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Les Forces spirituelles : La Mère, le Génie de la famile

Référence : MEL_0053
Date : 15/04/1934

Éditeur : Conferencia
Source : 28e année, n°9, p.439-457
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.40-50, in Paroles perdues et retrouvées, Keith Goesch éd., Paris : Grasset, 1986.
Type : Discours et conférence
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Les Forces spirituelles : La Mère, le Génie de la famile

CONFÉRENCE DE
M. FRANÇOIS MAURIAC
de l'Académie française
avec l'éminent concours de M. Jacques Copeau
faite le 7 février 1934
répétée le même jour

Cette conférence, présidée par M. François Mauriac, fut lue magnifiquement par M. Jacques Copeau (l'éminent académicien, légèrement grippé, souffrait, ce jour-là, d'une extinction de voix). Comme le public, l'auteur entendit cette prose émouvante qui était sienne par la voix sobre et chaude du plus noble, du plus compréhensif des lecteurs.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Je me rappelle ce matin d’octobre où je fus amené dans un jardin d’enfant, rue du Mirail, à Bordeaux. La voix grondante d'une religieuse dominait les cris aigus des petits garçons. Ahuri et presque hébété, je ne répondais pas aux questions qu'on me posait. Mon angoisse avait crû d'heure en heure. Je suis certain qu'on peut connaître à cinq ans le désespoir. J'étais vraiment un désespéré, lorsque soudain, dans l'encadrement de la fenêtre ouverte sur la cour, ma mère m'apparut. Ce flux de joie qui me recouvrit d'un seul coup, l'élan fou qui me précipita vers ses bras tendus, cette impression de délivrance, de total abandon, tout me demeure présent comme si plus de quarante années ne me séparaient pas de ce jour.
Telle m'apparaissait notre mère: une créature au-dessus de toutes les créatures, et le peuple hostile des ogres, des bohémiens, des voleurs d'enfants, des fantômes tapis dans les coins obscurs ou cachés derrière les rideaux de la fenêtre se dissipait comme de la fumée, dès qu'elle pénétrait dans la chambre.
Il est étrange de penser que les femmes les plus médiocres, et même les plus méchantes, ont été aux yeux de leur petit garçon cet être presque divin. Mais, depuis Adam, la nature de l'homme est blessée; il n'est rien en nous qui n'ait subi quelque altération, rien d'excellent qui ne puisse tourner au mal. Et, puisqu'il faut bien que l'auteur de Genitrix vous parle des déviations de l'amour maternel, il veut se débarrasser d'abord de ce devoir ingrat et d'avance demande pardon aux mères qu'il risque d'attrister.
Il faut que l'enfant grandisse, s'éloigne de sa mère, qu'il prenne de la distance pour juger cette créature dont il est né. Il faut qu'elle-même consente à laisser cet homme, son fils, tenter sa chance, courir des risques, aimer une femme et la prendre avec lui. Cela paraît tout simple et conforme au vœu de la nature. Et c'est pourtant cela qui suscite un drame, plus fréquent qu'on ne l'imagine, dans les familles et singulièrement dans les familles françaises.
La poule éloigne à coups de bec le poussin grandi qui s'obstine à la suivre; mais beaucoup de femmes n'ont pas cet instinct. Dans leur fils, elles ne voient jamais mourir l'enfant; et cet homme grisonnant qu'elles soignent, qu'elles morigènent, est toujours à leurs yeux un petit garçon, le petit garçon qui leur appartient. Et lui-même, bien qu'il souffre de cette domination, il ne s'y dérobe pas. Il ne peut renoncer à la chaleur du nid: enfant, il tenait la main de sa mère pour traverser les rues; il n'a pas lâché cette main pour traverser la vie.

Telle est l'histoire de Genitrix. Peut-être ce drame est-il plus fréquent dans les familles où il n'y a qu'un enfant, ou du moins qu'un seul garçon; pourtant, il m'a été donné de l'observer dans des familles nombreuses; la mère demeurait attachée à un de ses enfants, entre tous les autres. Il semblait qu'elle se fût réservé celui-là. Le reste de la couvée s'était dispersé; chacun menait sa vie particulière; un seul demeurait soumis à sa mère, et son existence dépendait encore de la sienne. Peut-être faut-il voir là une revanche de l'épouse déçue, qui n'a pas trouvé l'apaisement de sa plus profonde exigence. Autour de l'enfant cristallise une immense passion inutilisée. L'amour maternel s'enrichit alors de tout ce que n'a pas consumé l'amour conjugal. Le plus désintéressé de tous les sentiments humains, qui est la tendresse de la mère pour son enfant, subit ainsi une profonde altération; il s'y mêlera, désormais, des éléments moins purs, et nous y retrouverons des traces de ce que la passion humaine comporte d'égoïsme et de férocité.
La jalousie, surtout, sera révélatrice de ce désordre; cette antipathie qui va souvent jusqu'à la haine, et quelquefois jusqu'au crime, de la mère pour la femme de son fils. L'héroïne de Genitrix n'assassine pas sa bru, comme cela est arrivé plus d'une fois dans la vie, mais elle la laisse mourir sans secours.

GENITRIX

“— Elle dort.
— Elle fait semblant. Viens.
Ainsi chuchotaient, au chevet de Mathilde Cazenave, son mari et sa belle-mère, dont, entre les cils, elle guettait sur le mur les deux ombres énormes et confondues. Marchant sur leurs pointes craquantes, ils gagnèrent la porte. Mathilde entendit leurs pas dans l'escalier sonore; puis leurs voix, l'une aiguë, l'autre rauque, emplirent le long couloir du rez-de-chaussée. Maintenant, ils traversaient en hâte le désert glacé du vestibule qui séparait le pavillon où Mathilde vivait de celui où la mère et le fils habitaient deux chambres contiguës. Une porte au loin se ferma. La jeune femme soupira d'aise, ouvrit les yeux. Au-dessus d'elle, une flèche de bois soutenait un rideau de calicot blanc qui enveloppait le lit d'acajou. La veilleuse éclairait quelques bouquets bleus sur le mur et, sur le guéridon, un verre d'eau vert à filet d'or que la manœuvre d'une locomotive fit vibrer, car la gare était voisine. La manœuvre finie, Mathilde écouta cette nuit murmurante du printemps au déclin (comme lorsque le train est en panne en rase campagne et que le voyageur entend les grillons d'un champ inconnu). L'express de vingt-deux heures passa, et toute la vieille maison tressaillit: les planchers frémirent, une porte dut s'ouvrir au grenier ou dans une chambre inhabitée. Puis le train gronda sur le pont de fer qui traverse la Garonne. Mathilde, aux écoutes, jouait à suivre le plus longtemps possible ce grondement que bien vite domina un froissement de branches.
Elle s'assoupit, puis se réveilla. De nouveau, son lit tremblait; non le reste de la maison, mais son lit seul. Nul convoi, pourtant, ne traversait la gare endormie. Quelques secondes encore passèrent avant que Mathilde connût qu'un frisson secouait son corps et le lit. Ses dents claquaient, bien que déjà elle fût chaude. Elle ne put atteindre le thermomètre à son chevet.
Puis elle ne frissonna plus, mais un feu intérieur montait comme une lave; elle brûlait. Le vent nocturne gonfla les rideaux, emplit la chambre d'une odeur de seringa et de fumée de charbon. Mathilde se souvint que, l'avant-veille, pendant qu'elle était inondée du sang de sa fausse couche, elle avait eu peur, sur son corps, des mains prestes et douteuses de la sage-femme.
— Je dois dépasser quarante degrés... Ils n'ont pas voulu que je sois veillée...
Ses yeux dilatés fixèrent au plafond l'auréole vacillante. Ses deux mains enserrèrent ses jeunes seins. Elle appela d'une voix forte:
— Marie! Marie de Lados! Marie!
Mais comment eût-elle été entendue de la servante Marie (appelée de Lados parce qu'elle était née au bourg de Lados), qui dormait dans une soupente? Quelle était cette masse noire, près de la fenêtre, cette bête couchée et comme repue, ou tapie peut-être? Mathilde reconnut l'estrade que sa belle-mère avait autrefois fait dresser dans chaque chambre afin de pouvoir commodément suivre les allées et venues de son fils, soit qu'il fît au nord le “tour du rond” ou qu'il arpentât l'allée du midi, ou qu'elle guettât son retour par le portail de l'est. C'était sur une de ces estrades, celle du petit salon, qu'un jour de ses fiançailles Mathilde avait vu se dresser l'énorme femme furieuse piétinante et criant:
— Vous n'aurez pas mon fils! Vous ne me le prendrez jamais!
Cependant, la lave de son corps refroidissait. Une fatigue infinie, un brisement de tout l'être, la détournaient de remuer un doigt, fût-ce pour décoller la chemise de sa chair suante. Elle entendit grincer la porte du perron. C'était l'heure où Mme Cazenave et son fils, munis d'une lanterne, gagnaient à travers le jardin les lieux secrets construits près de la maison du paysan et dont ils détenaient la clef. Mathilde imagina la scène quotidienne: l'un attendait l'autre, et ils n'arrêtaient pas de causer à travers la porte où était dessiné un cœur. Et de nouveau elle eut froid. Ses dents claquèrent. Le lit trembla. D'une main, elle chercha le cordon de la sonnette, système antique et hors d'usage. Elle tira, entendit le frottement du fil contre la corniche. Mais nulle cloche ne retentit dans la maison ténébreuse. Mathilde recommençait de brûler. Le chien, sous le perron, gronda, puis son aboi furieux éclata parce que quelqu'un marchait sur la petite route entre le jardin et la gare. Elle se dit:
— Hier encore, que j'aurais eu peur!
Dans cette maison immense, toujours tressaillante et dont les portes-fenêtres n'étaient pas même défendues par des volets pleins, elle avait connu des nuits de terreur folle. Que de fois s'était-elle dressée sur ses draps, criant:
— Qui est là?
Mais elle n'a plus peur, —comme si, à travers ce brasier, personne au monde ne pouvait plus l'atteindre. Le chien gémissait toujours, bien qu'eût cessé tout bruit de pas. Mathilde entendit la voix de Marie de Lados:
Ques aquo, Peliou!
Et elle entendit aussi Péliou joyeux fouetter de sa queue la pierre du perron, tandis que Marie l'apaisait avec du patois:
— Là! là! tuchaou!
La flamme abandonnait de nouveau cette chair consumée. Sa fatigue immense devenait une paix. Elle croyait étendre ses membres rompus sur le sable, devant la mer. Elle ne pensait pas à prier.”

A l'antipode de Genitrix existe la mère qui ne pèche pas par excès d'attachement et de passion, mais par inintelligence. Elle ne sait pas, ou elle ne veut pas, tenter l'effort nécessaire pour comprendre cet étranger que son enfant est peu à peu devenu. Elle continue de traiter en petit garçon ce grand adolescent farouche; elle ordonne, elle tranche, elle l'humilie; et, quand elle se heurte chez lui à une résistance, elle use de cette arme qui, entre seize et vingt ans, nous atteint quelquefois irréparablement: l'ironie, la moquerie.
Il existe dans la vie de nos enfants une saison dangereuse, où toutes les paroles portent et leur font mal, où un sourire les blesse. Heureux ceux dont la mère prend conscience de cette minute solennelle et sait mettre au monde l'homme nouveau qui se débat dans son fils, comme elle fît autrefois du petit enfant qu'il n'est plus. Mais cela demande un grand effort pour dominer les habitudes prises, et, lorsqu'il s'agit d'un garçon qui a le goût de l'intelligence et qui est ouvert aux choses de l'esprit, cela exige aussi, de la part de la mère, un courage presque viril pour élargir son horizon à mesure que s'élargit celui de son fils, pour entrer dans ses préoccupations nouvelles, s'intéresser à ses efforts, le suivre dans le débat où il s'est engagé. Vous jugerez que c'est là plutôt le rôle du père; mais, dans beaucoup de familles, le père a dû se spécialiser et ne s'intéresse plus qu'à une technique. Aujourd'hui, c'est souvent la mère, —et votre présence ici, mesdames, est une preuve de ce que j'avance, —c'est souvent la mère qui s'intéresse aux idées générales, à tous les problèmes que pose la vie, et qui montre le plus d'aptitudes pour y suivre ce jeune étudiant, son grand fils.

Dans Le Désert de l'Amour, en voulant peindre tous les aspects de ce désert qui sépare les êtres humains, l'auteur n'a pas oublié de nous montrer celui qui règne entre l'adolescent et une mère à l'esprit routinier, incapable de rien tenter pour comprendre cet être nouveau qui lui échappe et qui regimbe sous l'aiguillon. Il est tellement plus facile d'incriminer le caractère de son fils que d'essayer de le comprendre pour le redresser! Il est tellement plus simple d'attacher une importance démesurée aux défauts de tenue, aux manques d'égards, si fréquents à cet âge, que d'en rechercher et d'en découvrir la cause profonde!
Mais, dans ce drame aux cent actes divers que suscite le détachement de la mère et du fils, cette séparation que la vie rend inévitable, gardons-nous d'accuser seulement la mère; le fils aussi, à ce moment-là, se montre souvent d'autant plus injuste qu'il a situé sa mère plus haut et qu'il en a fait une femme au-dessus de toutes les femmes. Le premier regard de l'enfant qui juge celle dont il est né, comme il est redoutable! A l'âge où il découvre la vie, ses passions, ses misères, il risque aussi de découvrir dans sa mère une créature comme les autres, tentée elle aussi, coupable peut-être! Il arrive que cette découverte s'accomplisse brusquement, ainsi que je l'ai décrit dans un roman appelé Destins. Une bourgeoise de la campagne déjà mûre, prise tout entière par la vie matérielle, et qu'on eût pu croire impropre aux grandes passions, Elisabeth Gornac, s'est éprise, presque à son insu, d'un tout jeune homme assez louche, Bob Lagave, qui est aussi le camarade et d'ailleurs l'ennemi de son fils, l'austère Pierre Gornac. La brusque nouvelle de la mort de Bob, dans un accident d'automobile, semble d'abord laisser Elisabeth indifférente. Son fils Pierre, qui n'a jamais soupçonné la passion de sa mère, l'invite à aller prier, à l'église, auprès du cercueil de ce garçon; et c'est alors seulement qu'il va découvrir le secret d'Elisabeth.

DESTINS

“Pierre rejoignit Mme Gornac au salon et lui dit que la famille Lagave était arrivée chez Maria. Il venait d'y accompagner son grand-père, qui ne voulait pas qu'on l'attendît pour déjeuner et qui comptait demeurer jusqu'au soir auprès d'Augustin. Le corps était arrivé aussi: on l'avait déposé dans l'église de Langon. Il n'y aurait pas de cérémonie à Viridis. Elle demanda:
— Quel corps?
— Voyons, maman, celui du petit Lagave.
— Le corps du petit Lagave?
Pierre prit la tête de sa mère dans ses deux mains et l'examina avec attention:
— A quoi penses-tu, maman?
— Mais à rien...
— Tu avais l'esprit ailleurs? Ecoute: il serait convenable d'aller prier auprès du cercueil. Il paraît que Mme Augustin ne le quitte pas. Nous ferons, au retour, notre visite chez Maria.
Pierre s'exprimait avec une étrange alacrité et comme s'il eût été délivré, d'un coup, de tous ses scrupules. Sur un signe d'assentiment de sa mère, il fit atteler la Victoria. A peine assis à côté d'elle dans la voiture, il lui dit très vite:
— Une bonne nouvelle et qui te donnera autant de joie qu'à moi-même... Oui, je la tiens d'Augustin Lagave, qui n'y attache, d'ailleurs, aucune importance... Eh bien, voilà : Robert n'est pas mort sur le coup.
— Il n'est pas mort?
— Il a agonisé pendant plus de deux heures; il s'est vu mourir. Un quart d'heure avant le dernier soupir, il était lucide. On l'a transporté dans la maison la plus proche... Et sais-tu quelle était cette maison? Le presbytère, comme par hasard. Il est mort dans les bras d'un pauvre curé de campagne, qui a écrit une lettre admirable aux parents; Augustin me l'a fait lire; il y a cette phrase: “Votre fils a rendu l'âme dans des sentiments de repentir, de foi..., heureux de souffrir et de mourir…” Que Dieu est bon, maman! Vois comme tout s'éclaire.
Il prit la main d'Elisabeth, la serra; comme elle ne bougeait pas et qu'elle remuait un peu les lèvres, il crut qu'elle priait, respecta son recueillement. Il était heureux d'éprouver de la joie parce que le salut de son ennemi était assuré. Maintenant, il ne doutait plus d'en avoir été l'instrument très indigne.
L'après-midi était terne, l'atmosphère pesante, mais aucun orage ne montait; il ne pleuvait pas. La poussière, qui salissait l'herbe des talus, ne pouvait rien contre les vignes déjà souillées par le sulfate. La Victoria descendait vers la Garonne. Pierre, incapable d'immobilité, se frottait les mains, les passait sur sa figure.
— C'est étrange, dit-il, je sens encore les cicatrices des coups qu'il m'a donnés.
Il vit se tourner vers lui la large face blême de sa mère, qui, pour la première fois depuis deux jours, le considéra avec attention. Après l'avoir dégantée, elle leva une main petite et grasse, toucha, comme pour achever de les guérir, chaque meurtrissure. Puis la main retomba. Mais Elisabeth paraissait moins figée; sa poitrine se soulevait; elle parcourait du regard la plaine sombre. C'était l'époque où, les grands travaux achevés, les hommes se reposent, confiant le raisin au soleil pour qu'il le mûrisse. Ainsi s'étendait ce pays muet et vide, ce fond de mer d'où quelqu'un s'était à jamais retiré. Le cheval traversa la Garonne au pas. Pierre dit:
— Comme les eaux sont basses!
L'église est à l'entrée du pont. Mme Gornac prononça la phrase habituelle:
— Mettez le cheval à l'ombre.
Ils pénétrèrent dans la nef glacée et noire. Pierre prit sa mère par le bras.
— Dans le bas-côté de droite..., dit-il à mi-voix.
Elle le suivit. Une chose longue, sous un drap noir, reposait sur deux tréteaux et, tout contre elle, une forme enveloppée de crêpe, la mère, si courbée que son front touchait presque ses genoux. Pierre, prosterné, s'étonna de ce qu'Elisabeth demeurait debout, les deux mains serrant le dossier d'une chaise, la mâchoire inférieure pendant un peu. Et, soudain, il en tendit un long râle; il la vit des pieds à la tête frémir, les épaules secouées, hoquetant, perdant le souffle, jusqu'à ce que, sur une chaise, s'écroulât enfin ce corps comme sous les coups redoublés d'une cognée. L'église déserte répercutait ses sanglots lourds. Elle n'essuyait pas sa face trempée de larmes; mais, d'une main mouillée, elle avait dérangé sur son front ses sages bandeaux, et une mèche grise lui donnait l'aspect du désordre et de la honte. En vain Pierre lui disait-il de s'appuyer à son bras et de sortir, elle ne paraissait l'entendre ni le voir; il surveillait d'un œil furtif la porte. Grâce à Dieu, il n'y avait personne dans l'église que ce mort et que cette ombre prostrée qui le veillait, qui n'avait pas même tourné la tête. D'une seconde à l'autre, pourtant, quelqu'un pouvait survenir.
—Viens, maman, ne restons pas là.
Mais, sourde, elle tendait à demi les bras vers le cercueil, balbutiait des mots sans suite, invoquait cette dépouille:
—Tu es là ! C'est toi qui es là..., répétait-elle.
Pierre n'essayait plus de l'entraîner. Les dents serrées, il attendait la fin de ce supplice. Cette femme pantelante était sa mère. Il priait. Elle avait l'air d'une vieille bête blessée, couchée sur le flanc et qui souffle, mais déjà moins bruyamment; et l'on aurait pu entrer, à présent, sans qu'elle suscitât de scandale. Comme après la foudre l'averse seule crépite, rien n'était plus perceptible de cette terrible douleur que des halètements et des soupirs; et toujours ces larmes pressées, plus nombreuses, en ces brèves minutes, que toutes celles qu'avait pu verser Elisabeth depuis qu'elle était au monde. La voyant plus calme, Pierre sortit, ordonna au cocher de baisser la capote: madame se trouvait un peu indisposée, une de ces migraines que tout le personnel connaissait bien. Revenu auprès de sa mère, il lui frotta les yeux avec son mouchoir imbibé d'eau bénite, l'entraîna, la poussa dans la voiture. Personne à la sortie, et le cocher (un homme engagé seulement pour l'été) s'était à peine retourné sur son siège.
Des frissons la secouaient encore, mais elle ne pleurait plus. Pierre reconnut à peine ce visage: les joues paraissaient creuses; le menton s'était allongé; un cerne livide agrandissait les yeux. Elle le repoussa, et il crut qu'elle le rendait responsable de cette mort. Au vrai, elle l'écartait comme elle eût fait de tout autre vivant. De ce bouleversement profond surgissait à la lumière cet amour enfoui dans sa chair et qu'elle avait porté comme une femme grosse ne sait pas d'abord qu'elle porte un germe vivant, dans son ventre. A cause de la longue montée vers Viridis, le cheval allait au pas. Elle recommença de pleurer, se souvenant d'avoir vu Bob enfant, un jour, à cet endroit de la route: il revenait de la rivière; son petit caleçon mouillé à la main, il mordait dans une grappe noire. Pierre n'osait la regarder. La vie était horrible; il n'en pouvait plus.
—Il n'y a que vous, Seigneur. Je ne veux plus connaître que vous.
Un sanglot de sa mère lui fit rouvrir les yeux. Pris de pitié, il lui proposa des consolations: il fallait qu'elle se rappelât comment le petit Lagave était mort; rien de plus assuré que son salut: ouvrier de la dernière heure, fils prodigue, brebis perdue et retrouvée, publicain, tout ce que Dieu chérit entre toutes ses créatures. Mais elle secouait la tête: elle ne savait pas ce que c'était que l'âme. Bob, c'était un front, des cheveux, des yeux, une poitrine qu'elle avait vue nue, des bras qu'une seule fois il lui avait tendus. Elle se détourna un peu, appuya sa figure contre le cuir de la capote, de peur que Pierre ne lût ses pensées dans ses yeux:
—Ses bras qu'il m'a ouverts un jour...
Pierre n'entendit pas ces paroles; pourtant, il dit:
—Nous avons la foi en la résurrection de la chair.
Il vit de nouveau se tourner vers lui une figure décomposée:
—Epargne-moi tes sermons.
C'était sa mère qui parlait ainsi, sa pieuse mère. Ah! il comprenait enfin pourquoi leur foi commune n'avait créé entre eux aucun lien; il méprisait cette religion de vieille femme et qui n'intéressait pas le cœur. Un ensemble de prescriptions, une police d'assurance contre l'enfer dont Elisabeth s'appliquait à ne violer aucune clause, le pauvre souci d'être toujours avec un être infini, tatillon, comme on l'est avec le fisc, —tout cela pouvait-il compter plus qu'un fétu devant ce furieux raz de marée? Elle grondait:
—J'ai vécu, oui; j'ai fait des additions..., des additions...
Et, soudain, son regard ayant croisé celui de Pierre, elle gémit:
—J'ai honte devant toi! Si tu savais comme j'ai honte...”
Ce drame achèvera de décider Pierre à quitter le monde et à entrer dans les ordres. Il hésite longtemps à faire part de sa résolution à sa mère, redoutant pour elle ce surcroît de chagrin. Mais, lorsqu'il s'y décide enfin, il s'aperçoit que son départ ne peut rien ajouter au désespoir de cette vieille femme qui a tout perdu en perdant le jeune être qu'elle aimait. Eh oui! il arrive, et c'est moins rare qu'on ne l'imagine, que de la mère et du fils, ce n'est pas toujours la mère qui éprouve l'attachement le plus fort. Ainsi, la suprême épreuve de Pierre Gornac en quittant le monde, ce fut de découvrir que sa mère en acceptait la nouvelle sans horreur et qu'à peine s'apercevrait-elle de son absence.

Nous en avons fini, maintenant, avec les mères exceptionnelles, celles qui pèchent par excès ou par défaut de passion. Je ne me fusse pas permis d'arrêter votre attention sur des cas presque monstrueux si ailleurs, et surtout dans Le Mystère Frontenac, je ne m'étais appliqué à peindre une mère dévouée à ses enfants jusqu'à l'immolation, et dont je n'ai pas eu à chercher loin le modèle.
A mesure qu'il avance dans la vie, peut-être le romancier s'arrête-t-il moins aux détails, à l'incident qui autrefois l'a choqué ou blessé; il a pris de la distance pour peindre ses modèles. Il n'aurait jamais songé à s'inspirer de sa mère vivante; mais, maintenant qu'elle n'est plus là, il peut suivre la ligne de faîte de cette destinée humble et magnifique et l'embrasser tout entière. Sans doute peut-on dire que la mort flatte nos modèles, qu'elle en estompe ou recouvre les défauts et met en vive lumière ce dont il nous est doux de nous souvenir. Mais l'image trop embellie que nous gardons de nos parents morts est tout de même plus vraie, croyons-nous, que les vues fragmentaires qu'il nous était possible de prendre d'eux lorsqu'ils étaient vivants. La mort nous permet de faire, si j'ose dire, le total d'un être. Dans Le Mystère Frontenac, toute la lumière porte sur une veuve de trente ans qui a choisi d'immoler en elle la femme à la mère, qui a renoncé au plaisir mais aussi au bonheur, qui met tout son enjeu sur ces cinq frêles vies. Il n'est pas un seul de ses petits qui lui paraisse plus précieux que l'autre. Elle se donne également à chacun d'eux, —davantage peut-être à celui qui a plus besoin de sa tendresse, mais seulement dans la mesure où il en a plus besoin.
Et, pourtant, c'est une femme: rien en elle qui ressemble à ce qu'on dénomme communément une “mère poule”. Une femme qui sait à quoi elle renonce et qui ne croit pas qu'elle atteindrait toute seule à ce renoncement. Une aide toute-puissante lui est nécessaire: il ne lui faut rien de moins que Dieu pour accomplir la tâche qu'elle s'est assignée.
Chez une mère de cette race, l'idée de Dieu est donc étroitement liée à celle d'obligation et de devoir. Sa religion aura un aspect un peu dur, un peu sec et, pour tout dire, utilitaire. L'accent n'y sera pas mis sur l'amour, et l'amour ne sera pas assez puissant pour l'entraîner très loin au-delà du devoir maternel et du don total de sa vie à ses petits. Et c'est pourquoi j'ai cru voir, en Blanche Frontenac, le type accompli de la mère avec sa grandeur, mais aussi avec ses limites: ses enfants bornent son univers; ils obstruent toutes les routes qui lui permettaient de déboucher sur l'humain, —et même sur le divin. Dans une certaine mesure, ils s'interposent entre elle et Dieu. Car l'inquiétude excessive, les perpétuelles alarmes que suscitent ces vies fragiles dont elle a la charge, l'obligent à se tenir toujours devant Dieu en solliciteuse, en quémandeuse, et lui rendent presque impraticable ce détachement, cet abandon sans lequel il n'existe pas de vie chrétienne. Une mère comme Blanche Frontenac, si détachée en ce qui la concerne, ne l'est pas pour ce qui touche ses enfants. Elle risque de devenir ambitieuse et intéressée dès que leur sort est en jeu; elle transfère sur eux quelques-unes des passions qu'elle a refoulées. Mais, au-delà de leur bonheur temporel, c'est tout de même de leur âme qu'elle a souci; c'est leur salut qui demeure à ses yeux l'essentiel. Cela importe par-dessus tout à Blanche Frontenac: n'être pas séparée de ses enfants dans l'éternité.
Elle forme avec eux, dès ici-bas, un groupe si serré que, lorsque j'ai voulu détacher du Mystère Frontenac les pages qui la concernent seule, je n'ai pu en découvrir aucune. Bien qu'elle soit présente à toutes les lignes, on ne l'y voit jamais isolée: comme ces personnes mortes dont nous ne retrouvons l'image que dans les photographies de groupes. Impossible d'atteindre Blanche Frontenac sans passer par ses enfants. C'est pourquoi, dans ce chapitre qui va vous être lu, c'est d'eux d'abord et surtout qu'il sera question, et nous ne verrons apparaître Blanche Frontenac qu'à la dernière page.

LE MYSTÈRE FRONTENAC

“La lente vie de l'enfance coulait, qui semble ne laisser aucune place à l'accident, au hasard. Chaque heure débordait de travail, amenait le goûter, l'étude, le retour en omnibus, l'escalier monté quatre à quatre, l'odeur du dîner, maman, l'île mystérieuse, le sommeil. La maladie même (faux croup d'Yves, fièvre muqueuse de José, scarlatine de Danièle) prenait sa place, s'ordonnait avec le reste, comportait plus de joies que de peines, faisait date, servait de repère au souvenir: “L'année de ta fièvre muqueuse...” Les vacances successives s'ouvraient sur les colonnes profondes des pins à Bourideys, dans la maison purifiée de l'oncle Péloueyre. Etaient-ce les mêmes cigales que l'année dernière? Des propriétés de vigne, de Respide, arrivaient les paniers de reines-claudes et de pêches. Rien de changé, sauf les pantalons de Jean-Louis et de José qui allongèrent. Blanche Frontenac, si maigre naguère, devenait épaisse, s'inquiétait de sa santé, croyait avoir un cancer et, ravagée par cette angoisse, pensait au sort de ses enfants lorsqu'elle aurait disparu. C'était elle qui, maintenant, prenait Yves dans ses bras et lui qui, parfois, résistait. Elle avait beaucoup de potions à boire avant et après les repas, sans interrompre, à aucun moment, le dressage de Danièle et de Marie. Les petites détenaient déjà de fortes jambes et une croupe basse et large qui ne changerait plus. Deux ponettes déjà équipées et qui trompaient leur faim sur les enfants îles laveuses et des femmes de journée.
Cette année-là, les fêtes de Pâques furent si précoces que, dès la fin de mars, elles ramenèrent à Bourideys les enfants Frontenac. Le printemps était dans l'air, mais demeurait invisible. Sous les feuilles du vieil été, les chênes paraissaient frappés de mort. Le coucou appelait au-delà des prairies. Jean-Louis, le “calibre 24” sur l'épaule, croyait chasser les écureuils, et c'était le printemps qu'il cherchait. Le printemps rôdait dans ce faux jour d'hiver comme un être qu'on sent tout proche et qu'on ne voit pas. Le garçon croyait en respirer l'haleine, et, tout à coup, plus rien: il faisait froid. La lumière de quatre heures, un bref instant, caressait les troncs; les écorces des pins luisaient comme des écailles, leurs blessures gluantes captaient le soleil déclinant. Puis, soudain, tout s'éteignait; le vent d'ouest poussait des nuages lourds qui rasaient les cimes, et il arrachait à cette foule sombre une longue plainte.
Comme il approchait des prairies que la Hure arrose, Jean-Louis surprit enfin le printemps: ramassé le long du ruisseau, dans l'herbe déjà épaisse, ruisselant des bourgeons gluants et un peu dépliés des vergnes. L'adolescent se pencha sur le ruisseau pour voir les longues chevelures vivantes des mousses. Des chevelures... Les visages devaient être enfouis, depuis le commencement du monde, dans le sable ridé par le courant des douces eaux. Le soleil reparut. Jean-Louis s'appuya contre un vergne et tira de sa poche le Discours de la Méthode dans une édition scolaire, et il ne vit plus le printemps pendant dix minutes.
Il fut distrait par la vue de cette barrière démolie: un obstacle qu'il avait fait établir en août pour exercer sa jument Tempête. Il fallait dire à Burthe de la réparer. Il monterait demain matin... Il irait à Léojats, il verrait Madeleine Cazavieilh... Le vent tournait à l'est et apportait l'odeur du village: térébenthine, pain chaud, fumée des feux où se préparaient d'humbles repas. L'odeur du village était l'odeur du beau temps et elle remplit le garçon de joie. Il marchait dans l'herbe déjà trempée. Des primevères luisaient sur le talus qui ferme la prairie à l'ouest. Le jeune homme le franchit, longea une lande récemment rasée et redescendit vers le bois de chênes que traverse la Hure avant d'atteindre le moulin; et soudain il s'arrêta et retint un éclat de rire: sur la souche d'un pin, un étrange petit moine encapuchonné était assis et psalmodiait à mi-voix, un cahier d'écolier dans sa main droite. C'était Yves, qui avait rabattu sur sa tête son capuchon et se tenait le buste raide, mystérieux, assuré d'être seul et comme servi par les anges. Jean-Louis n'avait plus envie de rire parce que c'est toujours effrayant d'observer quelqu'un qui croit n'être vu de personne. Il avait peur comme s'il eût surpris un mystère défendu. Son premier mouvement fut donc de s'éloigner et de laisser le petit frère à ses incantations. Mais le goût de taquiner, tout-puissant à cet âge, le reprit et lui inspira de se glisser vers l'innocent que le capuchon rabattu rendait sourd. Il se dissimula derrière un chêne, à un jet de pierre de la souche où Yves trônait, sans pouvoir saisir le sens de ses paroles que le vent d'est emportait. D'un bond, il fut sur sa victime et, avant que le petit eût poussé un cri, il lui avait arraché le cahier, filait à toutes jambes vers le parc.
Ce que nous faisons aux autres, nous ne le mesurons jamais. Jean-Louis se fût affolé s'il avait vu l'expression de son petit frère pétrifié au milieu de la lande. Le désespoir le jeta soudain par terre, et il appuyait sa face contre le sable pour étouffer ses cris. Ce qu'il écrivait à l'insu des autres, ce qui n'appartenait qu'à lui, ce qui demeurait un secret entre Dieu et lui, livré à leurs risées, à leurs moqueries... Il se mit à courir dans la direction du moulin. Pensait-il à l'écluse où, naguère, un enfant s'était noyé? Plutôt songeait- il, comme il l'avait fait souvent, à courir droit devant lui, à ne plus jamais rentrer chez les siens. Mais il perdait le souffle. Il n'avançait plus que lentement à cause du sable dans les souliers et parce qu'un pieux enfant est toujours porté par les anges: “...Parce que le Très-Haut a commandé à ses anges, à ton sujet, de te garder dans toutes tes voies. Ils te porteront dans leurs mains de peur que ton pied ne heurte contre une pierre...” Soudain, une pensée consolante lui était venue: personne au monde, pas même Jean-Louis, ne déchiffrerait son écriture secrète, pire que celle dont il usait au collège. Et ce qu'ils en pourraient lire leur paraîtrait incompréhensible. C'était fou de se monter la tète: que pouvaient-ils entendre à cette langue dont lui-même n'avait pas toujours la clef?
Le chemin de sable aboutit au pont, à l'entrée du moulin. L'haleine des prairies les cachait. Le vieux cœur du moulin battait encore dans le crépuscule. Un cheval ébouriffé passait sa tète à la fenêtre de l'écurie. Les pauvres maisons fumantes, au ras de terre, le ruisseau des prairies, composaient une clairière de verdure, d'eau et de vie cachée que cernaient de toutes parts les plus vieux pins de la commune. Yves se faisait des idées : à cette heure-ci, le mystère du moulin ne devait pas être violé. Il revint sur ses pas. Le premier coup de cloche sonnait pour le dîner. Un cri sauvage de berger traversa le bois. Yves fut pris dans un flot de laine sale, dans une odeur puissante de suint; il entendait les agneaux sans les voir. Le berger ne répondit pas à son salut, et il en eut le cœur serré.
Au tournant de l'allée du gros chêne, Jean-Louis le guettait, il avait le cahier à la main. Yves s'arrêta, indécis. Se fâcherait-il? Le coucou chanta une dernière fois du côté d'Hourtinat. Ils étaient immobiles à quelques pas l'un de l'autre. Jean-Louis s'avança le premier et demanda:
— Tu n'es pas fâché?
Yves n'avait jamais résisté à une parole tendre, ni même à une intonation un peu plus douce qu'à l'ordinaire. Jean- Louis ne laissait pas d'être rude avec lui; il grondait trop souvent “qu'il fallait le secouer”, et surtout, ce qui exaspérait Yves: “Yves quand tu seras au régiment...” Mais, ce soir, il répétait:
— Dis, tu n'es pas fâché?
L'enfant ne put répondre et il mit un bras autour du cou de son aîné, qui se dégagea, mais sans brusquerie.
— Eh bien, dit-il, tu sais, c'est très beau.
L'enfant leva la tête et demanda ce qui était beau.
— Ce que tu as écrit... C'est plus que très beau, ajouta-t-il avec ardeur.
Ils marchaient côte à côte dans l'allée encore claire, entre les pins noirs.
— Jean-Louis, tu te moques de moi, tu te payes ma tête?
Ils n'avaient pas entendu le second coup de cloche. Mme Frontenac s'avança sur le perron et cria:
— Enfants!
— Ecoute, Yves: nous ferons, ce soir, le tour du parc, tous les deux, je te parlerai. Tiens, prends ton cahier.
A table, José, qui se tenait mal et mangeait voracement, répétait sa mère, et qui ne s'était pas lavé les mains, racontait sa course dans la lande avec Burthe: l'homme d'affaires dressait l'enfant à discerner les limites des propriétés. José n'avait d'autre ambition que de devenir “le paysan de la famille”; mais il désespérait de savoir jamais retrouver les bornes. Burthe comptait les pins d'une rangée, écartait les ajoncs, creusait la terre, et soudain la pierre enfouie apparaissait, placée là depuis plusieurs siècles par les ancêtres bergers. Gardiennes du droit, ces pierres ensevelies, mais toujours présentes, sans doute inspiraient-elles à José un sentiment religieux, jailli des profondeurs de sa race. Yves oubliait de manger, regardait Jean-Louis à la dérobée et il songeait aussi à ces bornes mystérieuses: elles s'animaient dans son cœur, elles pénétraient dans le monde secret que sa poésie tirait des ténèbres.
Ils avaient essayé de sortir sans être vus. Mais leur mère les surprit:
— On sent l'humidité du ruisseau... Avez-vous au moins vos pèlerines? Surtout, ne vous arrêtez pas.
La lune n'était pas encore levée. Du ruisseau glacé et des prairies montait l'haleine de l'hiver. D'abord, les deux garçons hésitèrent pour trouver l'allée, mais déjà leurs yeux s'accoutumaient à la nuit. Le jet sans défaut des pins rapprochait les étoiles: elles se posaient, elles nageaient dans ces flaques de ciel que délimitaient les cimes noires. Yves marchait, délivré d'il ne savait quoi, comme si en lui une pierre avait été descellée par son grand frère. Ce frère de dix-sept ans lui parlait en courtes phrases embarrassées. Il craignait, disait-il, de rendre Yves trop conscient. Il avait peur de troubler la source... Mais Yves le rassurait; ça ne dépendait pas de lui, c'était comme une lave dont d'abord il ne se sentait pas maître. Ensuite, il travaillait beaucoup sur cette lave refroidie, enlevait, sans hésiter, les adjectifs, les menus gravats qui y demeuraient pris? La sécurité de l'enfant gagnait Jean-Louis. Quel était l'âge d'Yves? Il venait d'entrer dans sa quinzième année... Le génie survivrait-il à l'enfance?...
— Dis, Jean-Louis? qu'est-ce que tu as le mieux aimé?
Question d'auteur: l'auteur venait de naître.
— Comment choisir ? J'aime bien lorsque les pins te dispensent de souffrir et qu'ils saignent à ta place, et que tu t'imagines, la nuit, qu'ils faiblissent et pleurent; mais cette plainte ne vient pas d'eux: c'est le souffle de la mer entre leurs cimes pressées. Oh! surtout le passage...
— Tiens, dit Yves, la lune...
Ils ne savaient pas qu'un soir de mars, en 67 ou 68, Michel et Xavier Frontenac suivaient cette même allée. Xavier avait dit aussi: “la lune...” Et Michel avait cité le vers: Elle monte, elle jette un long rayon dormant... La Hure coulait alors dans le même silence. Après plus de trente années, c'était une autre eau, mais le même ruissellement, et, sous ces pins, un autre amour, le même amour.
— Faudra-t-il les montrer? demandait Jean-Louis. J'ai pensé à l'abbé Paquignon (son professeur de rhétorique qu'il admirait et vénérait). Mais même lui, j'ai peur qu'il ne comprenne pas: il dira que ce ne sont pas des vers, et c'est vrai que ce ne sont pas des vers... Ça ne ressemble à rien de ce que j'ai jamais lu. On te troublera, tu chercheras à te corriger... Enfin, je vais y réfléchir.
Yves s'abandonnait à un sentiment de confiance totale. Le témoignage de Jean-Louis lui suffisait; il s'en rapportait au grand frère. Et, soudain, il eut honte parce qu'ils n'avaient parlé que de ses poèmes:
— Et toi, Jean-Louis? Tu ne vas pas devenir marchand de bois? Tu ne te laisseras pas faire?
— Je suis décidé : Normale..., l'agrégation de philo... Oui, décidément, la philo... N'est-ce pas maman, dans l'allée?
Elle avait eu peur qu'Yves ne prît froid et lui apportait un manteau. Quand elle les eut rejoints:
— Je deviens lourde, dit-elle.
Et elle s'appuyait aux bras des deux garçons.
— Tu es sûr que tu n'as pas toussé? Jean-Louis, tu ne l'as pas entendu tousser?
Le bruit de leurs pas sur le perron réveilla les filles dans la chambre de la terrasse. La lampe du billard les éblouit, et ils clignèrent des yeux.
Yves, en se déshabillant, regardait la lune au-dessus des pins immobiles et recueillis. Le rossignol ne chantait pas, que son père écoutait, au même âge, penché sur le jardin de Preignac. Mais la chouette, sur cette branche morte, avait peut-être une voix plus pure.”
Le drame des Frontenac tient tout entier dans le travail sournois de la vie qui désagrège le groupe serré de la mère et des enfants. Contre cette désagrégation, les Frontenac luttent, mais non pas avec désespoir. Cette mère ne croit pas seulement que chacune de ces âmes qu'elle a mises dans le monde est immortelle; elle garde l'espérance que le groupe familial se reformera au-delà de la vie et que la famille, elle aussi, est immortelle. C'est le sens de la question qu'elle pose à Yves, un soir de grandes vacances. Beaucoup d'invités, ce jour-là, étaient venus déjeuner. Yves, pour les fuir, avait cherché dans les bois le refuge de ce qu'il appelait sa “bauge”, au milieu des ajoncs et des brandes. Au crépuscule, après des heures passées là, dans l'exaltation de la solitude et dans une sorte de délire, il rencontra sa mère au tournant d'une allée.
“La fraîcheur du ruisseau le réveilla. Il sortit du fourré. De la résine souillait sa veste. Il enleva les aiguilles de pin prises dans ses cheveux. Le brouillard des prairies envahissait peu à peu les bois, et ce brouillard ressemblait à l'haleine d'une bouche vivante lorsqu'il fait froid. Au tournant de l'allée, Yves se trouva en face de sa mère qui récitait son chapelet. Elle avait jeté un vieux châle violet sur sa robe d'apparat. Un jabot de dentelle “de toute beauté”, avait-elle coutume de dire, ornait le corsage. Une longue chaîne d'or et de perles fines était retenue par une broche: des initiales énormes, un B et un F entrelacés.
— D'où sors-tu? On t'a cherché... Ce n'était guère poli.
Il prit le bras de sa mère, se pressa contre elle:
— J'ai peur des gens, dit-il.
— Peur de Dussol? de Cazavieilh? Tu es fou, mon pauvre drôle.
— Maman, ce sont des ogres.
— Le fait est, dit-elle rêveusement, qu'ils n'ont guère laissé de restes.
— Crois-tu que, dans dix ans, il restera quelque chose de Jean-Louis? Dussol va le dévorer peu à peu.
— Diseur de riens!
Mais le ton de Blanche Frontenac exprimait la tendresse:
— Comprends-moi, mon chéri... J'ai hâte de voir Jean-Louis établi. Son foyer sera votre foyer; lorsqu'il sera fondé, je m'en irai tranquille.
— Non, maman!— Tiens, tu vois? Je suis obligée de m'asseoir.
Elle s'affaissa sur le banc du vieux chêne. Yves la vit glisser une main dans son corsage.
— Tu sais bien que ce n'est pas de mauvaise nature, Arnozan t'a cent fois rassurée...
— On dit ça... D'ailleurs, il y a ce rhumatisme au cœur... Vous ne savez pas ce que j'éprouve. Fais-toi à cette idée, mon enfant; il faut te faire à cette idée... Tôt ou tard...
De nouveau, il se serra contre sa mère et prit dans ses deux mains cette grande figure ravagée.
— Tu es là, dit-il, tu es toujours là.
Elle le sentit frémir contre elle et lui demanda s'il avait froid. Elle le couvrit de son châle violet. Ils étaient enveloppés tous deux dans cette vieille laine.
— Maman, ce châle..., tu l'avais déjà l’année de ma première communion, il a toujours la même odeur.
— Ta grand'mère l'avait rapporté de Salies.
Une dernière fois, peut-être, comme un petit garçon, Yves se blottit contre sa mère vivante, qui pouvait disparaître d'une seconde à l'autre. La Hure continuerait de couler dans les siècles des siècles. Jusqu'à la fin du monde, le nuage de cette prairie monterait vers cette première étoile.
— Je voudrais savoir, mon petit Yves, toi qui connais tant de choses... Au ciel, pense-t-on encore à ceux qu'on a laissés sur la terre? Oh! je le crois! je le crois! répéta-t-elle avec force. Je n'accueille aucune pensée contre la foi... Mais comment imaginer un monde où vous ne seriez plus tout pour moi, mes chéris?
Alors, Yves lui affirma que tout amour s'accomplirait dans l’unique Amour, que toute tendresse serait allégée et purifiée de ce qui l'alourdit et de ce qui la souille... Et il s'étonnait des paroles qu'il prononçait. Sa mère soupira à mi-voix:
— Qu'aucun de vous ne se perde!
Ils se levèrent, et Yves était plein de trouble tandis que la vieille femme, apaisée, s'appuyait à son bras.
— Je dis toujours: “Vous ne connaissez pas mon petit Yves ; il fait la mauvaise tête, mais, de tous mes enfants, il est le plus près de Dieu...”
— Non, maman, ne dis pas ça, non! non!
Brusquement, il se détacha d'elle.
— Qu'est-ce que tu as? Mais qu'est-ce qu'il a?
Il la précédait, les mains dans les poches, les épaules soulevées; et elle s'essoufflait à le suivre.”

“Au ciel, pense-t-on encore à ceux qu'on a laissés sur la terre ?” Bien des années après, et lorsque sa mère s'est depuis longtemps endormie dans le Seigneur, Yves Frontenac, malade, au bord du désespoir, et qui a senti sur sa figure le vent de l'Eternité, couché dans son lit, se rappelle cette question que sa mère lui avait posée un jour de son adolescence. Sa mère n'est plus là pour le veiller; mais son frère Jean-Louis est assis à son chevet et ne le quitte pas. L'aîné se penche sur son cadet.

“Il se pencha sur Yves, qui avait les yeux fermés, et fut surpris de le voir sourire et de l'entendre lui assurer qu'il ne dormait pas. Jean-Louis se réjouit de l'expression si tendre et si calme qu'il vit dans ce regard longuement arrêté sur le sien. Il aurait voulu connaître la pensée d'Yves, à ce moment-là; il ne se doutait pas que son jeune frère songeait au bonheur de ne pas mourir seul: non, il ne mourrait pas seul; où que la mort dût le surprendre, il croyait, il savait que son aîné serait là, lui tenant la main, et l'accompagnerait le plus loin possible, jusqu'à l'extrême bord de l'ombre.
Et là-bas, au pays des Frontenac et des Péloueyre, au-delà du quartier perdu où les routes finissent, la lune brillait sur les landes pleines d'eau; elle régnait surtout dans cette clairière que les pignades ménagent à cinq ou six chênes très antiques, énormes, ramassés, fils de la terre et qui laissent aux pins déchirés l'aspiration vers le ciel. Des cloches de brebis assoupies tintaient brièvement dans ce parc appelé “parc de l'Homme”, où un berger des Frontenac passait cette nuit d'octobre. Hors un sanglot de nocturne, une charrette cahotante, rien n'interrompait la plainte que, depuis l'océan, les pins se transmettent pieusement dans leurs branches unies. Au fond de la cabane, abandonnée par le chasseur jusqu'à l'aube, les palombes aux yeux crevés et qui servent d'appeaux s'agitaient, souffraient de la faim et de la soif. Un vol de grues grinçait dans la clarté céleste. La Téchoueyre, marais inaccessible, recueillait dans son mystère de joncs, de tourbe et d'eau les couples de sarcelles dont l'aile siffle. Le vieux Frontenac ou le vieux Péloueyre qui se fût réveillé d'entre les morts en cet endroit du monde n'aurait découvert à aucun signe qu'il n'y eût rien de changé au monde. Et ces chênes, nourris depuis l'avant-dernier siècle des sucs les plus secrets de la lande, voici qu'ils vivaient, à cette minute, d'une seconde vie très éphémère, dans la pensée de ce garçon étendu au fond d'une chambre de Paris et que son frère veillait avec amour. C'était à leur ombre, songeait Yves, qu'il eût fallu creuser une profonde fosse pour y entasser, pour y presser, les uns contre les autres, les corps des époux, des frères, des oncles, des fils Frontenac. Ainsi, la famille tout entière eût-elle obtenu la grâce de s'embrasser d'une seule étreinte, de se confondre à jamais dans cette terre adorée, dans ce néant.
A l'entour, penchés du même côté par le vent de mer et opposant à l'ouest leur écorce noire de pluie, les pins continueraient d'aspirer au ciel, de s'étirer, de se tendre. Chacun garderait sa blessure, —sa blessure différente de toutes les autres (chacun de nous sait pourquoi il saigne). Et lui, Yves Frontenac, blessé, ensablé comme eux, mais créature libre et qui aurait pu s'arracher du monde, avait choisi de gémir en vain, confondu avec le reste de la forêt humaine. Pourtant, aucun de ses gestes qui n'ait été le signe de l'imploration; pas un de ses cris qui n'ait été poussé vers quelqu'un.
Il se rappelait cette face consumée de sa mère, à la fin d'un beau jour de septembre, à Bourideys; ces regards qui cherchaient Dieu, au-delà des plus hautes branches:
— Je voudrais savoir, mon petit Yves, toi qui connais tant de choses... Au ciel, pense-t-on encore à ceux qu'on a laissés sur la terre?
Comme elle ne pouvait imaginer un monde où ses fils n'eussent plus été le cœur de son cœur, Yves lui avait promis que tout amour s'accomplirait dans l'unique amour. Cette nuit, après beaucoup d'années, les mêmes paroles qu'il avait dites pour conforter sa mère lui reviennent en mémoire. La veilleuse éclaire le visage admirable de Jean-Louis endormi. O filiation divine! ressemblance avec Dieu! Le mystère Frontenac échappait à la destruction, car il était un rayon de l'éternel amour réfracté à travers une race. L'impossible union des époux, des frères et des fils serait consommée avant qu'il fût longtemps, et les derniers pins de Bourideys verraient passer, non plus à leurs pieds, dans l'allée qui va au gros chêne, mais très haut et très loin au-dessus de leurs cimes, le groupe éternellement serré de la mère et de ses cinq enfants.”

Telle est la dernière espérance d'Yves Frontenac; car, à mesure que nous avançons dans la vie, nous nous apercevons que l'homme à son déclin a autant besoin de sa mère que lorsqu'il était un enfant. En vérité, l'enfant ne meurt jamais en nous; et dès que la maladie nous touche et nous désarme, il est là de nouveau, cet enfant exigeant qui a besoin de gâteries, de confiance, qui veut être consolé et bercé. Et c'est pourquoi, bien souvent, l'épouse, d'instinct, redevient mère au chevet de ce malade; elle assume auprès de l'homme que sa faiblesse ramène à l'enfance le rôle de la mère qui n'est plus là.
Et telle est peut-être la merveille dernière du cœur féminin, lorsque l'amour maternel et l'amour conjugal se rejoignent en lui, s'y confondent, pour n'être plus que cette tendresse de l'épouse penchée sur le compagnon blessé et souffrant; cette tendresse dont rêvait peut-être le pauvre Verlaine lorsqu'il écrivit ces deux vers:

Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
Belles petites mains qui fermerez nos yeux!

Ici, nous touchons au point de résistance que la famille oppose à ceux qui ont résolu de la détruire. On peut tout détruire de la famille, sauf ce noyau indestructible: non seulement l'amour de la mère pour ses enfants, mais encore le besoin d'amour maternel que l'homme éprouve jusqu'à la fin de sa vie et qui, bien souvent, ressuscite la mère dans l'épouse.
Au sein d'une société de moins en moins chrétienne, ce n'est pas le nombre des divorces qui surprend; et "la ruine de tant de ménages ne nous étonne pas. L'admirable, c'est qu'ils ne soient pas plus nombreux et que tant d'unions subsistent et, même, avec le temps, se consolident. Car enfin, sur le plan humain, pourquoi se condamner à un seul amour? Et, au milieu des difficultés de la vie présente, pourquoi se charger de responsabilités si lourdes? C'est qu'au-delà de l'amour passionné l'homme cherche d'instinct une tendresse égale, inaltérable, et sur laquelle le temps n'ait pas de prise; la même qu'il connut à l'aube de sa vie; celle qui donne tout et ne demande rien en échange, qu'aucune misère ne rebute et qui est toujours là, qui demeure jusqu'à la fin lorsque le reste s'éloigne.
Les partisans de la révolution peuvent se vanter de changer l'homme, de susciter un homme nouveau, détaché de tout intérêt familial, et dévoué âme et corps à la collectivité. Nous doutons qu'ils aient aucune prise sur cet indestructible amour autour duquel la famille humaine, autant de fois qu'on la détruise, se reformera toujours.
Mais tout se passe dans le monde moderne comme s'il existait un meneur du jeu, un maître du bal, qui a le sentiment que c'est la mère qu'il faut d'abord atteindre, pour réaliser ses desseins. Tout tend à détourner la femme de son rôle essentiel et à la plier aux besognes de l'homme. Il semble que l'enfant soit devenu dans sa vie l’erreur, l'accident qu'il importe d'éviter coûte que coûte. Il ne subsiste aucune place pour l'enfant dans son logement minuscule d'où son travail l'éloigne jusqu'au soir.
Hélas! ce n'est pas par vertu, ni par sentiment du devoir, que la plupart consentent encore à être mères; mais, au contraire, le plus souvent, par abandon, par négligence, et parce qu'à un certain degré de misère l'être humain ne calcule plus. Ce que nous souhaitons, ce ne sont pas de ces mères-là, mais de celles qui, connaissant leur devoir, l'envisagent tout entier et l'acceptent d'un cœur joyeux. Dans le monde qu'il va falloir reconstruire, l'effort devra porter sur ce point: restituer à la femme sa vraie place, la rendre à sa mission essentielle.
On peut établir, en règle absolue, que la mère a un ennemi dans les partis de tendance socialiste; elle doit s'opposer, dans la mesure de ses forces, à ceux qui proclament le droit de l'Etat sur l'enfant. En revanche, elle est l'alliée naturelle de toute doctrine qui accorde une valeur absolue à la personne humaine. La mère joue un rôle de premier plan dans une destinée religieuse. A travers les âges, combien de mères chrétiennes ont versé les larmes de sainte Monique? Notre mère occupe la première place entre tous les protagonistes du drame où chacun de nous est engagé et qui est le drame du salut. Mère selon la chair, mais aussi selon l'esprit, c'est elle qui nous a enfantés à la vie de la grâce; et après que nous l'avons perdue, c'est encore à ses prières et à ses larmes que, comme saint Augustin, nous devons d'avoir retrouvé la lumière.

Peut-être ai-je trop insisté sur ce besoin de retrouver sa mère et de se blottir dans ses bras, que l'homme vieillissant éprouve lorsqu'il souffre. Il faut ajouter que dans ses joies aussi il la cherche et se désespère de son absence. A en croire Barrés, les êtres les plus vils connaissent ce sentiment.
“Tout crocodile, écrit Barrés, tout crocodile, s'il reçoit un jour la décoration, a quelques minutes d'effusion pendant lesquelles il aime la vertu, croit à la sincérité de ceux qui le complimentent et voudrait partager son plaisir avec sa mère...”

Cet attendrissement qui s'observe même chez les crocodiles, avec quelle violence doit l'éprouver un cœur sensible lorsque le touche ce que Barrés appelle “la flèche d'or du succès”!
Oui, notre mère nous manque aux heures de triomphe. Nous sentons bien, à ces heures-là, que, pour que notre joie fût parfaite, il aurait fallu ce témoin bien-aimé. Il existe dans la vie un certain tournant, après lequel nous avons perdu confiance; alors, rien ne nous arrive d'heureux qui ne nous apparaisse précaire et menacé. De ce bonheur, nous ne pouvons plus prendre conscience que par son reflet sur les visages que nous aimons. Notre mère, si elle avait été là, comme elle eût triomphé en nous, par nous! Et c'est pourquoi, à la veille de sa réception à l'Académie française, un romancier écrivit cette page:

JOURNAL
L’ABSENTE

“Il arrive souvent qu'un homme, vers le milieu du chemin de la vie, examine la courbe de sa destinée et, devant tant d'échecs publics, de misères cachées, se refuse à s'en tenir pour responsable. Il incrimine sa famille, ses maîtres, l'éducation qu'il a subie, l'atmosphère de son enfance. Il cherche partout, sauf au-dedans de lui, les raisons de sa défaite. Si ses parents vivent encore, il ne leur épargne pas les reproches:
— Vous n'auriez pas dû me mettre au collège... Pourquoi ai-je été pensionnaire?
Ou, au contraire:
— Il fallait exiger davantage de moi. Vous auriez dû me tenir tête...
Nous oublions ces reproches que nous faisions à nos parents, jusqu'au jour où ils ne sont plus là pour nous les pardonner. Maintenant qu'ils sont morts, leur pauvre voix s'élève dans notre souvenir. Comme ils se défendaient mal!
— Je croyais bien agir... Tu étais un enfant difficile à comprendre... Sans doute aurais-je dû demander conseil... Je ne savais pas que tu étais un enfant si malheureux...
Nous ne pouvons plus rassurer notre mère; nous ne le pourrons plus jamais; car il fallait qu'elle mourût pour nous révéler que ce cœur, aujourd'hui délivré de la vie, avait maintenu en nous, jusqu'à son dernier battement, tout ce que nous gardons encore de noblesse, de pureté. A certains tournants de notre histoire, sans doute avait-il dû battre plus vite, s'user, s'exténuer, pour que cette force du bien en nous ne fût pas tout à fait dominée. Tandis que nous lui faisions des reproches, elle nous sauvait à notre insu.
Voici qu'elle n'est plus là, et nous prenons conscience de cet héritage enfoui au centre de notre être, inaliénable; comme si la pauvre femme avait su qu'elle pouvait partir, qu'elle emportait dans la mort la jeunesse tourmentée de ses fils; qu'ils ne risquaient plus rien désormais, qu'ils n'avaient plus besoin de sa souffrance ni de son amour: la grâce leur suffirait qu'elle leur avait méritée. Quand une mère se couche pour mourir, elle semble confier à ses enfants:
— J'ai fait ce que j'ai pu pour vous; c'est maintenant l'affaire de Dieu.
Mais elle nous laisse aussi cette douleur de ne pouvoir plus lui dire ce que nous ne lui avions jamais dit. Car la vie ne se prête que bien rarement à ces paroles graves, à ces explications solennelles où un enfant vieilli peut tomber aux genoux de ceux dont il est né. C'est pourquoi ces cérémonies, ces honneurs du milieu de la vie, comme ils devraient nous sembler beaux lorsque notre mère est encore vivante, et que ces mêmes mains qui, autrefois, le jour des prix, posaient des couronnes sur nos fronts d'écoliers, peuvent caresser, aux revers de notre bel uniforme, ces lauriers de l'enfance soudain reverdis! Il semble que ce jour-là, et dans un seul embrassement, nous aurions su faire comprendre à celle qui nous a mis au monde ce que n'expriment pas les paroles humaines. Ah! sans doute, l'aurions-nous trouvée, sans même avoir besoin de la chercher, la réponse aux vers sublimes:

Lorsque la bûche siffle et chante, si le soir,
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de décembre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit éternel
Couver l'enfant grandi de son œil maternel,
Que pourrais-je répondre à cette âme pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupière creuse?

Oui, paroles ou silence, nous sommes assurés que nous aurions trouvé la réponse et séché ces pleurs.

J'ai toujours gardé une gratitude particulière envers les maîtres qui m'ont élevé pour un geste qu'ils nous faisaient faire, le jour de notre première communion.
Avant d'approcher de la sainte table, nous dûmes quitter nos bancs et aller vers nos parents pour leur demander pardon. Mais, d'abord, le prêtre nous rappela que, si nous n'avions pas encore commis de grandes fautes et si nous ne nous sentions pas gravement coupables envers eux, nous devions penser aux peines inconnues, aux chagrins futurs qu'ils auraient plus tard à cause de nous. A cette minute, la sensation, si j'ose dire, nous était communiquée de ce présent éternel de Dieu qui, dans le petit garçon de dix ans, à la bouche pure et tendue vers l'hostie, voit les chutes, les pauvres relèvements, les rechutes, les trahisons, les souillures de toute une vie. Mais, ce jour-là, cette misère encore en puissance était déjà recouverte, pardonnée, dans la chapelle pleine de sanglots où notre jeune mère, qui avait quitté le noir pour nous faire fête, traçait une croix sur notre front.
C'est vers cette matinée merveilleuse que nous revenons en esprit, que nous remontons à travers les années, pour retrouver la certitude que tout a été connu et effacé d'avance... Et sans doute, nous qui possédons la foi, nous devrions croire, dans tel jour solennel, à la présence invisible des morts qui nous ont aimés. Mais que sont nos fêtes humaines pour ceux qui sont dans la lumière? Quelle apparence qu'ils puissent descendre jusqu'à ce néant? Bossuet parle quelque part de “ce grand coup de maître qui rendra les saints à jamais étonnés de leur propre gloire”...
Hélas ! du fond de cette gloire, quelle dérision doit sembler la nôtre! Qui pourrait détourner leurs regards de la face qu'ils contemplent? Quel bonheur terrestre vaut d'oublier une seconde cette joie dont ils débordent éternellement? Cette joie des bienheureux n'est-elle pas, entre eux et nous, un infranchissable océan? Cette joie, Dieu même l'a préparée, “ne prenant plus loi, dit encore Bossuet, que de sa puissance et de son amour. Il ira chercher, dans le fond de l'âme, l'endroit par où M. Jacques elle sera plus capable de félicité...”
Mais cet endroit-là, dans l'âme de nos mères, n'est-il pas celui où est gravée à jamais notre propre image?”
Voici une pensée qui nous console: dans les jours de sa chair, l'immense amour qu'une mère avait pour ses enfants, les soucis de santé et d'argent, les inquiétudes sans fin, ne l'empêchèrent pas, à travers tout, d'avancer vers son Dieu, de le trouver et de l'étreindre. Pourquoi ne referait-elle pas la même route et ne pourrait-elle revenir sur ses pas? Du fond de sa contemplation éternelle, elle saura bien retrouver le chemin de sa tendresse. Et peut-être ne s'y sentira-t-elle pas dépaysée; elle ne croira pas avoir changé d'atmosphère, car rien ne ressemble davantage a u mystère du ciel que cet amour de la femme pour les hommes qu'elle a portés.”

(Une ovation prolongée est faite à l'auteur, qui remercie M. Jacques Copeau.)

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Citation

François MAURIAC, “Les Forces spirituelles : La Mère, le Génie de la famile,” Mauriac en ligne, accessed October 1, 2020, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/53.