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La Génération sans maîtres

Référence : MEL_0531
Date : 27/08/1932

Éditeur : Les Nouvelles littéraires
Source : 11e année, n°515, Une
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Analyse
Version texte Version texte/pdf Version pdf

La Génération sans maîtres

Cette génération d'après-guerre que quelqu’uns traitent si mal, est très bonne, en vérité, de ne nous point demander de comptes à nous, ses aînés, qui ne sommes pas ses maîtres. J'ai atteint, aujourd'hui, l'âge qu'avait Barrès lorsque je le connus en 1910 (rapprochement qui m'aide à ne pas de me faire de moi-même une idée exagérée!). Il m'avait, comme on dit, découvert; et je n'en revenais pas d’avoir plus justement, à l'un des maîtres que je préférais; —j'écris “l'un un maîtres”, car un garçon, peu soucieux de choisir et de se fixer, pouvait, entre 1905 et 1914, se mettre à beaucoup d'écoles et se développer sur plusieurs plans.
Notre entrée dans la vie des lettres ne ressembla en rien a celle des garçons d'après la guerre. Ce n’est pas assez de dire que l'on ne nous couvrait pas de fleurs: les hasards d'un déménagement m'ont permis de remettre la main sur les coupures de presse concernant l'Enfant chargé de chaînes. Que je regrette de les avoir détruites! M. Louis Thomas me traitait de fœtus et Mme Rachilde de jeune veau, et ce n'étaient pas les plus cruels. Mais il me suffisait, pour ne pas perdre courage, de savoir par cœur l’article de Barrès sur les Mains jointes.
Une volée de bois vert, pourtant, m'avait fait vaciller: celle de Souday. Parmi les éreintés de Souday, je dois l’emporter par le nombre et par l'importance des éreintements, car il n'a laisser passer presque aucun de mes livres depuis mes débuts; et même, certains “tirages restreints” ont eu l’honneur d’un passage à tabac en règle dans le rez-de-chaussée du Temps. Souday avait donc pris ce malheureux Enfant chargé de chaînes par les oreilles, et n'en avait fait qu'une bouchée. Quelle ne fut pas ma surprise de trouver, le lendemain, dans mon courrier, une lettre de Paul Bourget. Le connaissais-je à cette époque? En tout cas, il était déjà intervenu dans mon destin, puisque c’était lui qui avait parlé à Barrès des Mains jointes. Bourget, comme s’il eût pressenti l’inquiétude et le trouble qu’avait éveillés en moi mon premier “Souday”, m’écrivait de ne pas perdre courage; dans ce livre de début, faible et irritant, il discernait des promesses qu’il avait la bonté de me montrer, en homme qui a pris la peine de lire avec attention. Je pourrais citer bien d’autres exemples de ce que nos maîtres furent pour nous: l’accueil du cher et grand Jammes à Orthez, cette amitié tout de suite donnée et dont nous demeurions éblouis, André Lafon et moi, qui savions par cœur le Deuil des Primevères. A la même époque, mon contemporain, Jacques Rivière, un Bordelais lui aussi, recevait ces patientes admirables lettres de Claudel. Nous avions des maîtres qui souvent nous aimaient, et qui connaissaient le prix de nos âmes. Etions-nous plus que nos cadets dignes d'être aimés? Plus intelligents?
Je compte parmi eux des intelligences critiques de premier ordre. Comment a-t-on pu accuser cette génération de n’avoir pas de critiques et de ne pas soulever de questions? Les Fernandez, les Malraux, les Jean Prévost (pour ne citer que les premiers noms qui me viennent) n’ont, sur ce point, rien à envier à leurs aînés. Mais nous, nous avions trouvé, en entrant dans la vie, des maîtres auxquels nous n’avons pas été dignes de succéder. Qu'aurait donné Massis si, à ses débuts, Barrès, Maurras, Péguy ne l'avaient orienté?
En 1910, beaucoup de jeunes gens, dont j’étais, prenaient leur bien où ils le trouvaient, faisaient leur profit de tout et ne s’enrôlaient nulle part; mais que de “charmes” ils subissaient! Pour ce qui me concerne, faisons le compte: en Seconde et en Rhétorique je pastiche Lemaître et France dans mes dissertations et retrouve en eux tout ce que je puis assimiler de Renan. Le Barrès du Culte du Moi, me fournit d’une attitude contre tous ceux, maîtres et camarades, “qui se barricadent de dédain et de protection”. Parce que j’ai des scrupules, le Sillon m’intéresse, j’arbore une lavallière noire, je sors de mon milieu naturel. Un camarade me prête l’ Action de Maurice Blondel, l’ Evolution Créatrice. Un de mes frères est abonné aux Annales de Philosophie Chrétienne du Père Laberthonnière, dont mon enthousiaste ami, André Lacaze, me fait acheter les ouvrages. Crise moderniste, condamnation du Sillon. Je lis l’ Action Française et Maurras. A ce moment, paraissent les premiers numéros de la Nouvelle Revue Française. J’y trouve une mise en place des valeurs, un reclassement des écrivains, des poëtes et des peintres, peut-être discutable; mais les raisons de mes admirations me sont expliquées. Il faut arriver à attirer l’attention de ces quelques hommes qui n’ont pas encore une seule fois, imprimé mon nom. Mais ils sont là, leur revue est là; je vois clairement où je veux aller. Ainsi, vivions-nous, respirions-nous au milieu d’un monde d’influences, de puissances. Nous sommes vraiment nés au milieu des Docteurs. Directement ou indirectement, grâce à leur approbation ou à leur silence, nous étions redressés et dirigés.
Nos cadets, eux, qu’ont-ils trouvé dans l’arène, à leur sortie du toril? Les mêmes maîtres –et ce n’étaient plus les mêmes: Action Française, Nouvelle Revue Française tout cela avait grandi, s’était développé, avait acquis un caractère officiel et constitué. Tout cela avait gagné en importance, mais perdu en dynamisme. Où étaient les continuateurs?
Au vrai, ces jeunes désespérés d’après la guerre n’ont pris à nos maîtres survivants que de quoi alimenter leur désespoir: avec quelle passion ils se jetèrent sur Lafcadio, cette image que Gide, prophétiquement, leur avait proposée d’eux-mêmes! Dada, le Surréalisme, nous n’en parlerons pas en riant, mais tristement, et comme de la chose la plus triste. Que quelques-uns parmi les meilleurs aient suivi ce courant et s’y soient perdus, cela ne fait guère honneur à leurs frères ainés. Ce n’était pourtant pas un coup de surprise. A toutes les époques, il y eut, parmi les débutants, des réfractaires et des ennemis des lois; seulement ces jeunes furieux, non certes flattés ni encensés comme ceux d’après la guerre, mais conseillés, dirigés, dominés par le prestige du talent et de la gloire, guérissaient vite de la maladie que subissent tous les chiots.
Avons-nous accordé, à nos cadets, un réel crédit? Les éditeurs, c’est possible, mais pour des raisons commerciales, et ils ne les ont embarqués, sans discernement ni choix, que pour les jeter, sans examen, par-dessus bord. Et nous? Je ne vois guère que Jacques Maritain qui ait été digne de sa mission. Nous ne leur avons fait fête, à ces garçons, que dans la mesure où ils se dépêchaient; nous les sommions d’arriver, et d’arriver vite. Dès qu’un garçon hésitait, cherchait sa voie, on commençait à crier au ratage (il y aurait à montrer la place des ratés dans la littérature et que la grandeur d’un Baudelaire, d’un Rimbaud, est à base de ratage). Mais lorsque Drieu la Rochelle, qui joue avec une sorte d’héroïsme son rôle de témoin, apporte le Feu-Follet, lequel de ses aînés, hors Edmond Jaloux, s’est donné la peine de tirer de l’ombre ce portrait magistral d’un des enfants perdus que nous n’avons pas été dignes de sauver?
A aucune époque on n'eut comme aujourd'hui le culte de l'homme arrivé, de la valeur sûre. Dix ans d'avance, on flagorne le futur académicien et on escompte son suffrage pour 1950. Mais qu'un jeune s'attarde trop, qu’il atteigne la trentaine sans avoir atteint les gros tirages, il est aussitôt déclaré fini. Puisse cette dure école en sauver quelques-uns. Les survivants étonneront peut-être, un jour, leurs pédagogues qui, depuis le bord, leur font la leçon en les regardant se débattre. Pierre Bost, Chamson, Jean Prévost, Claude Aveline, Giono, Richaud approchent déjà de la maîtrise. Ceux qui ont lu, dans divers hebdomadaires, les nouvelles publiées cette année, par Bernard Barbey, et en particulier la Maison d’illusion, ont pu mesurer l’extraordinaire renouvellement de ce écrivain. Qu’il ne soit plus question de faillite; ce n’est pas à nous, mais à l'avenir de présider aux liquidations. Une jeune revue va naître: Esprit; soyons attentifs aux révélations qu'elle nous apportera.

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François MAURIAC, “La Génération sans maîtres,” Mauriac en ligne, consulté le 15 décembre 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/531.