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Anna de Noailles

Référence : MEL_0533
Date : 05/05/1933

Éditeur : Les Nouvelles littéraires
Source : 12e année, n°551, Une
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris avec le titre "Anna de Noailles est morte" :
in, p.70-76, in Journal 1, Paris : Grasset, 1934.
in, p.35-38, in Oeuvres complètes, XI, Paris : Fayard, 1950-1956.
Type : Portrait
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Anna de Noailles

Cette jeune femme illustre prêta sa voix à toute une jeunesse tourmentée. Sa poésie fut le cri de notre adolescence. Auprès des autres, nous cherchions l'apaisement, la lumière ; ou nous leur demandions d'être bercés et endormis. Mais elle attirait à soi les passions qui ne veulent pas guérir. Quelle tentation, pour un jeune cœur, que de découvrir Dieu au-delà de l'assouvissement !
Admirée, adorée, chargée et comme accablée de tous les dons humains, elle nous précédait de dix années dans la vie, pour que nous fussions avertis que posséder tout c'est ne rien avoir, et qu'il ne sert à rien de gagner l'univers. L'univers, elle l'avait pourtant capté dans ses poèmes où Venise, Sorrente, la Sicile nous semblaient plus chaudes et plus odorantes que dans le réel. Mais de tous les jardins du monde, elle rapportait les seules herbes nécessaires pour composer le philtre qu'Iseult partage avec Tristan ; et elle nous le faisait boire.
Elle n'a jamais distingué l'amour de la mort. Son exigence débordait infiniment l'amour humain. Dans les poèmes admirables qui ouvrent le recueil les Vivants et les Morts, elle sut nous rendre sensible la fuite de la créature aimée, même tenue et pressée entre nos bras:

Quelque chose de loi sans cesse m'abandonne,
Car rien qu'en vivant, tu t'en vas...

Cette trahison, en pleine fidélité, de l'être qui s'écoule, qui se défait ; ce mensonge de la vie, elle fut la première à nous en persuader. Notre vingtième année lui doit d'avoir connu cette disproportion entre le désir du cœur et ce qu'il poursuit jusqu'à épuisement. Il ne servait de rien à notre jeune passion d'atteindre son objet, puisqu'elle n'en épousait jamais les contours. La beauté, enfin appréhendée, ne ressemblait pas à celle qui nous avait fuis:

Je me tairai, je veux, les yeux larges ouverts,
Regarder quel éclat a votre vrai visage.

Et cependant rien n'arrête, puisqu’ils sont vivants, l'incessante dissolution de ces deux corps qui se cherchent. En vain le poète s'efforce-t-il de fixer l’instant et le lieu de sa joie ("La terrasse est comme un navire – Qu’il fait chaud sur la mer, ce soir !...). Rien n'est immobile ; tout parapet devient une proue ; la nature entière bouge comme le vaisseau de Tristan et entraîne à la mort le couple éphémère.
Dès sa jeunesse, ce bel aigle avait regardé la mort en face. Au vrai, pareille aux grands romantiques, elle n’en a jamais détourné les yeux. Et c’est ce qui rend sa mort si étonnante. Pour la plupart des hommes, mourir est un accident : ils trébuchent et disparaissent dans la trappe comme des bêtes surprises. Mais de celle-là qui, depuis tant d'années, contemplait et, si j'ose dire, veillait sa future dépouille, le silence, l'immobilité déroutent l'esprit. Je répète à cette endormie le mot du Christ après la Cène, lorsqu'il interroge ses disciples : "Vous savez, maintenant ?" Elle sait, maintenant.
Elle sait... Elle voit.
Durant toute une vie, aura-t-elle contemplé la mort en vain? A cet esprit, l'un des plus avides que nous ayons connus, la mort ne révéla rien de ce que dissimulent ses ténèbres. Penchée depuis l'enfance, sur ce gouffre d'éternelle clarté, Mme de Noailles a toujours donné son cœur et son consentement à la nuit.
Pourquoi, en dehors d'un imprévisible miracle, sentions-nous qu'il en devait être ainsi ? Elle-même, paraissait terriblement sûre de ne jamais succomber à la tentation de Dieu, comme si elle eût été tirée sur la berge, très loin du courant de grâce où beaucoup de ses jeunes frères se sentaient entraînés. Elle paraphrasait en vain Pascal dans de sublimes Élévations ; elle dressait en vain vers Dieu l'holocauste de ses poèmes (Mon Dieu je ne sais rien, mais je sais que je souffre...). La fumée du sacrifice était rabattue vers la terre.
C'est qu'il ne sert à rien d'interpeller Dieu si nous ne l'écoutons pas. L'attention dans le silence est un aspect trop méconnu de la prière. Ce cœur innombrable, ce cœur retentissant ne se taisait jamais. Cet essaim bourdonnant, que pouvait-il entendre hors son bourdonnement admirable ? "Il faut d'abord avoir soif" : ce mot de Catherine de Sienne que Mme de Noailles inscrivit en exergue du Poème de l'amour (quelle triste habitude nous eûmes tous de dérober aux saints leurs plus pures paroles pour faire le jeu de notre passion !) ce mot l'aurait sans doute éclairée si elle l'eût ainsi compris : "Soif de ce silence où Dieu nous parle". Peut-être alors, eût-elle entendu la parole intérieure qui fut adressée à Catherine de Sienne: "Tu es celle qui n'est pas..."
C'était le mot de l'énigme et Mme de Noailles ne l'a pas trouvé. Elle est demeurée inguérissablement elle-même, aveuglée par sa propre lumière. A l'entour, les planètes humaines ne lui apparaissaient que dans l'éblouissement de ses rayons. La jeunesse s'éloignait ; les nouvelles générations portaient leur encens à d'autres idoles; autour de cette femme étendue, une terrible cognée abattait ceux qu'elle chérissait le plus. La solitude et le silence prirent ainsi possession, par la force, de cette vie tumultueuse jusqu'à ce qu'elle fût définitivement immobilisée, crucifiée à la maladie. N'allons pas au delà ; agenouillons-nous devant ce mystère des derniers jours où vaincue enfin, dépouillée de toutes ses armes, cette grande inspirée reçut peut-être les seules inspirations qui lui fussent inconnues, celle qui ne s'obtiennent, nous enseigne Pascal, que par les humiliations.

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François MAURIAC, “Anna de Noailles,” Mauriac en ligne, consulté le 15 novembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/533.