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Le Cycle de lord Chelsea : I. Le Suborneur.
–II. Le Loyal serviteur, par Abel Hermant

Référence : MEL_0566
Date : 01/07/1923

Éditeur : NRF
Source : 10e année, t.21, n°118, p.96-98
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Cycle de lord Chelsea : I. Le Suborneur.
–II. Le Loyal serviteur, par Abel Hermant

Tant que ne sera pas clos Le Cycle de Lord Chelsea, nous ne pouvons risquer que des conjectures touchant ce vieux seigneur. Mais qu'il est inquiétant! Soit qu'il s'amuse, comme dans Le Suborneur, à faire s'aimer un Duc adolescent et une petite chanteuse, –ou qu'il attise, pour un beau-fils trop beau, la passion d'une jeune Phèdre, –ou qu'il choisisse, comme dans Le Loyal Serviteur, un valet de chambre qui est le mieux bâti des princes russes exilés, –ce noble Lord nous rappelle, avec plus de prudence, plus de tenue aussi et plus de goût, Oscar Wilde s'écriant sur les quais d'Alger: “j'espère avoir bien corrompu cette ville”.
Peut-être, au milieu du chemin de sa vie, Lord Chelsea médite-t-il sur ce que doit être la vieillesse de ceux qui n'ont rien goûté au monde que la jeunesse. Lorsque “l'on n'a vraiment adoré que cela”, et que l'on est d'ailleurs indifférent à toute métaphysique, il reste –et c'est la leçon que Lord Chelsea nous propose– il reste de se divertir avec la jeunesse des autres, mais non point de l'aimer: les tourments de l'amour dérangeraient l'hygiène du noble Lord. Certes, en cet endroit, bifurquait sa route et il aurait pu connaître l'hésitation d'Hercule: vieillissante, une belle âme au risque de souffrir s'attacherait à ce qui l'enchante, le servirait sans rien exiger en échange et goûterait de nouveau le monde reflété dans l'être qu'elle adore. Mais un Lord Chelsea exècre la sensiblerie et, entre toutes les façons d'aimer les enfants, sans doute choisirait-il celle de l'ogre. S'il idolâtre à sa façon la jeunesse, il en est surtout curieux et ne se fatigue point de l'observer chez ses compatriotes: car on n'admire qu'outre-Manche le bel animal lustré de qui toute la conception du monde tient dans le sport et dans l'hydrothérapie. Son Ile fournit à Lord Chelsea, pour ses délices, une jeunesse à l'état pur, qu'aucune idée générale ne corrompt.
En France, il serait moins bien servi: “Garçons français, les plus intelligents de tous!” chantait notre Henri Franck. Oui, mais que de mauvaises fièvres intellectuelles! quelle fatale hygiène! Tout autre est le puéril Lord Roxwell que Lord Chelsea jette dans les bras d'une chanteuse du Coliséum, et qu'il oblige de passer la nuit dans un hammam dont nous désespérons de connaître les usages (car M. Abel Hermant excelle à nous suggérer des scènes qu'il est trop gentleman pour décrire lui-même); ce parfait écrivain déteste de mettre les points sur les i, de sorte que ses deux derniers livres, qui paraîtront innocents aux personnes innocentes, feront rougir ceux qui n'espéraient plus de rougir jamais. Sur un adolescent comme Lord Roxwell, sans pensée, sans morale, sans métaphysique, sans inquiétude d'aucune espèce, et dont il ne reste rien à dire lorsqu’on a répété qu'il est jeune et qu'il est beau, Lord Chelsea poursuit donc ses recherches touchant la jeunesse en soi.
Mais ne croyez pas qu'elle occupe seulement un Lord Chelsea. Son goût pour les anges de Londres et d'Oxford ne l'empêche point d'être à Cannes fort occupé d'un prince russe de qui le champagne, la coco et l’éther embellissent les nuits. Les misères de l’émigration obligent ce prince Dimitri Nicolaiévitch Lioubof de remplacer au pied levé le serviteur de Lord Chelsea –un certain Nigel que la police arrête pour un délit dont nous ne saurions douter qu'il touche aux mœurs, quoique M. Abel Hermant se garde, selon sa coutume, de nous en rien dire. Mais tout ici a l'odeur du clandestin. Et de même, quand le noble Lord se lève la nuit pour surprendre son Lioubof assommé par les stupéfiants, dans une attitude renversée “avec cette impudeur qui est surtout le témoignage d'un insolent mais juste orgueil...” lorsqu'il contemple “cette gorgone étranglée dont le corps est une chose de beauté...”, le lecteur est libre d'imaginer le pire et de feuilleter l'idyllique petit livre de Freud, qui vient de paraître dans la collection des “Documents bleus” de la N.R.F., pour y découvrir la famille sexuelle de l'irremplaçable Lord Chelsea.
Dernier et Premier Amour et Le Procès du Très Honorable Lord nous donneront le fin mot de cette fort scabreuse histoire. Mais jamais M. Abel Hermant ne dosa d'une main plus experte les poisons. Jamais il ne fut réticent avec une telle maîtrise. Et jamais un langage si limpide ne servit à conter un conte si trouble.

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Citation

François MAURIAC, “Le Cycle de lord Chelsea : I. Le Suborneur.
–II. Le Loyal serviteur, par Abel Hermant ,” Mauriac en ligne, accessed October 1, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/566.