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Préface à des mémoires interrompus

Référence : MEL_0530
Date : 18/06/1932

Éditeur : Les Nouvelles littéraires
Source : 11e année, n°505, Une
Relation : Notice bibliographique BnF
Reprend, avec quelques variantes, la préface de Commencement d'une vie, Paris : Grasset, 1932.
Type : Souvenirs
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Préface à des mémoires interrompus

J’ai naguère écrit le premier chapitre mes souvenirs ; il m'a suffi de le relire pour décider de m'en tenir là. Est-ce bien moi cet enfant que je rappelais ainsi à la vie? Sans doute, quand je m’appliquais à ce travail, n'avais-je pas l'intention de me confesser ; du moins étais-je résolu à ne rien dire qui ne fût vrai. Mais pour peu que l'art apparaisse dans ces sortes d'ouvrages, ils deviennent mensonge; ou plutôt, l’humble et mouvante vérité d'un destin particulier se trouve dépassée, malgré l'auteur, qui atteint, sans l'avoir cherché, à une vérité plus générale. Il compose après coup ce qui n'était pas composé et ménage la lumière selon l'effet à produire: ainsi, des régions immenses de sa vie se trouvent plongées dans les ténèbres et il éclaire ce qui en lui prête à de beaux développements.
Même un auteur qui se couvre de boue et qui décèle ses actions les plus tristes ne doute pas de gagner des cœurs par son audace. On vantera son courage, son humilité. On trouvera mille raisons de l'absoudre sans reconnaître la véritable : c'est que celui qui confesse tout aide au soulagement de ceux qui n'avouent rien.
Les gens de lettres ont mis du temps découvrir l'avantage du cynisme. Si le pauvre Jean-Jacques n'avait pas cherché d'excuses à ses turpitudes, et ne s’en était pas déchargé sur la société, il trouverait aujourd'hui plus d'indulgence.
Pour en revenir à ce premier — et dernier — chapitre de mes souvenirs, j’admire avec quelle audace j'y ai mis l’accent sur la solitude et sur la tristesse de mon enfance. Au vrai, j'avais beaucoup d'amis et nul n'a eu, plus que moi, le goût des palabres sans fin, des confidences, des lettres. Étais-je si désespéré? Les jours de congé me paraissaient trop courts, parce que je voulais, à la fois, les passer chez mes cousine, dévorer un livre, aller à la foire.
De tous mes plaisirs, le plus cher me venait de ce cœur mélancolique, justement, que dans mes souvenirs je me suis plu à monter en épingle. Je me rappelle mon émerveillement lorsque, à seize ans, je découvris dans l'Homme libre, de Barrés, la mirobolante formule : sentir le plus possible en s'analysant le plus possible. Cela me jeta dans des transports. C'était ce que je faisais depuis l'âge de raison. Un enfant jouait à être solitaire et méconnu ; et c’est le plus passionnant des jeux… Peut-être parce qu'un instinct l'avertit qu’il y a là beaucoup plus qu'un jeu: une préparation, un exercice pour devenir un homme de lettres. Aimer à se regarder souffrir, signe évident de vocation ; mais il faut commencer pat souffrir et je me souviens que je faisais flèche de tout bois...
Attention! me voilà sur une piste qui, si je l'avais suivie, m'aurait fait découvrir un enfant encore plus étranger à moi-même que celui dont j'ai naguère tenté de reproduire les traits.
Est-ce à dire que les souvenirs d'un auteur nous égarent toujours sur son compte? Bien loin de là : le tout est de savoir les lire. C’est ce qui y transparaît de lui-même malgré lui qui nous éclaire sur un écrivain. Les véritables visages de Rousseau, de Chateaubriand, de Stendhal se dessinent peu à peu dans le filigrane de leurs confessions et mémoires. Tout ce qu'ils escamotent (même si c'est le bien), tout ce sur quoi ils appuient (même si c'est le mal), nous aide à retrouver les traits qu'ils ont mis, parfois, beaucoup de soin à brouiller.
Surtout gardons-nous de croire qu'un auteur retouche ses souvenirs avec l’intention délibérée de nous tromper. Au vrai, il obéit à une nécessité : il faut bien qu’il immobilise, qu'il fixe cette vie passée qui fut mouvante. Tel sentiment, telle passion qu’il éprouva, mais qui furent, dans la réalité, mêlés à beaucoup d’autres, imbriqués dans un ensemble, il faut bien qu’il les isole, qu’il les délimite, qu’il leur impose des contours – sans tenir compte de leur durée, de leur évolution insaisissable. C’est malgré lui qu’il découpe, dans son passé fourmillant, ces figures aussi arbitraires que les constellations dont nous avons peuplé la nuit.
Il ne faut pas non plus faire grief à un auteur de ce que ses mémoires sont, le plus souvent, une justification de sa vie. Même sans l’avoir voulu au départ, nous finissons toujours par nous justifier ; nous sommes toujours à la barre, dès que nous parlons de nous, même si nous ne savons plus devant qui nous plaidons. Mémoires, confessions, souvenirs témoignent qu’à toute foi religieuse survit, dans la plupart des hommes, cette angoisse du compte à rendre. Tout auteur de mémoires, chacun à sa façon et fût-ce en s’accusant, prépare sa défense… Devant la postérité ? peut-être : mais inconsciemment, ne cherche-t-il pas à fixer l’aspect qu’aura son âme aux yeux de Celui qui la lui donna et qui peut la lui redemander à chaque instant?
Ce désir inavoué de se justifier nous parait être un trait commun aux confessions les plus différentes ; et c'est, semble-t-il, le caractère le plus étrange de l'œuvre d'un Proust (ces mémoires à peine romancés) qu'il y décrit des actions dont non seulement la portée morale ne l'intéresse pas, mais où il ne voit rien qui puisse éveiller un autre sentiment que l'intérêt ou la curiosité. Je pense ici beaucoup moins à la description de certains vices qu'à tels actes ignobles qu'il nous relate comme la chose la plus ordinaire: par exemple, lorsque, pour être éclairé sur les mœurs de sa maîtresse morte, le héros (celui qui dit : je) donne de l'argent à un domestique d'hôtel et le charge de mener une enquête à ce sujet. Mais justement, si Proust semble avoir perdu l'instinct de sa propre défense et de sa justification, c'est peut-être dans la mesure où ses mémoires sont romancés et où il n'a plus le sentiment d'être lui-même en cause. Et, surtout, il pulvérise la personne humaine en innombrables "moi" qui naissent, meurent, se succèdent, sans qu'aucun puisse hériter des crimes de son prédécesseur.
En somme, saint Augustin est, peut-être, le seul auteur de Confessions qui ait été conscient de l'instinct auquel cède un homme qui raconte sa vie. Et, sans doute, celui qui est assuré d'écrire en présence de la Trinité redoute de mentir. Il parle à un Dieu qui connaît tout, qui lit au fond de notre cœur... Pourtant, du seul point de vue de la curiosité humaine, de tels mémoires risquent de nous égarer, pour de plus hautes raisons que ceux de Jean-Jacques. Chez un saint, l'objet de son étude, qui est lui-même, s'anéantit devant Dieu. Devant celui qui est, il devient celui qui n'est pas...
Mais c'est chercher bien haut des excuses, pour m'en être tenu à un seul chapitre de mes mémoires. La vraie raison de ma paresse n'est-elle pas que nos romans expriment l’essentiel de nous-même? Seule, la fiction ne ment pas; elle entr'ouvre sur la vie d'un homme une porte dérobée par où se glisse, on dehors de tout contrôle, son âme inconnue.

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François MAURIAC, “Préface à des mémoires interrompus,” Mauriac en ligne, consulté le 18 janvier 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/530.