui-là aussi était de ceux qui suivaient cet homme.
Au vrai, nous ne le suivons pas seuls; je ne songeais qu'à ceux de notre espèce, à “l'élite pensante”! Pourtant les saintes et les saints plus que jamais l'entourent, le pressent. Vous ne les voyez pas. La vieille voiture noire, le misérable cheval des petites sœurs des pauvres, devant la porte d'un restaurant, n'attirent l'attention de personne, ni cette fille de la Charité qui passe, les yeux baissés, avec son cabas. Nous écrivons des romans; c'est notre métier de connaître les femmes (“oh! comme vous connaissez bien la femme!”). Les pauvres Clarisses, les Carmélites, les Visitandines ou ces religieuses du Tiers-Ordre régulier de Marie qui, à Makogaï, s'enferment avec les lépreux, nous savons qu'elles appartiennent à la même espèce que nos belles amies. Mais il ne faut pas qu'un miracle dure. Un miracle qui dure ne compte pas. La petite hostie quotidienne voue des milliers et des milliers de ces filles d'Eve (pour ne parler que d'elles) à une vie de pureté et de renoncement total; elles réduisent leur tendre corps, leur cœur, se font les servantes des derniers déchets humains. Encore une fois, ce miracle interminable ne prouve rien. Il ne s'agit ici que de revenir, par un détour, à Souffrances du Chrétien.
La vraie souffrance du chrétien ne consiste pas, comme je l'insinuais, à ne pouvoir suivre en paix sa convoitise. Il n'existe pour lui qu'une douleur, selon le mot de Léon Bloy, c'est de ne pas être un saint. La connaissance de saintes vies éveille dans le chrétien une honte et une tristesse qui ne vont pas au désespoir mais à l'amour.

Cherche dans l'église, près de la porte, la place du publicain et regarde, pendue à la croix, cette pureté déchirée, cette chair nue sur laquelle tu as jeté Souffrances du Chrétien comme un manteau de dérision.
Que cette distance entre vous ne te désespère pas: il fait toute la route. Mais ce n'est pas assez de sa Grâce, de ses inspirations: il pénètre lui-même dans ce bouge de chair et de sang, s'assied à la table encore salie.
...Ce pauvre qui dans mon enfance venait chaque soir, à la maison, chercher les restes...

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François MAURIAC, “Bonheur du chrétien,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/586.