Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

Anima naturaliter christiana

Référence : MEL_0576
Date : 01/04/1925

Éditeur : NRF
Source : 12e année, n°139, p.465-468
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.9-17 in, Le Tourment de Jacques Rivière, Strasbourg : La Nuée bleue, 1926.
Repris p.91-100, in Du côté de chez Proust, Paris : La Table ronde, 1947.
Repris p.298-301, in Oeuvres complètes, IV, Paris : Fayard, 1950-1956.
Repris p.225-228, in Ecrits intimes, Paris-Genève : La Palatine, 1953.
Repris p.296-299, in Oeuvres romanesques et théâtrales complètes, 5, Paris : Gallimard, 1978-1985.

Type : Portrait

Description

Dans ce texte paru dans le numéro d’hommage à Jacques Rivière que la NRF consacra à son directeur qui venait de mourir, François Mauriac essaie de comprendre celui qui, bordelais comme lui, fut un ami qui resta toujours un peu lointain. Il pense que c’est l’exigence même de sa conception critique qui fit de Rivière un être toujours à la recherche de lui-même, et il essaie d’imaginer un Rivière trouvant sur son lit de mort l’apaisement divin.

Version texte Version texte/pdf Version pdf

Anima naturaliter christiana

D'âme si pudique et, par bien des côtés, si secrète, Jacques Rivière pourtant nous avait tous entraînés à la recherche, à la découverte de son secret. D'autres ont pu souhaiter de se connaître avec la même passion; nul ne l'a fait à ciel ouvert, comme Rivière: il ne fut un critique si persévérant, si pénétrant, que parce qu'il avait besoin de tous ses maîtres, de tous ses camarades pour descendre plus avant dans son cœur; mais il n'a jamais rien aliéné de lui-même. Son privilège de voir directement dans l'esprit des créateurs, ce don admirable, fit illusion à quelques-uns. Ils crurent qu'une telle intelligence d'autrui, une si lucide adhésion à certains hommes, à certaines œuvres devait être le signe d'un abandonnement sans reprise. Au vrai, sa grandeur —peut-être sa misère— fut de ne pouvoir être le disciple de personne: il n'a rien atteint jamais —fût-ce l'Immuable— qu'il n'ait résolu de dépasser. Il s'abîmait dans une œuvre, mais comme le plongeur coule droit sur ce qu'il cherche puis, d'un seul coup, remonte, s'efforce vers la rive, s'éloigne sans tourner la tête. Grâce au levain de Claudel, à celui de Gide, fermentent en lui des sentiments extrêmes, incompatibles, désormais soumis à son contrôle. Gide l'aide à se délivrer de Claudel et de Péguy; Claudel et Péguy à se délivrer de Gide; Proust et Freud l'entraînent loin des trois autres; et déjà, à certains signes, je discernais qu'il commençait à se déprendre de Proust. Ces maîtres qu'il ne s'interrompait pas d'aimer ni d'admirer, il n'en avait plus besoin, il avait tiré d'eux tout l'assimilable. Dans ce perpétuel effort pour “créer son âme telle qu'elle est” il brûle tout ce qui fut objet de sa connaissance et de sa dilection. En amitié même, s'il ne cesse pas de chérir ses amis, il s'éloigne pourtant dès que semble être en jeu son intégrité: “ Dure tâche que de s'accomplir! Que de liens il faut briser! Que de contacts il faut rompre! Comme il est seul, l'homme en qui bouge le pauvre et impérieux devoir de créer!”
“Je suis effroyablement autonome”, m'écrivait-il un jour. Voilà le vrai: il ne subissait aucune autre loi que la sienne, mais qu'il se l'imposait durement! Une dure loi, —rien qui ressemble moins à ce jeu vertigineux de Gide entre l'abîme et le ciel. Tout l'effort de Rivière, en ces dernières années, parut contrarier sa tendance profonde. Ce chrétien s'efforçait de redevenir un Grec (au sens nietszchéen): il avait relevé ses barrières critiques, naguère abattues dans un temps de pénitence, d'agenouillement et de larmes. Il s'acharnait à détruire cette surnature jusqu'où le Christianisme nous oblige d'atteindre; non plus la sainteté, mais la simple sagesse et l'adaptation à la vie; non plus cette aspiration infinie, mais le contentement dans les limites des sens et de l'intelligence. Il avait pris en horreur le drame —celui qu'on surajoute à ses difficultés intérieures pour les magnifier, pour en faire quelque chose d'intéressant. Il se persuadait que ce que les hommes appellent plaisir, bonheur, si l'on peut s'arranger pour les atteindre, sont ce qui existe de plus intéressant au monde. Ainsi Rivière prenait parti contre son âme. En vain m'écrivait-il qu'il éprouvait de la honte pour tout le temps perdu à croire le bonheur impossible: rien ne pouvait empêcher que de toute éternité, il appartînt à la race de ceux aux yeux desquels ce que les hommes appellent bonheur, n'est pas le bonheur, mais “cette chose à la place du bonheur”, comme il est écrit dans Partage de Midi. Toute la question est de savoir si cette exigence démesurée que Rivière cherche à détruire, une hérédité chrétienne l'a mise en nous, l'a surajoutée à notre nature, si l'éducation religieuse l'exaspère, si l'Église entretient savamment un appétit qu'elle seule se sait capable d'assouvir (et alors Rivière aurait pu arracher de soi, éliminer ce poison) —ou si, au contraire, cette exigence nous est consubstantielle au point que la soif qu'apaise le Christ, les grands Anciens, avant qu'il vienne, en subissaient déjà le tourment.
Existe-t-il entre la Révélation et la nature de l'homme, une essentielle conformité? Si elle existe, cette conformité, qui, mieux que notre Rivière, l'aurait dû reconnaître, lui “qu'aucune ruine n'arrivait à distraire de sa manie d'attention et qui se jetait sur ses pires mésaventures comme sur une proie”? Et en effet, il l'a reconnue —surtout dans ses années de guerre et de captivité où tant de misère lui rendit l'intelligence de la Croix. Mais rappelons-nous ce cri de Pascal: “Que de natures en celle de l'homme! que de vocations!” Voilà le piège où semblait pris Rivière: ce goût de dénombrer en lui des vocations antagonistes; le pire est qu'une telle méthode l'obligeait à perdre sur les deux tableaux; car en même temps qu'il s'interdisait l'approche de Dieu, le bonheur humain se refusait à sa poursuite: cette passion de l'amour, qu'une telle furie d'analyse ne détruit pas sans doute, qu'elle excite même, mais surtout qu'elle paralyse, qu'elle frustre de la conquête et de l'assouvissement.
“Mourir, gémissait-il, céder la place à cette monstrueuse combinaison de sentiments qui occupe mon cœur et que je ne saurai jamais dénouer...” Si nous connaissions parfaitement un être, sans doute serions-nous avertis lorsque sa mort est proche. Je songe à tous mes amis que cela seul a pu guérir: passer à la vie éternelle. Jacques Rivière m'écrivait un jour: “Je me suis senti trop délaissé...” Celui dont il se croyait délaissé s'approchait terriblement de son corps et de son âme et, à leur insu, les préparait. Parmi tant de raisons qui eussent dû lui inspirer de la joie, de l'orgueil, notre ami éprouvait un étrange détachement sans tristesse; il répétait que sa femme, que ses enfants le retenaient seuls. Aussi détaché qu'il fût, nous savons ce que lui a coûté son arrachement au monde. Peut-être fallait-il que Jacques Rivière connût un tel martyre pour pouvoir jeter ce grand cri de délivrance, comme s'éloignait le prêtre qui l'avait absous: “Et maintenant, je sais que je suis miraculeusement sauvé.”

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Collection

Citation

François MAURIAC, “Anima naturaliter christiana,” Mauriac en ligne, accessed October 16, 2019, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/576.