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Le Phare dans la nuit : Bethléem… Jésus

Référence : MEL_0056
Date : 15/04/1939

Éditeur : Conferencia
Source : 33e année, n°9, p.451-459
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.177-185, in Paroles perdues et retrouvées, Keith Goesch éd., Paris : Grasset, 1986.
Type : Discours et conférence

Description

Dans cette conférence illustrée de chants religieux, François Mauriac évoque le souvenir de la crèche édifiée par sa grand-mère, lumière au milieu du noir de la chambre, et fait comprendre le sens du monde en embrassant, d’un même regard abolissant le temps, la naissance de Jésus et sa passion et sa résurrection.

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Le Phare dans la nuit : Bethléem… Jésus

CONFÉRENCE DE
M. FRANÇOIS MAURIAC
de l'Académie française
avec le concours des
PETITS CHANTEURS A LA CROIX DE BOIS
faite le 18 janvier 1939

Devant une salle archicomble, M. François Mauriac, auquel on doit l'admirable livre Jésus, révéla, à un public pénétré de ferveur, le secret de la victoire profonde et cachée de l'Enfant divin “au seuil du royaume qui n'est pas de ce monde”. L'éminent auteur trouva là un succès rayonnant, de qualité exceptionnelle. Les voix suaves des Petits Chanteurs à la Croix de Bois prolongèrent l'enchantement causé par la souveraine parole du conférencier.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Bethléem… Un phare dans la nuit… Lorsque ce nom et cette image me furent proposés comme thème d'une conférence, je m'y suis rallié étourdiment, sans songer à quel péril je m'exposais et je vous exposais tous, mesdames, mesdemoiselles et messieurs. Il n'est rien de plus ennuyeux au monde qu'un laïque qui fait des sermons. Mais c’est le risque, justement, que nous courons ensemble aujourd'hui: moi, d'en prononcer un, et vous, de l'écouter.
Il m'a paru d'abord impossible, je vous avoue, de n'être pas entraîné jusque sur les sommets de cette éloquence sacrée pour laquelle des personnes qui ne me sont pas indulgentes prétendent que j'ai des dispositions redoutables.
La conscience que j'avais, et que j'ai encore, de cette menace, m'a inspiré le désir de ne vous proposer que des réflexions très simples, très ordinaires, de celles qui pourraient venir, en écoutant les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, et devant la crèche de Noël, à un homme indifférent ou étranger au christianisme. Il ne s'agira, bien entendu, que de poteaux indicateurs, de flèches indiquant des directions, des pistes de pensées. Mon sujet englobe, en effet, le paganisme et le christianisme, l'homme et Dieu, la terre et le ciel: c'est beaucoup pour un seul orateur dont le discours ne doit pas excéder vingt minutes.
Je vous soumets donc d'abord cette réflexion, qui tient tout entière dans l'image que m'avait proposée Mme Yvonne Sarcey, un phare dans la nuit: le Christ a dit lui-même qu'il était venu allumer le feu sur la terre. Une flamme qui éclate et qui brûle depuis dix-neuf siècles, oui, sans doute, mais dans la nuit, dans des ténèbres qu'elle n'a pas dissipées, voilà ce qui nous frappe d'abord, si nous considérons du dehors le fait chrétien.

Quand j’étais enfant, ma grand-mère édifiait la crèche dans une chambre très vaste et très obscure que seules éclairaient les minuscules bougies colorées, allumées devant l'Enfant Jésus. Autour de ce petit monde baigné d'une lumière mystérieuse, la nuit s'épaississait dans les rideaux du lit, tombant du baldaquin, recouvrait et noyait les portraits accrochés aux murs. C'est ainsi que j'ai continué de voir, d'année en année, entourées de ténèbres, la crèche de Noël, et cette croix du Vendredi Saint, que les petits chanteurs ont eu bien raison de ne pas séparer, dans le programme qu'ils vont tout à l'heure exécuter pour nous et où les noëls se confondront avec les chants de la Passion. Car l'Enfant que nous regardons trembler de froid dans cette étable, c'est l'Enfant qui sera crucifié, et de même, trente années plus tard, le corps déchiré, descendu de la croix, que la Vierge reçoit dans ses bras et couche sur ses genoux, elle se souvient qu'il a commencé de souffrir dès la première nuit où elle l'enveloppa de langes, et le réchauffa contre sa poitrine.
Autour de cette crèche et de cette croix confondues, comme dans la chambre où ma grand-mère me faisait mettre à genoux, la nuit qui s'épaissit, c'est le refus du monde à les accepter et à les comprendre. Sans doute, la crèche et la croix demeurent, elles imposent leur présence et se redressent à peine abattues. Aucune puissance n'est encore parvenue à les détruire. Elles sont là, mais toujours cernées par la même nuit, parce qu'elles sont le signe de ce que le monde déteste par dessus tout, et dont il a le plus horreur. Il faut avoir le courage de l'avouer: tous, tant que nous sommes, nous haïssons la pauvreté, nous haïssons l'humilité, l'obéissance, de cette même haine que ressentaient les païens d'avant le Christ. Pour la chasteté, cette autre vertu chrétienne, notre Stendhal disait que c'est une vertu comique: ce fut toujours, et c'est encore l'opinion de la plupart des hommes de chez nous.
Voici donc notre première impression, le phare n'a pas vaincu les ténèbres. La crèche et la croix n'ont, en apparence, presque rien changé ici-bas.
Lorsque Jésus naît, au temps de César-Auguste, et lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie, le train du monde était-il très différent de celui où nous vivons et que le christianisme a pénétré? Pour répondre à cette question, prenez une à une les Béatitudes du Sermon sur la Montagne, qui semblent être les premières paroles solennelles adressées aux hommes par l'Enfant de la crèche, lorsque lui-même fut devenu un homme. Chacune était lancée par lui comme un défi à toutes les idoles de Rome. Eh bien, vous verrez que chacune, après dix-neuf siècles, garde le même accent de défi:

heureux les pauvres en esprit;
heureux ceux qui sont doux;
heureux ceux qui pleurent,
heureux ceux qui ont faim et soif de justice;
heureux les miséricordieux;
heureux ceux qui ont le cœur pur;
heureux les pacifiques;
heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice…

Observez la société; tournez-vous vers l’Orient et l’Occident, jugez le monde à la lumière de ces paroles; cherchez à quels hommes elles s'adressent. Ce n'est pas assez de dire que les maîtres du monde, aujourd'hui, ne se recrutent guère plus qu'au temps d'Auguste parmi les pacifiques ni parmi les doux. En 1939, il ne semble pas que les Béatitudes aient rien gagné sur la férocité humaine. Comment des hommes traitent d'autres hommes, c'était pour notre Montaigne un grand sujet d'étonnement, et cela le reste pour nous aujourd hui.
L'Enfant de Bethléem, chaque année, le 25 décembre, retrouve son ennemie: cette férocité toujours égale à elle-même..., ou plutôt, non: à chaque Noël, la puissance en est renforcée; elle se trouve mieux armée que l'année précédente et il lui faut de moins en moins de temps pour détruire un nombre d'hommes sans cesse accru. Si César avait pu arroser la Gaule d'ypérite, la conquête en eût été si rapide, si facile, qu'il n'aurait pas osé s'en vanter ni écrire ses Commentaires.
La force brutale ne règne ni plus ni moins aujourd'hui qu'à aucune autre époque avant et depuis le Christ. Simplement, l'ingéniosité humaine a développé les moyens de détruire, et le nombre de femmes et d'enfants passés au fil de l'épée dans les villes prises d'assaut par les conquérants du monde antique, nous fait sourire et hausser les épaules, nous qui voyons ce que nous voyons, nous qui savons ce que nous savons.
Les divinités de l'Olympe abattues par le Christ triomphant ont eu des successeurs plus redoutables qu'elles; les idoles de l'époque où nous vivons me paraissent plus sanguinaires que celles qu'avait vaincues l'Enfant de la crèche. Car, après tout, les dieux des Grecs, qui, avant sa venue, régnaient sur le monde, n’étaient que des hommes agrandis: ils avaient hérité de nos vices, il est vrai; du moins, demeuraient-ils à notre mesure. Les idoles d'aujourd'hui, que ce soit une Classe, une Race, un Etat, sont des idoles sans yeux, sans cœur. Il ne faut pas espérer les attendrir. Elles ne sont pas à l’échelle humaine, comme l'étaient Apollon, Mercure ou Aphrodite. Ces dieux humains, trop humains, incarnaient nos passions. Quand l'Enfant de la crèche exigeait que nous luttions contre eux, c'était contre nous-mêmes qu'en réalité il nous obligeait de nous battre. Il attendait de nous que nous dominions notre propre cœur.
Il n'est, au contraire, rien de plus étranger à l'homme que ces divinités nouvelles, appelées aujourd'hui idéologies. Elles se moquent bien de notre perfection intérieure, parce qu'elles se moquent de notre destinée individuelle. Ce qu'elles exigent de leurs adorateurs, c'est qu'ils noient leur individualité, qu'ils anéantissent leur personne dans une puissance collective appelée à conquérir l'Europe et le monde.
Certes, il est enivrant, surtout dans la jeunesse, de recevoir du dehors des vérités toutes faites qui flattent en nous à la fois la paresse de l'esprit, la religion de la force, la violence du sang. La jeunesse a plus d'inclination à se donner, à se sacrifier et à obéir, qu'à juger par soi-même, à critiquer et à choisir. Une discipline dure, mais tout extérieure, lui coûte moins que cette contrainte chrétienne qui porte sur les sentiments et sur les passions.
Le goût de toutes les jeunesses d'aujourd'hui pour ce qu'on appelle les slogans, mot qui était inconnu des garçons de ma génération, parce que, sans doute, nous n'en avions pas besoin, ce goût des formules rabâchées en chœur, nous déconcerte. Manifestation de l'âme commune, me dit-on. Sans doute, mais je crains que cette âme commune ne soit au fond, qu'une inconscience collective.

Il parait d’abord étrange, et il est pourtant vrai que les diverses idéologies ont d'autant plus de puissance sur les jeunes gens qu'elles les détournent d'eux-mêmes. Mais il n’est pas sûr que ce prestige agisse longtemps une fois l'adolescence passée qui a la passion d'admirer, de servir et de ne penser à rien ensemble. Au-delà de vingt-cinq ans, les garçons d'autres pays n'éprouvent-ils quelque lassitude à crier et à acclamer en mesure? Et puis l'humanité entière ne tient pas dans sa jeunesse virile. Les peuples de demi-dieux n'existent pas. Dans chaque pays souffre une foule immense de créatures blessées, traquées par la maladie, par la faim, par les exigences féroces de l'Etat, par la misère secrète de toute vie, par le remords: et beaucoup d'autres qui ne sont ni blessées ni traquées ont simplement le désir de Dieu et le cherchent.
Il ne faut donc point s'étonner de ce que l'effort des chefs, en pays totalitaires, qu'ils l'avouent ou non, porte contre ce dernier retrait où l'Enfant de Bethléem pénètre seul: la conscience humaine. La substitution de la Race, ou du Prolétariat ou de l'Etat, ou de toute autre idéologie au Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob exige le don de l'homme intérieur à l'idole nouvelle, le don non plus seulement du corps, mais de l'esprit ; et c'est pourquoi le dialogue muet entre la créature et cet Enfant de la crèche, qui est son Créateur et son Dieu, devient criminel parce qu'il échappe à la surveillance de l'Etat, parce qu'il échappe à la police.
Nous atteignons ici, il me semble, au point où nous pouvons nous faire une certaine idée de cette contradiction entre la défaite apparente que subit l'Enfant de la crèche dans le monde, et cette victoire très cachée qui lui permet de survivre à toutes les tyrannies, de s'opposer à elles éternellement, d'être la pierre d'angle contre laquelle toutes viennent buter. Toujours le même petit Enfant sans fronde et sans cailloux leur barre la route, —ce petit Enfant dont il est impossible de parler dignement et qui, sans doute, préfère à toute louange la voix de ces petits chanteurs, pareilles à celles que les bergers entendaient durant la sainte nuit et que nous allons avoir le bonheur, nous aussi, d'écouter.

Le secret de cette contradiction entre la défaite apparente de Jésus et sa victoire profonde et cachée, c'est que cet Enfant a accès au secret des cœurs et que la force brutale perd ses droits au seuil du royaume qui n'est pas de ce monde. Vous connaissez le titre du roman de Balzac: L'Envers de l'Histoire Contemporaine? Eh bien, si nous essavions de nous faire une idée de l'histoire contemporaine, telle qu'elle apparaît à l'Enfant de Bethléem, nous découvririons d'immenses victoires dissimulées au fond des cœurs, dont le retentissement n'est pas perceptible pour nous. Il existe, du point de vue de la Foi, un univers de la Grâce qui constitue justement l'envers de l'histoire contemporaine, que nous ne voyons pas, mais dont nous avons le pressentiment: monde fondé sur la réversibilité des mérites, sur le rachat des coupables par les justes et dont les perspectives se prolongent dans l'éternité.
Ce qui appartient à César, c'est un univers de conquête où la force, au service de la volonté tendue, règne sur la matière, et aussi, malheureusement, sur les manifestations extérieures de l'esprit qu'elle a le pouvoir d'étouffer, —mais non sur l'Esprit lui-même, qui échappe aux prises de César. Ce qui appartient à Dieu, le royaume invisible de l'Enfant dont les Petits Chanteurs à la Croix de Bois sont les hérauts ingénus, ce royaume, quoique en apparence toujours submergé et vaincu, influe beaucoup plus que César ne l'imagine sur son propre destin: les écroulements d'empires ont des causes souvent très cachées qui échappent à l'historien officiel, mais qu'ont souvent entrevues des romanciers initiés au secret des cœurs, comme Balzac ou Dostoïevski.
L'image que m'avait proposée Mme Yvonne Sarcey, le phare dans la nuit, ne nous semble pas moins riche en suggestions, si nous l'appliquons à ce règne secret de l'Enfant, non plus dans le monde visible, mais dans chaque destinée particulière. Chez quelques hommes, la lumière a gagné sur les ténèbres au point de les avoir vaincues: la sainteté n'est pas un état rare et nous connaissons tous quelques-unes de ces créatures de feu dont la parole, le geste, le regard, trahissent cette possession tranquille d'un cœur par son Dieu: ce que les catholiques appellent l'état de grâce.
Mais là où l'image du phare dans la nuit prend une valeur singulière, c'est lorsque nous songeons à tant d'hommes fort éloignés par leurs pensées et par leurs actes de l'idéal que représente la crèche et la croix, et qui, pourtant, n'ont jamais pu éteindre en eux cette flamme éclatante ou voilée. Sans doute, les ténèbres à l'entour demeurent épaisses, mais non définitivement victorieuses.

Ne pensez-vous pas que ce serait une forme de l’histoire littéraire à laquelle il serait passionnant de s'adonner, et qu'en nous efforçant d'entrevoir l'espèce de rapport d'un auteur, non pas seulement avec le divin, ni même avec Dieu, mais plus précisément avec cet Enfant de Bethléem, avec ce juif torturé et crucifié, nous aurions des chances d'atteindre en lui aux régions les moins connues? Si je pense d'abord aux écrivains, aux auteurs, ce n'est pas qu'ils m'apparaissent plus intéressants que le reste des hommes, mais c'est qu'ils sont les seuls à se raconter, à se livrer, à nous donner le droit, dans une certaine mesure, d'être indiscrets sur un point où la plupart d'entre nous ne se confient guère et opposent à toutes les investigations une exigeante pudeur.
Ce dont témoignent beaucoup d'œuvres littéraires, c'est que le dialogue entre la créature et son Créateur n'est pas le fait des seuls mystiques, ni surtout des seuls chrétiens soumis aux prescriptions de leur Eglise. Et à dire vrai, chez ces derniers, même lorsqu'ils écrivent des livres, le dialogue y est souvent moins perceptible que chez tel mécréant qui ne finit jamais de régler ses comptes avec Dieu. Je pense, par exemple, à André Gide. En ne s'appuyant que sur ce que lui-même a publié et livré au public, on pourrait suivre d'année en année l'histoire de ses rapports avec le Christ, qui se ramèneraient sans doute à une longue tentative pour réduire les contradictions qui opposent les préceptes évangéliques aux exigences de sa propre nature. Ce qui frapperait, en tout cas, au premier regard, ce serait l'impossibilité, chez Gide, d'un refus, d'une séparation définitive, cette certitude qu’en ce qui le concerne, le conflit n'existe pas avec le Christ lui-même, mais avec les Eglises qui se réclament du Christ.
Je vous indique, en passant, ce qui pourrait être le point de départ d'une enquête, d'une recherche très féconde pour presque tous ceux qui comptent parmi les écrivains d'aujourd'hui.
Il m'apparaît même qu'une telle recherche serait d'autant plus féconde que l'auteur étudié serait en apparence plus éloigné de toute préoccupation mystique. La religion de Claudel, par exemple, est trop manifestée, trop étalée, pour qu'aucune découverte importante nous puisse venir de ce côté-là; mais à ses antipodes, il serait curieux d'étudier de ce point de vue un homme tel que Paul Valéry. Le père de Monsieur Teste et d'Emilie Teste, l'auteur des Variations sur une Pensée, s'est plus livré qu'on ne pourrait croire sur ce sujet essentiel. Ce qui arrête un esprit de cette race devant le phénomène appelé Foi, les questions qui l'immobilisent d'abord, avant toute discussion, et l'empêchent d'entrer dans le débat, nous obligeraient, sans doute, de tourner l'obstacle, de nous frayer en lui une route secrète dont sa poésie nous ouvre peut-être l'accès.
Et si la méthode, appliquée aux vivants, nous paraît par trop indiscrète, il nous resterait d'en user à l'égard des écrivains morts. Il existe plus d'une clef pour pénétrer le secret des êtres, et il en est d'autres que celles, affreuses, que Freud a enseignées.
Ainsi s'ébauche dans notre esprit une méthode nouvelle de critique religieuse. Jusqu'à présent, chez les catholiques en particulier, on a jugé les auteurs du point de vue de la morale, et du dogme. On les a condamnés ou absous du dehors, selon les services qu'ils pouvaient rendre à la cause ou le tort qu'ils risquaient de faire aux âmes. Mais la vraie question qui se pose est celle-ci: comment la lumière s'est-elle manifestée à un écrivain? Et quelle a été, son attitude à l'égard de la lumière telle qu'il l'a connue? Une étude sur Flaubert qui va paraître prochainement, et qui est l'œuvre d'un jeune professeur de la Faculté de Bordeaux, M. Guillemin, montrera ce qu'il entrait de grandeur et d'esprit de sacrifice dans la religion du beau qui était celle de Flaubert. Marcel Proust également, dans la nuit profonde où il vivait, s'est immolé à ce qui était pour lui la lumière, et l'un et l'autre auront apporté un témoignage véridique: sur l'homme, ils l'auront apporté au prix de la vie.
Ainsi le phare brûle et brûlera toujours dans la nuit des âmes. Ainsi Dieu est et sera toujours aimé et servi, malgré, les ténèbres où se débat sa créature.
Nous découvrirons les rues dont se sert l'Enfant de la crèche pour pénétrer de nouveau dans les cœurs qui croyaient s'être délivrés de lui: il revêt un autre aspect, il se déguise sous d'autres noms; c'est ainsi que tant de chrétiens qui considèrent Lamennais comme un renégat, comme une âme perdue, oublient que cet amour passionné des pauvres, ce don de soi-même au peuple qui a rempli la fin de sa vie, l'ont rendu éminemment digne d'entendre la parole: “ J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger...” Car l'Enfant de Bethléem nous a enseigné lui-même que nous pourrions le servir et l'aimer sans le connaître, sans même savoir que c'est lui que nous servons et que nous aimons.

Pour finir, peut-être pourrions-nous nous arrêter une dernière fois, sur cette contradiction qu'exprime le titre que Mme Yvonne Sarcey m'avait proposé: nous avons dit que le phare n'a rien gagné en apparence sur la nuit, parce que la crèche et la croix représentent ce que la nature humaine a le plus en horreur : la pauvreté, les humiliations, la souffrance, la mort. Il est vrai... Et pourtant, malgré cette horreur, la flamme ne s'est jamais éteinte et il n'est guère de destinée que, directement ou indirectement, elle n'échauffe, elle ne brûle encore. Eh bien, c'est qu'en dépit de notre sensualité et de notre orgueil, il se trouve que la crèche et la Croix correspondent en nous à deux exigences essentielles de la nature humaine.
La crèche, d'abord, c'est l'enfance: non pas seulement l'enfance de Dieu, mais la nôtre, qui est pour chacun de nous, le plus cher secret, celui que nous ne partageons avec personne. Ce n'est pas seulement la voix des Petits Chanteurs à la Croix de Bois qui nous émeut. Ils évoquent à nos yeux, par leur seul aspect, par leur robe blanche, cette part de nous-mêmes, toujours vivante, malgré les démentis de notre visage: un des drames de la vie tient dans cette déchéance du corps si vite entraîné vers son déclin et qui obéit à un rythme rapide auquel notre coeur, lui, n'est pas soumis. Il demeure tout proche de l'enfance, il y baigne encore que déjà notre chair approche de la vieillesse. Vous savez que du point de vue de la foi, être dans l'amitié de Dieu, c'est être semblable à l'un de ces petits, dont les anges voient la face du Père. Mais l'étrange est que les fautes de toute une vie ne détruisent pas, chez beaucoup d'hommes, ce regret, cette hantise de leurs purs commencements. Chaque Noël les y ramène: ils retrouvent, durant la Sainte Nuit, cette confiance, cette tendresse, cette joie, ces larmes que ne versaient la honte ni le remords; ils remontent jusqu'à leur source: ce petit enfant, cette mère et cette nuit peuplée d'anges au-dessus d'un berceau.
Pour la Croix, elle est trop exactement à la mesure du destin de la plupart des hommes. Il existe entre le drame du calvaire et le drame humain, une conformité trop étroite, pour que, malgré l'horreur qu'ils en éprouvent, beaucoup d'entre nous ne finissent pas par tourner les yeux vers elle, parce qu'elle donne une explication à la souffrance et à la mort, elle leur confère une valeur, un sens. Oui, tel est le secret de sa force dans le monde. Ce n'est déjà plus souffrir, que de savoir pourquoi l'on souffre.
L'horrible de la condition humaine tient dans cette terreur qu'il n'y ait rien à comprendre, que le but n'existe pas; l'horrible, c'est de se persuader que nous n'allons nulle part et que le problème restera sans solution. Les Petits Chanteurs à la Croix de Bois, lorsqu'ils chantent la Passion, répètent la seule réponse qui ait été donnée au désespoir des hommes et que les hommes se passent de génération en génération.

Cette histoire de la Passion et de la Résurrection a fait beaucoup plus que d'apporter aux hommes éphémères l'immense espérance de ne pas mourir: elle a suscité chez les âmes les plus hautes une folie d'émulation pour le renoncement à soi-même en faveur du prochain. Des hommes et des femmes se sont mis tout à coup, à cause de la Croix, à chérir ce qui fait horreur à la nature. Nous laissions, tout à l'heure, la part trop belle au monde antique: il existe tout de même, depuis dix-neuf siècles, un ordre de la charité que soupçonnaient à peine les hommes d'avant le Christ. Les merveilles de cet ordre, vous les connaissez tous, vous y collaborez vous-mêmes. Je n'en dirai donc rien. Mais ce fleuve d'amour, il a jailli de la crèche et de la Croix, et à travers elles, au-delà du Fils, nous est venu du Père dont Israël a été et reste le témoin parmi les nations. Même ce qui s'accomplit aujourd'hui, en dehors des Eglises proprement chrétiennes et des communautés israélites pour le soulagement de la misère humaine, dérive du même esprit: c'est l'étincelle du même brasier. C'est la même fontaine de pitié qui coule de ces mains percées, de ce cœur ouvert par la lance et dont les Petits Chanteurs à la Croix de Bois à qui je vais laisser la place sont dignes de vous raconter l'histoire, eux dont la voix n'est pas plus pure que le coeur, eux qui sont des enfants.

(Emotion. Applaudissements prolongés. Rappels enthousiastes.)

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Collection

Citation

François MAURIAC, “Le Phare dans la nuit : Bethléem… Jésus,” Mauriac en ligne, accessed November 27, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/56.