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Souffrances du chrétien

Référence : MEL_0585
Date : 01/10/1928

Éditeur : NRF
Source : 16e année, n°181, p.461-487
Relation : Notice bibliographique BnF

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Souffrances du chrétien


A l’abbé A. L.

Le Christianisme ne fait pas sa part à la chair; il la supprime. “Dieu veut tout” écrit Bossuet. Et Pascal: “Seigneur, je vous donne tout.”
Il est vrai que le mariage est un sacrement. Mais osons dire que le mariage chrétien, en condamnant la femme à la fécondité perpétuelle, condamne l'homme à la perpétuelle chasteté. “ La plus basse des conditions du Christianisme, écrit Pascal du mariage, vile et préjudiciable selon Dieu.” Et Bosuet est plus terrible encore: “Souillés dès notre naissance et conçus dans l'iniquité, écrit-il à Mme Cornuau, conçus parmi les ardeurs d'une concupiscence brutale, dans la révolte des sens et dans l'extinction de la raison, nous devons combattre jusqu'à la mort le mal que nous avons contracté en naissant.”

Attrait de l’Islam, dans ces villes de Tunisie où je fus au temps du Rhamadan. Une religion praticable, une religion à quoi tout un peuple se plie sans sacrifice démesuré, qui n'exige pas l'impossible, n'assassine pas la nature, ne détourne pas le pauvre bétail de ses abreuvoirs, ni du fumier qui tient chaud. Plus rien de cette exigence chrétienne qui d'abord nous parait insensée: mourir pour renaître. Il est vrai: mais aussi tout un peuple mordu, rongé par une lèpre, une race détruite par ses instincts d'en bas, comme des pliages sans digue.
Il n'empêche que déjà cela dépasse nos forces: fermer les yeux à ce que Bossuet dénomme “la fragile et trompeuse beauté des corps”. Mais lui-même dénonce, dans un cri sublime, l'inimaginable exigence de Dieu: “0 Dieu ... qui oserait parler de cette profonde et honteuse plaie de la nature, de cette concupiscence qui lie l’âme au corps, par des liens si tendres et si violents?” Voilà le drame: une concupiscence qui lie l'âme au corps. On pourrait vaincre le désir, renoncer à un corps qui ne serait qu'un corps. Mais c'est l’âme qui aime, c'est l’âme qui est aimée. Comment ne plus aimer ce que l'on aime? Nous n'avons pas une âme pour désirer, une autre pour adorer, une autre pour aimer. C'est le même être en nous qui adore, et qui souhaite de posséder, d’étreindre ce qu'il adore. On ne peut pas servir deux maîtres; on ne peut non plus chérir deux êtres. Il faut oser regarder en face l'exigence chrétienne. Les foules qui emplissent les églises, le dimanche, ne savent pas ce qu'elles font; elles adhèrent à une loi qui leur demeure inconnue.
Le Dieu des chrétiens ne veut pas être aimé, il veut être le seul aimé. Il ne souffre pas que nous détournions de Lui un seul soupir, tout autre amour étant une idolâtrie. Et cette exigence es: souverainement raisonnable. Impossible d'aimer la créature, sans la déifier. Elle devient l'unique nécessaire; elle occupe la place de Dieu: le ciel de sa présence; l'enfer de son absence.

II existe, dites-vous, des affections légitimes. La famille, les amis, j'entends bien. Mais ces affections ne ont pas l'amour; et dès qu'elles tournent à l'amour, les voici, plus qu'aucune autre, criminelles: inceste, sodomie.

Nous avons tort de considérer les mystiques ainsi que des chrétiens d'exception; ils sont les seuls chrétiens véritables. Aimer, c'est aspirer à la possession. Ils s'épuisent à la poursuite de Dieu, comme les charnels à la poursuite de ce qu'ils aiment. Il s'agit d'étreindre Dieu, de le posséder. Et c'est pourquoi rien ne ressemble plus au langage de la passion que les saintes effusions des mystiques dont les tièdes se scandalisent.

Immense bonheur de ces amants de Dieu. Ils s'anéantissent dans ce qu'ils aiment. Bossuet a raison de plaindre les concupiscents qui languissent pour la créature: “La créature n'est rien, dit-il, et ne peut pas même recevoir la perte d'un autre être en elle.” A la vérité, elle le peut, l'espace de quelques secondes. Mais ce n'est qu'un moment. Dans ce bref intervalle de l'union charnelle, nous avons cru n'être qu'un, et de nouveau nous sommes deux: ce corps, cet autre corps; ce mur, cette poitrine fermée; monde clos de chair et de sang autour duquel nous tournons, satellite misérable.
Le mystique, lui, peut se perdre dans son Dieu, –fleuve dans l'Océan.
Mais ce Dieu s'est incarné ; et l'on peut affirmer sans blasphème que dans l'amour mystique tout existe, sublimé, tout, et même cet attachement à la “fragile et trompeuse beauté des corps”. Le Dieu des chrétiens s'est incarné, il s'est fait chair, il a habité parmi nous. Lorsque Bossuet médite sur les pieds du Maître baisés par Marie-Madeleine, il ose écrire cette phrase étonnante: “Les parfums, les larmes, les cheveux, tout y va...”

Rien de plus légitime que l'indignation d'un Bossuet ou d'un Pascal devant cette folie qui nous porte à sacrifier l'éphémère. Folie si étonnante qu'on ne saurait en examiner de trop près les raisons (si du moins il n'est pas absurde de penser qu'une folie puisse avoir des raisons).

Pour nous guérir de cette aberration, les apologistes du Christianisme ont recours à une méthode dont nous voyons bien qu'elle donne peu de fruit: ils font ressortir avec application tout l'éphémère des attachements humains. Mettre l'infini dans le fini, se lier à un futur cadavre, quel mauvais marché! nous répètent·ils.
La faiblesse de leur méthode vient de ce qu'ils s'adressent à notre raison là où la raison n'a que faire. Ils font appel à notre bon sens sur un plan où l’être humain le plus équilibré est toujours en état de déséquilibre.
Il n'est pas de véritable amour qui ne soit une folie: “Une folie manifeste est de toutes les folies la plus folle”, s'écrie Bossuet. Il est vrai; mais c'est justement ce qui rend vaines ses démonstrations; car un fou, un vicieux ne calcule pas, ne compare pas, ne cherche pas son intérêt: il obéit à ce terrible devoir: son vice, son aberration, son amour.

Entre toutes les raisons de l'amour humain, dont Pascal nous dit que la raison ne les connaît pas, il en est une justement que les plus éloquentes paroles des prédicateurs sur le néant final de la passion, renforcent au lieu de la détruire. Nous nous attachons d'autant plus à un être que nous le savons périssable. Plus vous nous répétez que sa jeunesse ne dure qu'un jour, que sa beauté se fanera, et que ce corps est destiné à la pourriture, plus aussi nous désirons de l'étreindre, plus nous aspirons à mettre l'éternité dans ces embrassements d'une heure.
Toutes les considérations de Bossuet n’atteignent qu’à pénétrer notre amour d’un désespoir qui en décuple la frénésie.
Un amant, s'il a reprit métaphysique, est toujours un amant désespéré; mais il s'attache d'autant plus à cette chair qu'il se sent entraîné avec elle vers l'abime inéluctable.
Cette fuite ininterrompue de l'être aimé, ce glissement de toutes les secondes nous détourne de nous en détacher. Avant d'aimer, tu ne prêtais guère d'importance à la mort; mais dès que tu aimes, tu ne perds jamais le sentiment de cette condamnation portée contre cette chair que tu chéris plus que ta vie, plus que ton âme.
Ce que tu ne peux regarder en face, ce n'est pas ta propre mort, mais celle de la créature aimée.
Lorsque dans son fameux sermon sur la mort, Bossuet se permit “d'ouvrir un tombeau devant la Cour”, ce ne fut peut-être pas leur propre chair que les jeunes amants qui peuplaient le Louvre y reconnurent, mais bien plutôt le corps qu'ils préféraient à tout au monde. Avec quelle fureur l'orateur sacré s'acharne-t-il à décrire l'anéantissement de cette forme adorée! mais aussi avec quelle frénésie accrue ses auditeurs durent-ils se précipiter, en sortant de la chapelle, sur une chair destinée à périr et, pour si peu de temps encore, toute belle, vivante et pleine de sang!

Sur un autre point encore, un amant, même s'il a l'esprit religieux, résiste aux objurgations de ses maîtres chrétiens. La plupart des écrivains et des orateurs sacrés ne distinguent pas assez nettement l'amour de la débauche.
Quand ils parlent de honte, d'opprobre, de dégoût, un amant exalté, soulevé au-dessus de lui-même par sa passion, guéri de tout égoïsme, capable soudain de tous les sacrifices, de tous les renoncements, ne reconnaît rien de ce qu'il éprouve dans les descriptions et dans les peintures affreuses que ces maîtres chrétiens lui proposent.

Cette ferveur destin au Créateur, et détournée de lui au profit de la créature, garde une beauté qu'aucun souillure n'efface et qui résiste aux erreurs les plus tristes.
Entre toutes les “vérités devenues folles” dont Chesterton nous dit qu'elles courent aujourd'hui le monde, il faut mettre au premier rang cette idée romantique de l’amour toujours saint, toujours innocent parce qu’il est l’amour.

Vous avez beau dire, un être qui aime n’arrive pas à se croire criminel. Evidence intérieure plus forte que tout raisonnement. Voici une autre tentation –de toutes le plus subtile– à laquelle un chrétien cède par une pente naturelle: un chrétien croit que la souffrance est rédemptrice; or l’amour, même heureux, n’est-il une source intarissable de douleurs? Passion signifie souffrance. Un chrétien a le sentiment d’expier son amour à chaque seconde. Il trouve à sa disposition un immense capital de douleurs sans cesse accru et qui ne s’épuise pas.

Un être qui n’est plus qu’une plaie ne redoute pas les représailles de Dieu. Il a trop souffert. Où peut-on le frapper? Il n’y a plus sur triste corps, sur son cœur torturé, une seule place qui ne soit déjà saignante.
Témérité sans doute, et qu’il se peut qu’un jour Dieu châtie; car, selon l’Eglise, ce n’est pas la douleur en soi qui rachète, mais la douleur acceptée, consentie, subie, en union avec le Christ, dans un esprit de pénitence et de repentir.
Si vous aimez votre péché, il ne vous sert de rien d’être crucifié par lui; et toutes vos larmes sont vaines: telle est la loi.
Mais plus forte que cette loi survit chez le chrétien en proie aux passions la certitude profonde d’être racheté par sa douleur, par son amour.

Le chrétien coupable cède souvent à un autre mirage. Engagé très avant dans la passion, perdu en pleine forêt, il se persuade qu’il ne peut plus désormais revenir sur ses pas. Mieux vaut aller de l’avant, lui souffle le démon, même dans l’intérêt de son âme.
Au bout de sa passion, à travers la fumée et le feu, les pieds brûlés par la cendre, mourant de soif, peut-être finira-t-il par rejoindre Dieu. Il aura “bouclé la boucle” retrouvé son point de départ, l'enfance pieuse, ses prières, ses scrupules, sa pureté.

Dieu est ce chasseur qui relève les pistes et qui guette sa proie à l’orée du taillis. Il sait par où passent nos tristes corps. Il observe les foulées du gibier humain que ses instincts guident aux mêmes heures, par les mêmes détours, vers les mêmes plaisirs.
Dieu est patient: il sait où tendre le collet qui étranglent la tête. “On a couru par tous les détours par lesquels vous pouviez vous perdre, dit Bossuet dans le sermon sur l'ardeur de la pénitence, on a battu toutes les voies par lesquelles on peut entrer dans une âme: et l'espérance et la crainte, et la douceur et la force, et l'enfer et le paradis, et la mort certaine et la vie douteuse, tout a été employé.”

Chasseur divin, mais dont les traqueurs ne sont pas toujours habiles. Ceux qui ont mission de rabattre le gibier vers lui, souvent l'effarouchent.
Les domestique sont indignes du maitre: maladresse, jalousie, haine quelquefois, –le plus souvent, bêtise.
Tous ces chiens qui vous aboient aux chausses, alors que peut-être vous étiez déjà sur le chemin du retour.
Ils ont pris parti, eux; ils ont parié; mais ont-ils joué la bonne carte? Cette sourde inquiétude les rend impitoyables à toutes les Phèdres qui ont choisi de transir et de brûler. D'autant plus impitoyables, lorsqu'ils n'ont pas eu l'embarras du choix, qu'ils n'ont pas fui la tentation et que c'est la tentation qui les a fuis.

Les saint sont d'une autre race. Le Curé d'Ars mourant disait que même s'il n'y avait pas d'éternité, il était sûr de ne s'être pas trompé ayant vécu une vie d’amour. “O l'ardent amoureux!” s'écrie Bossuet, à propos de François de Paule.
L'amour de Dieu, et plus précisément l'amour de Dieu fait homme, de ce Dieu qui se mange et qui se boit, est une réalité, –demeurerait une réalité même si le surnaturel n'existait pas. “Il n'y a que les chrétiens, dit Bossuet, qui puissent se vanter que leur amour est un Dieu.”
C'est pourquoi on ne trouve guère chez les saints, ni chez la plupart des mystiques, cette sombre fureur que les charnels suscitent chez certains dévots; une pitié, certes, une terreur devant le péril que courent ces pauvres âmes –une horreur aussi qui nait de la connaissance exacte de ce qu'a d'horrible le péché sub specie æterni, un saint éprouve ces sentiments à l'endroit des charnels, mais tout pénétrés de tendresse, de pitié. L'ardent désir de sauver ces brebis perdues les invite souvent aux plus imprudentes démarches; mais ils ne s'acharnent jamais, ils n’ont pas cet air d'assouvir une rancune, de céder au mouvement d'une jalousie.
De quoi les véritables saints seraient-ils jaloux? Ne possèdent-ils pas l'amour? Saint Bernard appelé le Saint Esprit: “ le baiser de la bouche de Dieu, un fleuve de joie, un fleuve de vin pur...”

Bossuet, lui, connait aussi ce pur amour; mais en outre il a aimé charnellement durant sa jeunesse; il est allé (avant le sous-diaconat) jusqu'à signer un projet de contrat de mariage. Enfin il n'appartient pas à l’espèce sans entrailles. D'une austérité inflexible et, quant à la règle des mœurs, plus près de Port-Royal que des jésuites, la pitié que lui inspirent les charnels éclate dans tous ses sermons. Certes, il se souvenait de sa jeunesse peut-être brûlante, ce Bossuet qui nous dit que “de toutes les passions, la plus charmante c'est l'espérance.” Et qui, dans son panégyrique de Saint Bernard, trouve de tels accents pour nous dépeindre un adolescent!

Bossuet a-t-il tout oublié de cette jeune fureur? Qu'il a peur d'aimer encore! Qu'il redoute de se faire aimer! “... Mais ce cœur aime déjà ... Ah! n'y ajoute pas la moindre étincelle. Mais je ne ferai rien pour cela ... Ah! c'est trop que de faire un trait, c'est trop que de laisser aller un soupir, c'est trop que de faire un clin d'œil, c'est trop même de se montrer.”
Bossuet se souvient de l’amour humain même lorsqu'il goûte l'amour de Dieu. Il redoute encore les traits qui nous viennent d'une créature. Et c'est pourquoi il pense aux âmes en péril avec une tendresse fraternelle. Nous l'imaginons en chaire, parcourant du regard cette immense assemblée, comme pour y découvrir les âmes déchues et les ramener de force: “N'y a-t-il pas ici quelque âme attendrie qui commence à se déplaire en soi-même, à se lasser de ses excès et de ses débauches? ... O âme, quelle que tu sois, je te cherche, je ne te vois pas…”
Bossuet n'est pas de ces pharisiens qui s'indignent de ce qu'une âme pécheresse ne renonce pas d'un coup à ce qu'elle aime. Ces remises d'un cœur qui diffère toujours de se rendre à Dieu, il en a étudié les raisons profondes, afin de les pouvoir surmonter: “Elle est troublée et inquiète, dit-il admirablement de Marie-Madeleine, sa vie passée lui déplait, mais elle a peine à changer si tôt: sa jeunesse vigoureuse lui demande encore quelques années; ses anciens attachements lui reviennent et semblent se plaindre en secret d'une rupture si prompte; son entreprise l’étonne elle-même; enfin toute la nature conclut à remettre et à prendre un peu de temps pour se résoudre.”

Bossuet, pour le salut des âmes, ne s'inquiète guère, sinon de mentir, du moins de ne pas dévoiler tout ce qui est vrai. Quand il exalte l'amour de Dieu et qu’il rabaisse l'attachement aux créatures, il omet de rappeler que les délices spirituelles sont tout autant traversées de souffrance que les charnelles, –et de la même espèce de souffrances. Le mystique connait la sécheresse intérieure, l'absence de l'époux, le sentiment de l'abandon.
Alors que dans les tendresses humaines il nous reste d'accuser la créature qui nous trompe ou qui nous délaisse, l’âme vouée à Dieu sait d'avance que son amant n’a jamais tort, qu'if ne peut pas avoir tort, qu'il lui appartient de nous prendre et de nous délaisser, et que nous devons le bénir, soit que sa présence nous rassasie, soit qu’il nous abandonne aux ténèbres.
Ces épreuves que son Dieu lui inflige, l’âme fidèle s'épuise à y découvrir les ruses d'un amour infini. Rien n’a peut-être plus enrichi notre idée de l’amour divin, que ce patient effort, depuis des siècles soutenu par des légions de saintes âmes, pour expliquer l'absence de l’époux, sa fuite, son silence inexorable. Ainsi Pascal prête au Christ le mot fameux: “Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé.” Et l'auteur de l’Imitation: “Quand vous croyez être loin de moi, c'est alors souvent que je suis le plus près de vous.”

Il n'empêche que beaucoup d'âmes ne résistent pas à l'épreuve de l'absence, du silence. Beaucoup qui ont bu de cette eau promise à la Samaritaine, ont eu encore soif.
Là encore, un chrétien a beau jeu de soutenir que Dieu ne peut ni se tromper, ni nous tromper, et que l’homme qui ne persévère pas jusqu'à la fin et qui, ayant bu et mangé le sang et la chair du Christ, retourne à la nourriture des pourceaux, sans doute avait négligé de grandes grâce et commis le mystérieux péché contre l'Esprit.
Il reste l’angoisse de tant d'excellents prêtres et de personnes consacrées à Dieu; cette terreur, qu'ils surmontent sans doute, mais qui souvent les étreint, d'avoir renoncé en vain à l'usage délicieux et criminel du monde dont parle Pascal.
Bossuet ne dit rien de cette angoisse à l'âme qu'il veut capturer. Angoisse qui se retrouve, sans doute, dans l'amour humain. Car une créature qui nous fait souffrir, comme souvent, aux heures de lucidité, elle nous apparaît dénuée d'existence!
Il est vrai; mais du moins il nous reste cette misérable haïr ce corps, ces caresses, cette lune honteuse dans les ténèbres, –enfin une possession qui, l'espace de quelques minutes, ne nous leurre pas. Mais dans la voie où Bossuet nous pousse, la même détresse ne connaît pas la même consolation. De même que l'amant charnel découvre qu'il a créé de toutes pièces son amour, ainsi le mystique frémit à l'idée que peut-être il a créé son Dieu: “Est-ce Dieu qui a éveillé l’âme? Est-ce l'âme qui au terme d'un long voyage a éveillé Dieu?” Cette interrogation terrible est posée par le dernier commentateur de Saint-Jean de la Croix.

Peut-être ces regrets, ces regards en arrière des personnages engagées dans la piété, n'ont-ils d'autre raison que l'attachement à la chair et au monde qu'elles n'ont pas détruit, qu'elles n'ont fait que transposer sur le plan spirituel.
Bossuet dit qu'il n'est rien de si différent que de vivre selon la nature et de vivre selon la Grâce: oui, la différence en est infinie. La plupart des chrétiens, même voués à une piété qui se veut, qui se croit épurée, ne sont que des concupiscents acharnés à jouir.
Dieu, peut-être, est-il la récompense de ceux qui renoncent à toute joie sensible, même aux joies dont il est le prétexte.
Il exige que nous cherchions d'abord le désert, le dénûment.
Un corps vivant, non seulement nous cache Dieu, mais le singe: il en est la caricature. Le moindre fétu auquel nous demeurons attachés suffit à cacher Dieu; mais même l’image sensible que nous nous faisons de Dieu nous le cache.
Dieu ne se donne totalement qu'à la créature qui a tout anéanti au monde et en elle-même.
Comme il arrive pour le couple humain, Dieu ne s'unit à sa créature que dans la totale solitude avec elle. Sainte Thérèse avait coutume de dire qu'il n'y avait que Dieu et elle au monde. C'est dans ce tête-à-tête, dans la mort de toute concupiscence, mais aussi de tout désir, de toute aspiration, et même de toute pensée, de toute idée détachée de Dieu, que l'Etre infini pénètre l’âme, s'identifie à elle jusqu'à la déifier.

N'est-il d'autre concupiscence que celle de la chair? A vrai dire, il nous paraît impossible de donner le nom de concupiscence à la soif de connaitre, à ce désir qui tourmente l'homme, à cette sublime passion de la connaissance qui, plus qu'aucune autre, témoigne de notre filiation divine.
Sur ce point comme sur tout autre, Bossuet se montre inflexible. Il ne ménage en rien l'esprit de curiosité que possède l'homme et qui a créé tant de merveilles. Il sait trop bien que c'est difficile d'assigner des bornes à la mer et que bien peu d'esprits, créés pour la recherche et pour la découverte, sont capables de limiter aux phénomènes cette curiosité sacrée. Et c'est pourquoi il dénonce avec fureur dans son sermon sur I'Eglise.

Nous répugnons à appeler concupiscence l'esprit de recherche, la passion intellectuelle. Mais il est très vrai que ce qui s'appelle proprement concupiscence, pénètre parfois l'esprit à son insu et lui communique de sa fièvre. Cela est remarquable chez les hommes d'Eglise révoltés. Une longue et douloureuse continence agit sur la pensée. Une passion depuis des années refoulée, prend pour s'assouvir le masque de l'esprit. A cette chair longtemps jugulée et qui appelle l’'assouvissement, il importe que le christianisme ne soit pas vrai.
La chair exige de l'esprit cette preuve que le renoncement à sa joie n'est exigé par personne.
Si je devais écrire la vie de Lamennais, je montrerais d'abord, à l'époque de l’Essai sur l'indifférence une créature qui, connaissant ses abîmes secrets et ayant peur d'elle-même, accumule autour de soi les barrières, se hérisse de défenses, ajoute aux plus extrêmes absolutismes, renforce les plus lourdes chaines. Mais une marée intérieure et toute puissante emporte tous ces barrages, exige d'être satisfaite; ce trou le flot délivré s'étendra désormais jusqu'à l'infini; mais non sans avoir exigé et obtenu de l'esprit une éclatante justification: et c'est l'époque de l’Avenir et de la rupture avec Rome.
Le Père Hyacinthe Loyson, parce qu'il aimait Mme Mériman, ne voulait point que le Pape fût infaillible. Le 30 août 1870, il déclarait solennellement “se séparer de l’Eglise de Rome, comme étant actuellement hérétique et schismatique et constituant le plus grand obstacle à l'unité et au progrès de la chrétienté”; mais il omettait d'ajouter: “et à mon mariage avec Emilie Mériman”.
Et lorsqu'enfin il rompt le vœu de chasteté, il écrit cette phrase singulière: “Nous avons aimé! Une ère nouvelle est ouverte dans l'Eglise. Le millénium est commencé. " La chair et le sang obligent cet esprit à fonder une Eglise nouvelle, ou il serait permis aux pontifes, où il leur serait même recommandé de ne pas dormir seuls.

Prouve moi que tous ces songes sont vains, dit la Chair à l'Esprit, –afin que je puisse forniquer dans mon coin sans cette angoisse d'offenser Quelqu'un, sans cette terreur d'ajouter aux souffrances d'un Dieu.
Elle dit encore: Je ne fais de tort à personne; pourquoi le plaisir serait-il le mal?
Il est le mal, tu le vois bien. Quelle autre preuve te faut-il que cet entraînement aveugle, que cette descente indéfinie? Assieds-toi a une terrasse de café; regarde couler ce flot de visages. O faces déshonorées!
“Jusqu'où ne descendrai-je pas?” Cela est inscrit sur tous ces corps prostitués.
Il est vrai, dit l'Esprit, que la concupiscence avilit l’être humain, et finalement le détruit: c'est un fait. Mais le renoncement? Mai s la chasteté? Que de vies perdues pour le bonheur ! Que de déviations! Que de défaites! Que de secrets naufrage!

Il n'est sans doute de pire attitude que celle de l’homme qui ne choisit pas, qui renonce à demi et ne cède qu’un peu. Ce demi-renoncement ne sert qu'à exciter la passion. Etres perdus pour Dieu, perdus pour le monde.
Il arrive que ceux qui connaissent la loi envient ceux qui ne la connaissent pas.
Heureux les bourreaux qui ne savent ce qu'ils font! A quoi te sert de savoir ce que tu fais, pauvre âme!

Existe-t-il un seul homme au monde qui, livré à toutes les délices de la chair, demeure en union avec Dieu? La vie spirituelle (même en dehors de toute religion définie) est-elle compatible avec la vie charnelle?
Une chair qui s'assouvit accompagne toujours un esprit incapable d'adhérer au surnaturel. Il peut exister dans le même homme des alternances de vie sensuelle et de vie spirituelle, mais ces deux vies ne coexistent jamais.
“O pureté! pureté! c'est cette minute d’éveil qui m'a donné la vision de la pureté! Par l’esprit on va à Dieu. Déchirante infortune!”
Oui, déchirante infortune! la vérité est là, tout près “qui peut-être nous entoure avec ses anges pleurant”; mais entre elle et nous, la concupiscence accumule des ténèbres où nous errons les bras tendus, les mains tâtonnantes, –si exténués que nous jouons la vie éternelle contre un instant de repos sur une poitrine.

Pour nous sauver d'une telle folie, Bossuet trouve des accents terribles. Même un athée, il me semble, ne saurait lire sans frémir le sermon sur l'endurcissement du pécheur. Mais, bien que nous ne voulions pas céder au lâche désir de nous rassurer, il nous semble pourtant que le grand Évêque réduit à l'extrême le débat. Le pécheur qu'il nous montre est une créature tout à fait libre de résister ou de céder à la Grâce. Le Dieu qu'il lui oppose, est un Dieu rigoureux et, dirai-je, presque simple d'esprit; –un juge qui applique la loi et qui ne croit a mir en face de lui qu'un individu isolé, sans hérédités, sans racines.
Ces velléités, ces rechutes, cet endurcissement qui exposent le pécheur à la réprobation éternelle, Bossuet n'en trouve aucune autre raison qu'une mauvaise volonté obstinée. Il ne se demande pas si chacun de nous apparaît à l'Etre Infini comme un individu ou comme le moment d'une race.
Je ne cherche pas une échappatoire; j'accepte la domine dans toute sa rigueur. Mais c'est un fait aussi certain que la gravitation de la terre: nous portons en nous beaucoup plus que nous-mêmes; un homme n'est pas double, comme le croyait l'Apôtre, mais multiple. Le pécheur en soi est un mythe. Ce qui existe, c'est une accumulation de tendances héritées. Et certes, la personne morale existe aussi que nous créons nous-mêmes en nous. Mais les déchets qui ne servent pas à cette création, continuent de vivre et de nous empoisonner.
Des êtres que j'ai pu observer depuis leur enfance, je les ai vus lutter contre des penchants dont ils ignoraient jusqu'au nom, si profonde était leur pureté. L'eau souterraine se fraye lentement une route, surmonte ou tourne les obstacles, semble dormir pendant des années, et soudain jaillit des entrailles de l’êtres, –du pauvre être humain souvent stupéfiait de ce qu’il recélait en lui à son insu.
Et sans doute, c'est la loi de la chute; nous avons été enfantés dans une chair corrompue; Dieu ne nous tente pas au-delà de nos forces; la Grâce est proportionnée au péril qui nous presse; à quoi bon faire le brave Dieu? Il est celui qui a toujours raison; nous ne pouvons-pas ne pas avoir tort.
Il est vrai. Mais de quel droit lui prêtons-nous cette rigueur uniforme? Chacun de nos procès sera plaidé à part. Vous ne connaissez pas tous les témoins à décharge. Des millions d'ancêtres viendront témoigner à la barre de l'éternité qu'ils nous ont transmis des inclinations qu'eux- mêmes avaient reçues de leurs pères. Et Dieu seul sait ce que peut donner, dans un enfant, la rencontre de deux tendances héritées d'ancêtres différents.
Hypothèse, mais qui n'est peut-être pas absurde: Dieu fait de la race le bouc émissaire de tous les péchés individuels; il condamne la race pour sauver l’individu.

Sans doute l’Ecriture fournir Bossuet de textes incroyables pour l'accablement des pécheurs. Mais il passe sous silence tout ce qui pourrait nous rassurer. Il veut que nous ayons peur; il veut nous faire peur.
Oserions-nous prétendre que Bossuet trahit les desseins de Dieu par de si terribles menaces? Non, sans doute: le Christ a voulu que l'idée de salut domine toute notre vie. Il s'agissait bien pour lui de persuader chaque homme en particulier que l'unique nécessaire est d'atteindre le royaume et de sauver son âme. S'il la faut sauver, c'est donc qu'elle risque d'être perdue.
Tout se passe comme si Dieu, décidé à sauver à la fin toute créature, ne voulait pas cependant que la partie fût gagnée d'avance. L'éternelle contradiction, sans cesse rappelée, entre la liberté de l'homme et la prescience divine, nous apparait sinon moins mystérieuse, du moins plus rassurante sous cet aspect: une partie qui ne peut pas être gagnée d'avance et qui pourtant doit l'être finalement.
Cela est absurde, m'opposera un docteur. Il est vrai; mais sur le plan religieux l'absurde n'est-il pas quelquefois signe de vérité?

Eh bien, non! Laissons à Bossuet le dernier mot. Il faut relire ce merveilleux sermon sur l'endurcissement, prononcé à Saint-Germain, devant le Roi, le 1er décembre 1669. Le texte en était: Hora est jam nos de somno surgere. Il a temps désormais quenous nous réveillions de notre sommeil.
Personne n’a jamais fait éclater aux oreilles du pêcheur assoupi dans ses souillures, une menace si retentissante ni si terrible. Il y a li une psychologie de Dieu, si j'ose dire, une explication les délais de sa justice, qui donne le frisson, tant Bossuet a de force pour nous persuader. C'est trop vrai que nous sommes grisés d’impunité, et que nous croyons la justice endormie. Mais ne nous fions pas à ce silence.
Jamais on n'a répondu avec plus de force à l'éternelle objection du pécheur: “Vous voyez bien qu'il ne m'arrive rien de fâcheux et que le ciel ne me tombe pas sur la tête.” Bossuet répond: “A force d'être irrité, Dieu enferme en lui-même toute sa colère.” Pendant longtemps, il y a eu quelque chose en nous qui criait contre nos vices: alors, rien n'était perdu. Mais ce qui fait frémir c'est un homme qui accepte son crime, qui l'ennoblit, qui s'en glorifie et va jusqu'a faire des prosélytes. Ces quelques lignes de Bossuet, s'il les lisait avec attention, devraient obliger le coupable à rentrer sous terre: “Dès que nous sommes si malheureux que d'être tout à fait d'accord avec nos péchés, dés que, par le plus indigne des attentas, nous en sommes venus à ce point que d'abolir en nous-mêmes la sainte vérité de Dieu, l’impression de son doigt et de ses lumières, la marque de sa justice souveraine, en renversant cet auguste tribunal de la conscience qui condamnait tous les crimes, c'est alors que l'empire de Dieu est détruit, que l'audace de la rébellion est consommée, et que nos maux n'ont presque plus de remède.”
L'implacable Bossuet redouble de coups: nous remettons à demain de nous convertir, nous croyons avoir le temps, parce que le temps affecte toujours quelque imitation de l'éternité; l’année écoulée semble ressusciter dès la suivante; et pourtant, nous dit Bossuet: “Les rides sur notre front, les cheveux gris, les infirmités ne nous font que trop remarquer quelle grande partie de notre être est déjà abîmée et engloutie.”
“Il nous pourchasse encore, si nous lui demandons d'attendre que cette passion, cette dernière passion qui nous tient nous ait quitté: “Quand cette passion qui vous domine à présent, quand ce secret tyran de votre cœur aura quitté l'empire qu'il a usurpé, vous n'en serez pour cela ni plus dégagé, ni plus maitre de vous-même. Il y laissera, pour ainsi dire, un successeur de sa race, enfant comme lui de la même convoitise...”
L’inimaginable, c'est que, convaincu par cet admirable discours, le concupiscent ne laisse pas de résister encore.
Le pécheur a l’illusion de ne pouvoir plus guérir de son amour que le lépreux de son ulcère. Ah! s'il lui suffisait, pour que cet amour le quitte, pour que cette plaie se ferme, de toucher la frange d'un manteau! S'il lui suffisait d'être exposé sur un grabat, au bord d'une route; et il ne faudrait que l'ombre du Sauveur sur lui pour tuer le coupable amour. Mais tous les traités de théologie et de morale, les plus terribles sermons n'obtiennent du concupiscent que cette honteuse plainte: “Je ne peux pas, je ne peut pas ne plus aimer.”

Fatalité de la passion: vieille excuse sur laquelle nous aurions tort de nous endormir.
Il est trop vrai que la passion, à un certain point de sa croissance, nous tient et que nous ne pouvons plus rien contre ce cancer. Mais il est vrai aussi qu'il fut un moment où nous demeurions le maitre encore. Il y aurait une étude à écrire dont le titre serait: De la Volonté dans l’Amour. A une certaine minute, il nous était loisible encore d'arracher de nous ce germe. Rappelle-toi cette période trouble: tu jouais avec le feu parce que tu te croyais maitre du feu.
Tu soupires: “Si j'avais pu prévoir tant de souffrances!” Hypocrite, reconnais que cette souffrance, tu la pressentais, tu la désirais, tu l'appelais.
L'homme pour qui amour s’est toujours confondu avec douleur, s'en glorifie et s'en admire. Il est orgueilleux d'appartenir à la race de ceux qui aiment, –qu'il place fort au-dessus de cette autre race: ceux qui sont aimés. A l'entendre, il existe deux espèces d'êtres humains: les assassins et les assassinés; –les cœurs passionnés, à chaque instant percés de coups, et leurs bourreaux, ceux qui même à leur insu blessent la créature qu'ils ont asservie. Leurs plus innocentes paroles renferment un venin secret.
Il est vrai que ce sont presque toujours les mêmes qui font souffrir, presque toujours les mêmes qui souffrent Ne croyez point que ce soit une question d'âge, de charme. Tel garçon de vingt-cinq ans possède toutes les grâces, mais toutes ses amours sont malheureuses. Si d'abord il est aimé, cela ne dure guère et il n'a de cesse qu'il n'ait repris son rôle de victime: c'est toujours lui qui finit par être torturé. En revanche, nous voyons des poussahs quadragénaires assommés par d'indiscrètes tendresses, par d’excessives adorations. C'est bien moins une question d'âge et de beauté que de caractère: là encore, le caractère crée la destinée.

Cette souffrance que tu feins de redouter, tu la pressentais, ai-je dit. Elle ne t'a pas été imposée, tu l'as voulue avant de la subir.
Ceux qui se vantent de ne savoir qu'aimer et qui gémissent de n'être jamais aimés, sont presque toujours des sadiques: ils aiment la souffrance, leur souffrance; ils ne reconnaissent l'amour qu'à ses coups.
Tu crois que ta douleur plaidera pour toi au jour du jugement; mais peut-être se retournera-t-elle contre toi. Malheureux, tu l'invoques comme une excuse, cette douleur; alors que c'est elle qui est ta concupiscence.
Cela est incroyable mais vrai que l'appétit de souffrir lui aussi, une concupiscence. Un moraliste chrétien aurait beau jeu à y dénoncer une vocation détournée de son objet. Cela surtout fait la force du Christianisme: il donne un sens à la douleur ; le chrétien sait pourquoi il souffre ; en imitation de son Dieu crucifié, en union avec lui, il a part à son agonie, il coopère à la rédemption du monde. Comme l’eau en vin aux Noces de Cana, le Christ transmue la douleur en joie. Or, voici que tu frustres le Créateur au profit de la créature: c’est pour la créature, en union avec la créature, que tu souhaites de souffrir, que tu jouis de souffrir.
Tu protestes, tu nies qu'on puisse se complaire à un tel martyre: “Si vous saviez ce que j’endure!” Il est vrai, mais tu n’as jamais rien fait pour ta délivrance. Il n’est rien à quoi tu ne préfères d’être torturé par ta passion.
C'est contre nous-mêmes que nous satisfaisons le mieux nos instincts cruels. Les autres ne sont pas toujours là; nous n'avons pas de pouvoir sur eux; nous ne sommes pas témoin de toutes leurs réactions; mais des supplices que nous nous infligeons, rien ne nous échappe. Nous suivons dans nos veines la marche du venin qu’il nous a plu de nous inoculer. Lorsque la réalité ne fournit pas au jaloux de quoi nourrir sa jalousie, il imagine, il invente. Ici le champ est illimité; rien n'arrête la fureur du bourreau de soi-même. En vain reçoit-il les assurances, les témoignages les mieux faits pour lui rendre le calme: il n'a de cesse qu'il ne leur ait assigné des causes intéressées.
La passion du malheur: la plus tenace.
Il faudrait vouloir ne plus souffrir. Mais ne plus souffrir, crois-tu ce serait perdre le sentiment de la vie: “Du moins aurai-je vécu!” se dit l'amant désespéré. Il ne changerait son désespoir contre aucune paix.
A la place de cet amour, si tu l'arrachais de toi-même, tu imagines un vide qui te fait horreur. Tout plutôt que ce vide infini. Mais voilà le pire: tout plutôt que de combler vide avec un Etre que les yeux ne voient pas, que les main ne touchent pas.

Tu t'éveille, et d'abord tu cherches la place de ta douleur pour t’assurer que tu existes. Elle est là, fidèle comme la vie; elle va régner sur toi jusqu'à la nuit, pareille au soleil sur cette journée déjà torride. Tout sera anéanti dans ce terrible rayonnement; les êtres et les choses s'y confondront; tu accompliras tes besognes, isolé de tous, au centre d'une atmosphère de feu. Tu t’éloignes, tu t'assieds à l’écart, tu ouvres un livre. Mais les lettres dansent dans cette lumière aveuglante. Tu recommences de lire la page, tu poursuis en vain une pensée insaisissable. La pensée des autres ne peut plus se frayer de route jusqu'à la tienne. Aucune issue. Etouffant amour, après-midi étouffante. Pas d’orage à l'horizon. Aucun bruit ne monte de la plaine que, tout près de toi, cette poule dans les feuilles sèches. Aucune espérance de pluie. Mais s'il ne t'appartient pas de susciter les nuées dans l'azur de feu, du moins te reste-t-il quelque pouvoir pour troubler cette canicule de ta passion. Regarde au fond de toi ce regard, ce sourire mystérieux; alors comme le temps se troublerait, comme s'écraseraient de grosses gouttes chaudes sur les feuilles, voici enfin l’attendrissement, les larmes.

Il y a si peu d'espoir que la souffrance nous détourne des amours coupables, qu'il faut excuser les auteurs chrétiens de vouloir agir sur nous par la terreur. L'enfer de la passion ne nous effraye plus; mais l'enfer éternel? Une telle menace devait être toute puissante sur les croyants.
Le dogme de l’enfer est effroyable au point que ceux même qui y croient, n'arrivent pas à se le représenter; et c'est ce qui lui enlève beaucoup de son efficace.
Je crois à l’enfer comme à tout ce qu'enseigne l’Eglise (qui n'a d'ailleurs rien ajouté aux paroles du Christ: “Allez, maudits, au feu éternel...”)
Le feu éternel. Mais c'est une chose que de croire à cette horreur, et c'est une autre chose que de la concevoir. Quand notre mère menaçait de nous donner à croquemitaine, nous cachions notre figure terrifiée dans sa robe, avec la même confiance, avec le même amour.
Ce que nous croyons est inconcevable; et la théologie ne nous aide pas à le concevoir. Je crois, mais sans essayer de comprendre. L'enfer allumé par l’Amour, disent-ils. Dieu confondu avec un amant irrité, et qui se venge. Cette pensée nous fait horreur. Car nous qui sommes durs et cruels, nous nous savons pourtant capable d'aimer sans être aimés, de tout donner sans rien recevoir. Quel amant n'éprouve avec certitude qu’aucun reniement qu'aucune trahison ne viendrait à bout de son amour. Ce que nous sommes, cœurs éphémères, dans le temps Dieu, cœur éternel, ne saurait-il l’être dans l'éternité?
Il faut choisir entre le Dieu juif qui terrifiait Pascal et le Dieu de Malebranche.
Il faut croire à toutes les paroles du Christ, à tous les dogmes de l'Eglise, – et à cet enfer qui éprouvante moins les concupiscents qu'il ne les rassure: “C’est trop horrible pour être vrai”, disent-ils. Et si cela est faux, ils se réjouissent de ce que tout le reste s'écroule aussi.
C'est pourtant vrai, quoiqu’horrible. Mais il faut que Dieu soit innocent de l'enfer. Le choix de l'homme crée l'enfer: un homme qui, devant l'éternité, décide librement de n'être pas du coté de Dieu, (cet homme n'existe pas).
L’enfer n’est pas inerte: il est subtil esprit. Le démon. La concupiscence dont l'humanité déchue est pétrie, ne peut être vaincue que par une délectation plus puissante; ce que les jansénistes appelaient la délectation victorieuse de la Grâce. Mais le mystère est que ces délices de la Grâce sont un don gratuit de Dieu. Et même quand il l’accorde, quel déchirement! Le chrétien demeuré charnel est écartelé.
“On ne peut servir deux maîtres”, mais on peut être déchiré par deux maîtres.
“Ou il aimera l'un et haïra l'autre...” hélas! nous pouvons continuer de chérir ce Dieu que nous trahissons; d’autant mieux que, charnels, nous n'avons pas le sentiment que notre trahison l'atteigne. Voilà ce dont le pécheur a le plus de peine à se persuader; et sur ce point, les théologiens ont bien du mal à le convaincre. Ce qui nous trompe, c'est ce caractère divin que l'amour le plus profane doit sans doute à l'objet infini dont nous l'avons détourné.
Il est remarquable que des écrivains se plaisent à introduire la religion dans les débats où la chair domine; bien moins par instinct ou par goût du sacrilège, qu'à cause de ce qui subsiste de religion dans la plus charnelle passion. Ces écrivains ne songent pas à relever leurs histoires d'un peu de mysticisme trouble, ni à user des choses du ciel comme de condiments. Mais de même qu'on ne saurait décrire le flux et le reflux sans parler de la lune, comment peindre les mouvements du cœur, fussent-ils détournés de leur fin, sans parler de Dieu? Ils ne croient pas blasphémer.
La raison moderne déréglée est dressée à admettre l'identité des contraires. Flatteuse folie qui la dispense du choix, du pari: l’adoration de Dieu dans sa créature; la soumission à Dieu dans l'instinct amoureux.
Cette imposture est devenue si flagrante aujourd'hui dans la littérature, qu'aucun chrétien sincère ne peut plus se boucher les yeux: il sera chassé de ses derniers retranchements jusqu'il ce qu'il se soumette ou qu'il apostasie.
Apostasie... A ce seul mot, le chrétien le plus tiède éprouve l'indignation qui soulevait Simon-Pierre, lorsque son triple reniement lui fut annoncé. Il fau duit que cet élan d'un cœur non encore corrompu emporte tout.

Mais le manque de foi arrête l'élan du cœur. Les Apôtres eux-mêmes, bien que vivant dans l'intimité du Christ, le suppliaient: “Seigneur, augmentez-nous la Foi…” leur répondait tristement: “Si vous aviez la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne…” Comme un grain de sénevé. Qu'est-ce donc que la foi d'un chrétien, même qui se croit épuré? Est-ce beaucoup plus qu'une espérance ou qu'une terreur? Espérance de la vie éternelle –terreur d'être réprouvé.
Il y a chez le concupiscent que Dieu harcèle, la honteuse crainte de renoncer à la proie pour l'ombre. Cette misère dont il se délecte demeure une certitude, à quoi on n'oppose qu'une promesse et qu’une menace.
C'est pourquoi le concupiscent réclame un signe, –un signe matériel. “Si je ne mets la main dans la plaie de son côté...” Cette grâce dont Thomas a eu le bénéfice est accordée plus souvent que nous ne croyons. La guérison de la petite Périer par la Sainte Epine confirma Pascal dans sa foi, –et aussi ce “feu” qu'il vit ou dont son cœur ressentit la brûlure, le lundi 2 novembre 1654, depuis environ dix heures et demie du soir, jusqu'à environ minuit et demi. Aussi sur ce papier qu'il portait cousu dans son habit, en souvenir de cette nuit bienheureuse, à peine a-t-il fait mention de ce feu, qu'il écrit par deux fois le mot Certitude.
Certes, voila Pascal bien tranquille maintenant et il s’écrie: “ Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu'ils s'en saoûlent et qu'ils y meurent…”
Mais à cette dérision, le concupiscent répond dans des termes identiques: “Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la religion, et le mal dans les plaisirs des sens, qu'ils se saoûlent de renoncement et qu'ils y meurent...” A la foule immense des êtres perdus par la débauche (même dans l'ordre temporel) que le dévot lui dénonce, le libertin oppose les milliards d'hommes et de femmes exténués derrière des grilles, au fond des cloîtres; ces milliards de destinés, depuis dix-neuf siècles, détournées du bonheur; toutes ces vies perdues pour l'amour, pour la maternité, ces regrets, ces désespoirs. Débat sans fin, puisqu'il ne saurait être résolu ici-bas. Même les êtres les plus détachés du christianisme y sont engagés. Le Christ oblige tous les hommes à prendre parti. Quiconque n'est pas pour lui est contre lui. Il ne vous appartient pas de vous mettre hors du jeu.
Le Christ a créé le drame humain. Il nous a jetés dans une aventure que les hommes d'avant l'Incarnation ont à peine pressentie.

Il faudra donc choisir tôt ou tard, il faut donc choisir. Mais nous voulons gagner du temps. Nous avons entendu Bossuet dénoncer cette illusion que le temps d'aimer passera et qu'aux approches de la vieillesse, il nous sera plus aisé de donner à Dieu un cœur dépris de ce qui passe. N'avons-nous pas assez vécu déjà pour savoir que “quoi qu'on fasse, on aime toujours” comme il est écrit dans le Discours des Passions de l'Amour? Quiconque appartient à la race des amants, risque de demeurer un amant jusque dans la plus extrême vieillesse.
Le cœur ne vieillit pas en même temps que le corps. La stupeur que nous donne parfois la vue de notre visage dans un miroir vient de ce que nous ne voyons pas toujours notre corps lentement détruit, mais qu'en revanche, nous sommes toujours en contact avec notre cœur qui ne change pas.
Le cœur ne tient pas compte des avertissements de la chair. Ces avertissements, d'ailleurs, ne nous viennent souvent que de notre aspect physique; non d'un fléchissement du désir, ou de la puissance diminuée du sang.
Le jeune cœur des vieillards. Il faudra souffrir jusqu’au dernier jour.
Nous ne croyons jamais que c'est le moment de choisir Dieu. Nous adresserons à Dieu, jusqu'au seuil de la mort, la prière de Mme du Barry à Sanson: “Monsieur le bourreau, encore une petite minute...”
Le vrai concupiscent n'aime la gloire que parce qu’elle prolonge le temps où l'homme peut-être encore aimé: “J'aurais bien permis au vieil Hugo de me bousculer…” me disait une jeune femme.

A un certain âge, ce qu'il y a de plus difficile à croire, c'est que ce qui touche à la chair ait une telle importance et que les grondements de nos pauvre orages retentissent jusque dans l'éternité.
Il y a du ridicule dans l’amour humain. Il n'appartenait pas au grave Bossuet de nous le découvrir, mais toutes les grandes œuvres profanes ont mis en lumière cette absurdité tragique. Cette danse d moustiques, cette course éperdue après un être qui ne nous voit pas, cette indifférence à la créature qui nous poursuit, et qui est elle-même poursuivie.

Le cœur incandescent adore sa propre lumière sur la créature qu'elle baigne. Tout embrasée de te rayons, elle t'éblouit. S'il t’était donné de la voir hors du faisceau lumineux que tu diriges sur son corps... mais ainsi, à certaines heures, elle t'apparut. Tes liens étaient devenus assez forts pour que, sans crainte de les rompre, tu pusses voir ce que tu aimes dépouillé de sa splendeur empruntée.
A mesure que le temps rive plus fortement tes chaines, ta lucidité augmente, jusqu'au jour où tu peux à bon droit te défendre d'avoir créé l'objet de ta folie: débarrassé des prestiges dont tu l'avais revêtu, réduit à sa misère, tu le chéris tel que le voilà.
C'est au début de ta passion, que tu avais recréé cet objet, que tu l'avais réinventé; jusqu'à ce qu'enfin les chaines commencent à entamer ta chair; alors seulement, terrifié, tu t'efforces de le voir tel qu'il est; tu le compares aux autres; tu t'entraines au mépris; tu y parviens souvent sans que le nœud se desserre.
Il arrive aussi que l'être aimé gagne à perdre les embellissements dont tu l'avais surchargé. Les fausses couleurs enlevées, des mérites apparaissent, humbles mais réels, qui te retiennent fortement que n'avait pu faire un charme d'illusion.
Ce qui d'abord dans cette femme t'avait séduit, n'existe pas; tu le découvres enfin. Mais le mirage détruit, l’amour s’attacha à cette pauvre terre où le mirage l'avait entrainé.
A force de t'avoir aimer pour ce que tu n'étais pas, j'ai appris à te chérir pour ce que tu es.
Tu n'as plus besoin d'être une autre pour que je t’aime.

Les Docteurs chrétiens au bord de la concupiscence, comme cet enfant qu’a vu en songe Saint-Augustin et qui voulait vider l’Océan.
Naïveté de Bossuet qui croit qu’en amour la fuite est un grand remède: comme si l’absence nous délivrait de ce que nous aimons! C’est dans la solitude que l’on connaît son amour. Vous me possédez, vous qui n’êtes pas là. “J’ai toujours eu besoin de la solitude pour dire combien j’aimais…” C’est un aveu de l’Abbé Lacordaire.
Si se prolonge l’absence, ta douleur décroit: tu te persuades que tu aimes moins. Mais la loi de l’oubli n’est pas fatale, comme le soutien Proust et ne joue pas toujours. L’oubli n’est qu’une apparence, de même que le sommeil hivernal de certaines espèces n’est pas la mort. L’absence est l’hiver de l’amour, qui se terre, ne bouge plus. Cette apparente mort peut durer des mois, jusqu’à ce qu’au soleil de la présence retrouvée, il surgisse comme Lazare [jette] son cri.
La concupiscence ne sera vaincue que par la mort, que par cette mort. [Car la mort de la créature aimée ne nous empêcherait pas de la tenir en esprit dans nos bras. Les grands imaginatifs connaissent ce prodigieux travail de l'esprit qui va chercher jusqu'au fond de leur jeunesse des visages depuis longtemps disparus ou détruits, et qui les rapporte pour qu'ils en jouissent. La concupiscence: chienne qui a caché des os et qui les déterre.]
Les délices goûtées une seule fois, l’imagination les renouvelle indéfiniment. Un seul péché représente toujours des milliers de péchés: nous ne nous interrompons jamais d’en reproduire l’image primitive.
Comment guérir la concupiscence? Elle n’est jamais limitée à quelques actes : c’est un cancer généralisé; l’infection est partout. Et c’est pourquoi il n’existe pas de plus grand miracle que al conversion. Celle du Père de Foucauld: [je] cherche dans sa vie la seconde où l’officier colonial un [---] obèse, débauché, mal noté pour ses désordres, commence à devenir cet être vêtu de blanc, désincarné, et que l’amour consume lorsqu’il consacre une hostie dans le désert.

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Citation

François MAURIAC, “Souffrances du chrétien,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/585.