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L'homme et l'enfance

Référence : MEL_0529
Date : 14/05/1932

Éditeur : Les Nouvelles littéraires
Source : 11e année, n°500, p.10
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Interview

Description

Dans cet article François Mauriac évoque son enfance, et plus particulièrement son rapport à la réligion.

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L'homme et l'enfance

Poursuivant notre enquête sur l'Homme et l'Enfance, nous sommes heureux d'apporter aujourd'hui à nos lecteurs le témoignage de trois écrivains qui représentent des aspects très différents de la littérature contemporaine.
II est intéressant de noter également les différences de leur formation : M. Mauriac, qui a reçu pendant la plus grande partie de son enfance une éducation religieuse, a terminé ses études secondaires dans un lycée. M. Duhamel est parti de l'école primaire pour aboutir au lycée par le truchement de leçons particulières. M. Sacha Guitry semble avoir résisté non sans persévérance aux disciplines de l'enseignement secondaire pour mieux choisir lui-même les fondements d'une formation purement personnelle.

François Mauriac

Je crois que l'enfant naît blessé — par le péché originel. L'éducation devrait panser sa blessure. Si, au lieu de l'aider à tirer des forces de lui-même, elle lui en ôte le moyen, voilà l'enfant diminué, mutilé. J'ai de la vie une conception très optimiste : chaque être peut réaliser un chef-d'œuvre avec lui-même. Toutes les ressources vives de sa nature doivent y concourir. Ceux-là mêmes qui sont chargés d'une lourde hérédité peuvent transmuer jusqu'à leurs vices. L'équilibre intime est la chose du monde la moins répandue: elle est aussi rare que l'humilité vraie et que la vraie bonté. L'état normal ne s'obtient que par conquête et cette conquête veut un effort continu. A chaque vice correspond une qualité : j'ai connu des hommes et des femmes qui sont parvenus à un désintéressement, à un dévouement admirables, en asservissant les mauvais instincts qui les avaient longtemps asservis. En quelque manière et en quelque mesure, chacun de nous est appelé à réaliser un saint ou, si vous préférez, un chef-d'œuvre. Il me semble que l'éducation bien comprise doit nous aider à forger les outils de notre perfectionnement.
J'ai passé la plus grande partie de mon enfance dans un collège religieux. Ma famille et mes maîtres m'ont apporté le catholicisme : don immense ! La pieuse atmosphère de la maison, les cérémonies liturgiques exerçaient sur moi une très forte emprise. Nos maîtres s'appliquaient à éveiller nos consciences plutôt qu'à nous enseigner la doctrine, ils formaient des sensibilités beaucoup plus que des intelligences catholiques. De ce fait, je me suis trouvé bien désarmé lorsqu'au sortir de mes études, je suis tombé en pleine crise moderniste, et, cependant, si j'ai pu la surmonter, c'est grâce, en partie, à l'éducation de la sensibilité religieuse que j'avais reçue, grâce au souvenir du milieu noble dans lequel j'avais, vécu et auquel j'étais resté profondément attaché.
A mon sens, vivre dans une atmosphère vraiment religieuse, c'est vivre dans une atmosphère morale, condition première de l'éducation... Le sentiment de n'être pas seul dans ses actes ni même dans ses pensées... L'appel constant à la responsabilité, quelles forces ! Et la confession ! Elle me paraît être, pour certains et à certains points de vue un des plus beaux dons de l'éducation catholique : jugez de la discipline morale que représente la pratique régulière de l'examen de conscience, et cela, depuis l'enfance ! Mais il faut une surveillance et une méthode...
— Croyez-vous qu'une telle formation soit également valable pour tous ? N'étiez-vous pas exceptionnellement sensible l'atmosphère catholique ?
— Oui, j'étais particulièrement sensible à son influence.
— Il semble bien que la culture des forces spirituelles et la formation du caractère comptent parmi les plus hautes ambitions des vrais éducateurs, qu'ils soient catholiques ou non. Croyez-vous qu’il y ait divorce entre l’enseignement et l’éducation ?
— Je ne voudrais rien affirmer, étant mal informé, mais je crains qu'il n'y ait abandon de la vie spirituelle dans les écoles. La religion apporte tout un ensemble, je ne me rends pas compte comment on peut la remplacer dans les établissements laïques et ce que peut être un enseignement détaché de l'éducation morale... A moins de rencontrer par miracle un "éveilleur" comme Lagneau ou Desjardins. Pour ma part, j'ai gardé le meilleur souvenir de l'unique année passée au lycée, les programmes outrageusement chargés n'y sont pour rien : mais j'ai eu, en philosophie, le privilège de recevoir les enseignements d'un vrai maître, M. Drouin, le beau-frère d'André Gide. Au sortir d'une maison religieuse son enseignement m'a fait du bien. M. Drouin restituait aux problèmes leur valeur humaine, universelle, et savait trouver le chemin des consciences.
— Quel que soit le postulat philosophique que les éducateurs croient devoir adopter, le problème proprement pédagogique n'est-il pas le rendement individuel optimum, fut-ce à l'intérieur d’un système donné ?
— Sans doute, et il me semble que l'erreur pédagogique des éducateurs catholiques, au temps de mon enfance, était la passivité, où ils nous tenaient à l'intérieur d'une classe sociale, sans fenêtre ouverte sur le reste, d'où, peut-être, l'effroyable défaite du catholicisme sur le terrain politique avant la guerre. Ils ont façonné des êtres trop soumis, formés trop peu d'hommes forts capables de trouver la vérité par eux-mêmes : Tel est le reproche qu'on leur adresse généralement. Notez qu'un Claudel, un Péguy, un Maritain, un Garric sortent de l'Université.
— Y a-t-il eu rupture, un moment donné, entre l'éducation que vous avez reçue et les besoins profonds de votre nature ?
— Non... à vrai dire, non.
— Pourtant, il y a dans votre œuvre plus d'une page qui laisse percer la révolte ?
— On peut se révolter contre la vérité. C'est ce que j'ai fait, il n'empêche que c'est seulement à l'intérieur du catholicisme que j'ai pu réaliser ma vie spirituelle. On peut aussi se révolter, et on le doit, contre les travestissements de la vérité cléricalisme, pédantisme. Mais revenons à l'éducation. Comment atteindre l'âme des enfants? Il n'y a que les éducateurs nés qui possèdent le don de faire éclore les âmes. Peu d'êtres ont le pouvoir de communiquer vraiment avec leurs semblables. Comment surtout aborder l'adolescence? Cette époque de la vie à l'approche de laquelle l'enfant le plus ouvert se retranche farouchement?
— N'est-ce pas l'hypocrisie sociale qui mure le jeune homme et lui rend impossible toute communication avec ses aînés, au moment où l'inquiétude sexuelle l'envahit ?
— Oui, en France, jusqu'à la guerre, les adultes faisaient le plus complet silence sur la question sexuelle. Depuis, Freud a changé cela. Sa méthode de libération nous a-t-elle fait du bien? Cette solitude, ce désert des jeunes gens est-il naturel? Est-il créé par la contrainte sociale? Je n'en sais rien. Il serait intéressant de savoir ce que donne un régime scolaire de plus grande franchise, comme celui de la nouvelle Russie, par exemple. Encore une fois, ce qui me frappe, c'est la solitude terrible de la jeunesse, j'ai l'impression que les jeunes Français d'aujourd'hui se jettent dans n'importe quelle aventure spirituelle : voyez le surréalisme... Oui quand on suit la destinée des hommes, on est frappé par leur solitude, ils se débattent seuls. Quand j'apprends que des crimes ont été commis par des jeunes gens, j'ai le sentiment tragique de la responsabilité de la société, de la mienne. A qui tendons-nous la main?
— Ne pensez-vous pas que cette solitude, ces mutilations viennent d'une malheureuse orientation de l'éducation? Orientation basée sur la conception toute artificielle que les adultes se font de l'enfant? Montaigne dénonçait déjà les errements de l'éducation mais son grand bon sens n'a pas suffi à tirer la tradition de l'ornière. Les découvertes de la psychologie enfantine — découvertes qualifiées de coperniciennes — et la révolution des méthodes pédagogiques qui s'ensuivent n'apportent-elles pas la certitude et les moyens d'atteindre à l'épanouissement individuel? au chef-d'œuvre dont vous parliez tout à l'heure?
— L'enfant n'est pas formé par ce qui lui est dit et appris à l'école mais par des influences incontrôlables, celles de la famille surtout. Les impressions premières, l'ambiance jouent un rôle prépondérant dons sa formation. Il y a tout un monde dans lequel vous ne pouvez entrer, alors, comment accomplirez-vous la grande œuvre de l'éducation? C'est insoluble.
— L'influence du milieu où l'enfant est compris, encouragé, respecté ne surpasse-t-elle pas toutes les autres? Les enfants ne sont-ils pas naturellement attirés par la connaissance dès qu'elle se présente à eux dans sa grandeur et sa beauté débarrassée de l'absurde et repoussant appareil scolaire? Et si l'éducateur est par surcroît doublé d’un grand artiste, il accomplit des miracles. C'est le cas d'un Bakulé.
— Si l'enfant rencontre un grand artiste, il peut être sauvé, avec la liberté et les moyens dont il disposera, ce maître, cet artiste, cet entraîneur, aidera l'enfant à se réaliser. Quand je dis réaliser, j'entends : se dépasser (spiritualisme) et je pense non seulement au jeune homme, mais aussi à l'homme mûr, dans ce sens surtout, je trouve le gidisme mauvais. Il ne faut pas se buter contre les difficultés sexuelles et penser à l'accomplissement de l'homme mûr et du vieillard. Vous connaissez les vers de Baudelaire :

Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage
Traversé ça et là par de brillants soleils.

La jeunesse n'est qu'une étape et c'est singulièrement restreindre la portée spirituelle d'une vie que de la limiter à l'effervescence et au triomphe du corps.

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Citer ce document

Renée ABERDAM et Paul FAUCHER, “L'homme et l'enfance,” Mauriac en ligne, consulté le 23 avril 2018, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/529.