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Une Étoile Nouvelle, de M. Sacha Guitry, au Théatre Edouard VII
–Malborough s’en va-t-en guerre, de M. Marcel Achard, 3 actes, à la Comédie des Champs-Elysées

Référence : MEL_0574
Date : 01/02/1925

Éditeur : NRF
Source : 12e année, n°137, p.218-222
Relation : Notice bibliographique BnF

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Une Étoile Nouvelle, de M. Sacha Guitry, au Théatre Edouard VII
–Malborough s’en va-t-en guerre, de M. Marcel Achard, 3 actes, à la Comédie des Champs-Elysées

Est-ce la faute de M. Sacha Guitry si quelques admirateurs, qui n’y vont pas de main morte, saluent en sa personne Poquelin ressuscité? Qu’il sourie ou non de cette louange, nous ne voyons pas, dans ses derniers ouvrages, qu’elle l’ait beaucoup impressionné. M. Sacha Guitry ne s’enfle ni ne se travaille, et le sort lui sera épargné du pauvre Rostand qui voulut être aussi gros que Shakespeare. On ne saurait être plus résolument soi-même que l’est l’auteur d’Une Étoile Nouvelle –si peu nouvelle dans son œuvre!– bien qu’elle ait fait hurler quelques critiques comme si elle eût été la lune.
On reproche à cet acteur-auteur son éternelle parade et, sous des titres divers, de nous montrer toujours le même Sacha séduisant, la même Colombine, à la barbe du même Pantalon et du même commissaire. Il se peut qu’un jour, le Public ne rie plus à ses pièces (rien de si périlleux pour un enfant gâté que de prendre de l’âge; le temps ne travaille pas pour les enfants gâtés); mais, de même que l’eau de mer aujourd’hui nous est une panacée, parce qu’elle fut l’élément originel, il nous semble excellent que Scaramouche ressuscité ait ramené la comédie malade à ses origines et se soit souvenu du théâtre de la Foire: “Scaramouche, lisons-nous dans les Menagiana, était le plus parfait pantomime que nous ayons vu de nos jours. Molière, original français, n’a jamais perdu une représentation de cet original italien…” Si un jeune auteur comique nous doit naître enfin, on imagine assez qu’il soit fort occupé, ces années-ci, à prendre au théâtre Edouard VII des leçons de simplicités. Peut-être M. Sacha Guitry a-t-il des idées sur le divorce, sur l’adultère et sur le Féminisme, mais il se garde bien de vouloir que ses personnages nous en instruisent: leur seule mission est de nous faire rire.
Mais M. Sacha Guitry manque d’invention et refait toujours la même pièce; non qu’il traite le même sujet: c’est par l’absence de sujet que toutes ses comédies se ressemblent. Sa fécondité est faite d’une indigence ravissante: un auteur assez habile pour tirer trois actes de rien ne risque pas d’être pris de court.
Avant d’écrire une pièce est-il donc indispensable d’avoir ce qui s’appelle un beau sujet? Nous ne le pensons pas, si l’auteur sait peindre un caractère, un vice, une passion. Un caractère vivant crée la vie; un vice déchaine le drame. Les personnages de M. Sacha Guitry vivent assez pour nous faire rire, –pas assez pour que nous ne songions plus à ce qui sert de prétexte à leur parade. Ce ne serait rien que l’anecdote fût insignifiante, s’ils la dépassaient; mais ils n’en ont pas la force. De quoi est faite Une Etoile Nouvelle? On a volé cent francs à la femme de chambre, au valet et à la cuisinière des Le Canigou; il manque mille francs dans le portefeuille de M. Le Canigou qui soupçonne pour avancer fort ses affaires auprès de Mme Le Canigou, pour lui déclarer sa passion et la convaincre, c’est tout le sujet de la pièce: et ce serait plus qu’il n’en faut à un créateur d’êtres vivants; nous le voyons bien au second acte, lorsque M. Le Canigou fait boire son secrétaire, pour lui tirer les vers du nez, mais c’est lui-même qui s’enivre: la mince couche de vernis s’écaille qui donnait à ce nouveau riche un aspect rassurant; la brute primitive se décèle, se trahit… Qu’importe l’anecdote? Ici, nous touchons à l’humain. Ce qui ajoute, il est vrai, à notre émotion, c’est que le rôle du grotesque Le Canigou, M. Jean Perrier l’assume: nous rions de ce cocu ivre, mais nous songeons à Pelléas. Avoir été Pelléas, avoir incarné cet amour pour toute la jeune élite française, et aujourd’hui, tenir si parfaitement un rôle de ganache! Un acteur souffre-t-il de connaître de telles extrémités? Ses rôles s’attachent-ils à lui, comme s’attachent à nous nos actes?
Hors cette scène, il n’y a rien dans Une Etoile Nouvelle, que des mots, de cocasses histoires de domestiques, tout un jeu –d’ailleurs irrésistible– de bateleur. M. Sacha Guitry s’efforce pourtant d’atteindre le réel; mais, pour ne pas “quitter la nature d’un pas”, il abuse d’un “truc” qui est de noter sur ses manchettes nos menus propos quotidiens: il porte à la scène la monnaie courante des paroles dont nous usons sans même les entendre; et il est vrai que cela “fait vivant”; tout de même ce travail de sténographe, qui attrape au vol et fixe le dialogue du couple bourgeois désœuvré, ce dédain de toute transposition nous rappelle le reproche que Pascal adresse à la peinture (et qui ne vaut que pour une certaine peinture): “Quelle vanité que la peinture qui attire l’admiration par la ressemblance des choses dont on n’admire point les originaux!” Et par exemple, au premier acte, les Le Canigou s’assomment dans une vile d’eaux, parlent pour ne rien dire, font des réussites: c’est la vie même, certes; mais, faute de transposition, c’est ennuyeux comme peut l’être la vie des bourgeois imbéciles que nous regardons s’ennuyer.
Il suffit d’avoir vu trois ou quatre pièces de M. Sacha Guitry pour s’apercevoir que, s’il s’arrête à mi-chemin, il est à lui-même son propre obstacle: son personnage obstrue la scène, –cet Arlequin mâtiné de Pierrot qui fait du boniment aux femmes et les séduit en leur parlant, avec volubilité, de la lune et des étoiles, ce fut exquis, c’est encore agréable. N’empêche que si M. Sacha Guitry délivrait ses comédies de lui-même, il serait bien obligé de combler ce vide; il regarderait autour de lui, et peut-être y découvrirait-il l’éternel Tartuffe, l’éternel Harpagon, tous ceux dont aucun Molière aujourd’hui n’arrache le masque. Rien peut-être ne lui serait plus favorable que la soudaine défaveur du public qui l’obligerait à se séparer de ce qu’il crée. Mais M. Sacha Guitry, même s’il ne se perfectionne pas, nous le préfèrerons toujours à beaucoup de ses confrères; il ne leur sera jamais assez reconnaissant de tout ce qu’il leur doit: sa distinction est faite de leur vulgarité.
L’innocence est une vertu de clown dont est singulièrement dépourvu M. Marcel Achard, auteur de Voulez-vous jouer avec [moi] et de Malborough s’en-va-t-en-guerre. M. Achard a bien du talent et plus encore de malice: voyez-le s’approcher d’une honnête chanson française, comme il ferait d’une petite fille innocente, et qui ne sait pas encore qu’il y a caresse et caresse; il la triture, la salit d’un peu de saphisme, l’alourdit d’allusions sournoises à la guerre –pour que les bonnes gens de droite crient comme putois. Mon Dieu! le “miles gloriosus”, Matamore, fait depuis des siècles s’épanouir la rate du vulgaire et, jusqu’au dénouement de Malborough, nous pouvions feindre de croire que si M. Marcel Achard nous montre un général Ubu, incapable de lire une carte, prodigue du sang des autres, ménager du sien, d’une lâcheté inouïe et qui meurt d’une balle dans le derrière –ce n’est pas qu’il ignore l’existence de Turenne. Mais au dernier acte, voici les “quatre s’officiers” qui s’appliquent à créer la légende d’un Malborough héroïque et génial, et qui crient: “Nous sommes l’histoire!” Avec la meilleure volonté du monde, comment ne pas voir que M. Achard a voulu écrire une scène “de gauche”? Quel ennui! Nous n’avons plus le loisir d’admirer Melle Yolande Lafon qui est une bien jolie Mme Malborough, ni de chercher le nom de la dame à qui ressemble cette reine d’Angleterre, en uniforme de femme damnée, –ni de nous émouvoir au jeu charmant du “page-mon-beau-page”. Non: il faut nous souvenir des arguments de M. Jean de Pierrefeu, leur opposer ceux de M. André Maurois.
Aristophane, Molière, Beaumarchais, avant M. Marcel Achard, ne se sont-ils donné l’agrément de montrer sur la scène, les ridicules des gens qui ne pensaient pas comme eux? Il est vrai; mais aux arguments dont il use, nous jugeons de la qualité d’un esprit: s’il a peu de goût pour les “trognes armées”, M. Marcel Achard a trop de finesse et de talent pour vouloir qu’on le confonde avec cette espèce de gens qui reprochent aux généraux d’envoyer leurs troupes à la bataille. Que cette satire paraît étrange dans un pays où les grands chefs militaires ont si peu la manie de caracoler! Ils ne savent que faire pour ressembler le plus possible à des civils; nous n’entendons parler d’eux qu’au moment d’une élection académique; ils ne répondent rien aux journalistes qui ne veulent pas qu’ils aient gagné les batailles qui ont été gagnées, mais qui veulent bien qu’ils aient perdu les batailles qui ont été perdues. Pour peu que l’Etat consente à se servir d’eux, ces “bouchers” deviennent des administrateurs, des pacificateurs tel qu’on se dit qu’ils eussent été de force à recommencer Rome… Quel dommage que M. Achard n’ait pas entendu, comme nous en eûmes récemment la joie, Mme de Noailles chanter le maréchal Foch et “son œil pervenche” et se livrer à de vaines improvisations de rossignol pour émouvoir M. Carl Sternheim, le célèbre dramaturge et romancier allemand, –mais cet homme implacable répondait, avec une terrible contraction des mandibules, qu’elle lui parlât de Gœthe, de Nirtszche ou de Wagner: “C’est mangé. C’est digéré…”
Toute l’innocence de Malborough –du Malborough de notre enfance, dont n’a pas voulu M. Marcel Achard, la musique de Georges Aurie l’a recueillie.

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François MAURIAC, “Une Étoile Nouvelle, de M. Sacha Guitry, au Théatre Edouard VII –Malborough s’en va-t-en guerre, de M. Marcel Achard, 3 actes, à la Comédie des Champs-Elysées ,” Mauriac en ligne, consulté le 20 août 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/574.