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Le Meilleur Témoignage

Référence : MEL_0523
Date : 08/01/1927

Éditeur : Les Nouvelles littéraires
Source : 6e année, n°221, Une
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.73-82, in Le Roman, Paris : L'Artisan du Livre, 1928.
Repris p.281-284, in Oeuvres complètes, VIII, Paris : Fayard, 1950-1956.
Repris p.770-773, in Oeuvres romanesques et théâtrales complètes, 2, Paris : Gallimard, 1978-1985.
Type : Analyse
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Le Meilleur Témoignage

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage
Que nous puissions donner de notre dignité...
Baudelaire.

Flaubert n'ambitionnait aucune autre gloire que celle de démoralisateur. Les romanciers d'aujourd'hui accusés, chaque jour, de corrompre la jeunesse, s'en défendent si mollement qu'on pourrait croire qu'ils partagent en effet, l'ambition de leur grand aîné, et qu’ils donnent en secret raison à ceux qui les dénoncent. Pour mon compte, depuis que de pieux journaux me harcèlent, à peine ai-je agité les oreilles, comme les mules de mon pays, à la saison des mouches.
Mais peut-être le temps est-il venu de rappeler quelques vérités premières ; et d'abord celle-ci : impossible de travailler à mieux faire connaître l'homme, sans servir la cause catholique. Entre toutes les apologies inventées depuis dix-huit siècles, il en est une, dont les Pensées de Pascal demeurent la plus haute expression, qui ne finira jamais de ramener les âmes au Christ : par elle est mise en lumière, entre le cœur de l'homme et les dogmes chrétiens, une étonnante conformité.
Le roman, tel que nous le concevons aujourd'hui, est une tentative pour aller toujours plus avant dans la connaissance des passions. Nous n'admettons plus que des terres inconnues enserrent le pays du Tendre, sur la vieille carte dressée par nos pères. Mais à mesure que nous nous enfonçons dans le désert, l'absence de l'eau plus cruellement nous torture, nous sentons davantage notre soif.
Il n'est pas un romancier — fût-il audacieux, et même plus qu'audacieux — qui, dans la mesure où il nous apprend à nous mieux connaître, ne nous rapproche de Dieu. Jamais un récit, ordonné tout exprès pour nous montrer la vérité du christianisme, ne m'a touché. Il n'est permis à aucun écrivain d'introduire Dieu dans son récit, de l'extérieur, si j'ose dire. L'Etre Infini n'est pas à notre mesure ; ce qui est à notre mesure, c'est l'homme ; et c'est au-dedans de l'homme, ainsi qu'il est écrit, que se découvre le royaume de Dieu.
Un récit qui veut être édifiant, fût-il l'œuvre d'un excellent romancier, nous laisse l'impression d'une chose arrangée, montée de toutes pièces, avec le doigt de Dieu comme accessoire. Au contraire, nul ne peut suivre le Chéri de Colette ni atteindre, à travers quelle houe ! ce misérable divan où il choisit de mourir, sans comprendre enfin, jusqu'au tréfonds, ce que signifie : misère de l'homme sans Dieu. Des plus cyniques, des plus tristes confessions des enfants de ce siècle monte un gémissement inénarrable. Aux dernières pages de Proust, je ne peux plus voir que cela : un trou béant, une absence infinie.
Qu'est-ce d'abord qu'un chrétien ? C'est un homme qui existe en tant qu'individu ; un homme qui prend conscience de lui-même. L'Orient ne résiste, depuis des siècles, au Christ que parce que l'Oriental nie son existence individuelle, aspire à la dissolution de son être, et souhaite de se perdre dans l'universel. II ne peut concevoir que telle goutte de sang ait été versée pour lui, parce qu'il ne sait pas qu'il est un homme.
C'est pourquoi la littérature, en apparence la plus hostile au christianisme, demeure sa servante ; même ceux qui' n'ont pas fini par "s'écrouler au pied de la croix", à l'exemple des écrivains que Nietzsche dénonce, même ceux-là ont servi le Christ, ou plutôt le Christ s'est servi d'eux. Une France, telle que la rêvent M. Jean Guiraud l'abbé Bethléem, une France où n'existeraient ni Rabelais, ni Montaigne, ni Molière, ni Voltaire, ni Diderot (pour le reste, consulter l'Index) serait aussi une France sans Jean Guiraud et sans abbé Bethléem parce qu'elle ne serait pas une France chrétienne. Les humanistes ont hâté, sans le vouloir, le règne du Christ, en donnant à l'homme la première place. Ils ont assigné la première place à la créature qui porte partout, sur son visage auguste, dans son corps, dans sa pensée, dans ses désirs, dans son amour, l'empreinte du Dieu tout-puissant. Le plus souillé d'entre nous ressemble au voile de Véronique et il appartient à l'artiste d'y rendre visible à tous les yeux, cette Face exténuée.
Non, nous ne sommes pas des corrupteurs, nous ne sommes pas des pornographes. Si nous comprenons, si nous désirons que des barrières soient dressées autour de nos livres pour en défendre l'approche aux êtres jeunes et faibles, nous savons d'expérience que le même ouvrage qui aide au salut de beaucoup d'âmes, en peut corrompre plusieurs autres. Cela est vrai, même de l'Ecriture. N'est-ce pas l'erreur initiale de beaucoup d'éducateurs, de croire qu'en ne parlant pas des liaisons, on les supprime ? Nourri entre les murs d'un couvent, sans livres, sans journaux, ne doutez pas qu'un adolescent les découvre toutes, car il les porte toutes en lui. Il n'y a pas, hélas ! que le Royaume de Dieu qui soit au-dedans de nous.
Et sans doute, malheur à l'homme par qui le scandale arrive. Un écrivain catholique avance sur une crête étroite entre deux abîmes : ne pas scandaliser, mais ne pas mentir ne pas exciter les convoitises de la chair, mais se garder aussi de falsifier la vie. Où est le plus grand péril ; faire rêver dangereusement les jeunes hommes ou, à force de fades mensonges, leur inspirer le dégoût du Christ et de son Eglise ? Il existe aussi une hérésie de niaiserie ; et Dieu seul peut faire le compte des âmes, éloignées à jamais par... mais non, donnons l’exemple de la charité. Efforçons-nous même de comprendre nos accusateurs. Ils continuent, dans l'Eglise, une tradition, et sans remonter jusqu'aux Pères, souvenons-nous de ce qu'écrivait Nicole, à la grande fureur de Jean Racine "que les qualités (de romancier et d'homme de théâtre) qui ne sont pas fort honorables au jugement des honnêtes gens, sont horribles étant considérées d'après les principes de la religion chrétienne et les règles de l’Évangile. Un faiseur de romans et un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels."
Faut-il en croire ce janséniste et M. Jean Guiraud devant qui M. Henry Bordeaux lui-même ne trouve pas grâce ? Pour nous, nous avons décidé de faire un acte de Foi : nous croyons ne pas nous tromper si, étudiant l'homme, nous demeurons véridique. Nous nous vouons à la découverte intérieure. Nous ne dissimulerons rien de ce que nous aurons vu. Nous faisons nôtre cette grande parole d'un romancier russe que Jean Balde, à la fin d'un très beau rapport sur le roman, a eu raison de rappeler aux écrivains catholiques : "J'ai poursuivi la Vie dans sa réalité, non dans les - rêves de l'imagination, et je suis arrivé ainsi à Celui qui est la source de la Vie."
François MAURIAC

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François MAURIAC, “Le Meilleur Témoignage,” Mauriac en ligne, accessed January 23, 2021, http://mauriac-en-ligne.u-bordeaux-montaigne.fr/items/show/523.