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Ma France poétique, par Francis Jammes

Référence : MEL_0581
Date : 01/04/1926

Éditeur : NRF
Source : 13e année, n°151, p.491-493
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
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Ma France poétique, par Francis Jammes

“Homme toujours debout sur le cap Pensée; à s’écarquiller les yeux sur les limites ou des choses, ou de la vue”, a écrit de lui-même M. Paul Valéry. Jammes, lui, est un homme toujours debout au bord de son gave, une canne à pêche à la main, et s’écarquillant les yeux sur son flotteur. Qui nous oblige à choisir entre ces deux contemplations? Dieu est bon qui nous a fait l’ami de ces deux grands poètes. O récompense, après une pensée de Valéry, que de dormir dans l’herbe de Jammes! Mais de même que M. Paul Valéry traduit le plus abstrait de sa pensée en images, précieuses certes, et tout de même charnelles, –de même aussi cette France de Jammes, cette géographie physique du pays gascon, ne serait point poétique, au sens profond, sans une métaphysique Jammiste: il n’est rien, chez ce platonicien de Jammes, pas une fleur, pas un petit veau, pas un chien, qui ne resplendisse en Dieu. C’est pour l’éternité que la bécasse qu’il vient d’abattre:

Fait la roue et qu’on voit son petit cul sacré.

Et ses chiens courants courent si bien qu’ils atteignent le ciel “le museau plein de boue et le poil de rosée”.
Non parce qu’il fut ému des propos de certains qui voulaient que ses vers fussent de la prose, mais obéissant à son génie, Jammes, depuis les Géorgiques Chrétiennes jusqu’à ses derniers Quatrains, s’est adonné aux plus précises recherches de la technique. Ce chasseur de bécasses, à l’affût dans la rosée, ressemblait au moins en ceci à M. Teste dans sa chambre verdâtre (qui, notons-le, “sentait la menthe” tout comme les bords du gave d’Orthez): lui aussi se créait des obstacles, compliquait le jeu, jusqu’à vouloir enfermer dans quatre vers le drame et la méditation de toute une vie.
Avec sa France poétique, il s’abandonne de nouveau à la libre muse des angélus de l’aube et des primevères de sa jeunesse amoureuse. Et voilà le miracle: rien de plus savamment musical que ce vers en apparence non surveillé; et quels rythmes! Il faudrait pouvoir citer toute La Postale d’Itxassou:

Les brebis avancent, s’arrêtent,
Repartent, tenant bas la tête
Dans un éternel broulement
Et, de leur lent piétinement,
Sous el vide bleu de vertige
Toutes ensemble se dirigent
Vers la même rose des vents
Dont tourne l’invisible tige.

Il semble que, chez Jammes, le vers ait triomphé de multiples obstacles, mais à l’insu du poète; aucune science apparente; le poème s’est ordonné en lui avant que de naître et selon une technique infuse.
Ce Jammes, nous le voyons, aux dernières pages de sa France poétique, suivre la procession, à Hasparren, entouré de ses enfants “tout lustrés comme des pains bénits”. Les draps pendent aux fenêtres et le vent fait frissonner “toute cette lessive angélique étendue”. Un vers adorable ressuscite, d’un coup, notre inquiétude enfantine, en ces Fête-Dieu orageuses d’autrefois, alors que jusqu’à la dernière minute nous nous demandions si la procession pourrait sortir:

Le beau temps remuait derrière les nuages.

Nous croyons que la France poétique brillera dans l’œuvre de Jammes au même rang que Le Deuil des Primevères, que L’Eglise habillée de Feuilles. Nous y trouverons le même rafraîchissement, la même consolation, et, d’un mot, la même espérance:

Il existe un amour si pur,
Il existe donc tant de joie
Qu’il en sort cette voix d’azur!

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Citation

François MAURIAC, “Ma France poétique, par Francis Jammes,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/581.